I.E SAHAHA ORIENTAI
Le caid posa dans sa cour, à cheval, le faucon sur le poing, scs lévriers couchés près de lui. Le même jour, groupés sur la place publique de Tougourt, devant les habitants rassemblés, des dromadaires chargés de palanquins formant le second plan, nous fûmes photographiés par le soleil du Sahara. De toutes tes surprises de notre voyage, celle-ci fut la plus inattendue. Les officiers qui accompagnaient le commandant avaient cet entrain que donne la vie africaine nos gamelles respectives furent mises en commun, les meilleures conserves et les meilleurs vins joyeusement sacrifiés. Le caïd à son tour voulut nous recevoir. Voltairien à la Ctiscrne, il redevint musulman dans son palais, dont la cour était remplie de ses clients. Cet agréable intermède divisa notre voyage en deux parties égales, consacrées, la première à rOued-Kir, la seconde à l’Oued-Souf. Puisse-t-il avoir lais.^é dans la mémoire des officiers qui nous ont si bien accueillis d’aussi bons souvenirs que ceux que nous avons conservés du séjour de Tougourt !
Telle était notre vie dans le Sahara : un beau ciel, une température modérée, quelques pluies qui firent reverdir le désert, ajoutèrent encore aux charmes du voyage. Chaque jour, des spectacles grandioses s’offraient à notre vue. Tantôt c’était l'immensité d’un plateau sans limites, de larges vallées, de grands lacs, des dunes aux formes variées, une fertile oasis flanquée de villages entourés de fortifications pittoresques. La vue des montagnes lointaines ajoutait à ces aspects un charme inexprimable. S’élevant brusquement du bassin saharien, les derniers contre-forts de r.\tlas et de l’Aurès s’aperçoivent à des distances énormes. Le 7 décembre, étant encore à 40 kilomètres au sud du chott .Melrir, nous revîmes leurs sommets poindre à l’horizon ; mais pendant notre absence la neige les avait blanchis, et ils se détachaient d’autant mieux sur l’azur du ciel africain : c’était un souvenir des Alpes qui nous surprenait au milieu du désert. Une colonne expéditionnaire
LA VIE Ali OESEKT?
envoyée dans le Souf en revenait sous la conduite du général Desvaux ; les soldats s’écrièrent, en revoyant les montagnes, comme le matelot après une longue traversée : « Terre ! terre !» .Ce cri sortant de poitrines haletantes pendant de longues marches dans le sable est d’une profonde vérité. Les montagnes sont la terre, les bornes du désert; elles annoncent que les fatigues vont cesser, que la campagne est finie.
Le spectacle du oiel n’était pas moins intéressant que celui de la terre. Sur la mer et dans tous les pays plats où la coupole céleste s’arrondit au-dessus d’une surface unie sans relief et sans accidents, l’homme porte ses regards vers le ciel; la vue des nuages, du soleil, de l’aurore, du crépuscule, des étoiles, remplace l’aspect des lointains de la terre, des rivières, des lacs, des collines et des montagnes. Chaque coucher de soleil était une fête pour nos yeux; un étonnement pour notre intelligence, surtout lorsque l’atmosphère n’était pas complètement sereine. Les colorations sont alors plus vives et plus variées. A mesure que l’astre s’approche de l’horizon, les nuages gris et échevelés de la voûte du ciel, derniers émissaires des brouillards du nord, se frangent de teintes pourpres de plus en plus intenses, tandis que les contours arrondis des nuages blancs reposant sur les cimes lointaines se bordent d’un éclatant liséré jaune, et semblent enchâssés dans l’or qui remplit le couchant. Dès que le soleil est descendu sous l’horizon, une teinte rose des plus douces se répand sur tout le ciel occidental. Kmanation de l’astre disparu, elle colore toutes les montagnes. Une d’elles, visible de Biskra, est appelée djebel Hammar-Kreddou (la montagne à la joue rose): elle mérite ce nom, car longtemps encore après le coucher du soleil, elle conserve un reflet rose comme l’incarnat des joues d'une jeune fille. Par un effet de contraste avec le rouge, le bleu du ciel prend une teinte vert d’eau. Peu à peu le rose pâlit, l’arc éclairé se rétrécit, mais la lumière qui rilluminc est blanche et pure coinuie celle qui doit
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l)riller dans lelher au delà des limites de notre atmosphère. Grâce à la transparence de l’air, tous les contours des objets terrestres sont parraitement arrêtés. Les Unes découpures des feuilles de palmier deviennent plus visibles qu’cn plein jour,' et, quand l’arbre tout entier se détache sur ces fonds alternativement jaunes, rouges et blancs, il semble que la poésie de ce noble végétal se révèle aux yeux pour la première fois. Cependant la nuit se fait. Les planètes, puis les grandes constellations apparaissent les premières ; le ciel se peuple de myriades d’étoiles, sa voûte s’éclaire; la voie lactée, bande blanchâtre et effacée dans les hautes latitudes, semble une écharpe de diamants* étincelants jetée sur le dôme céleste. La lune n’est plus cet astre blafard dont le regard mélancolique semble compatir à la tristesse de nos pays embrumés c’est un disque brillant de l'argent le plus pur, réfléchissant sans les affaiblir les rayons qu’il reçoit, ou un croissant complété par la lumière cendrée qui dessine visiblement les contours de l’orbe tout entier. Tel fut le coucher de soleil du 13 décembre 1863, la veille de notre départ de Biskra; il nous émut profondément: c’était notre adieu aux soirées du désert.
CORCUSIO.N.
Si maintenant nous voulons savoir quel est l'avenir de ces étranges contrées, consultons le passé. Les ruines des villes romaines les plus rapprochées du Sahara forment une ligne continue sur le versant septentrional de l’Aurès et les derniers contre-foi’ts de l’Atlas. Des restes imposants de temples, de prétoires, de 'portes triomphales, témoignent du long séjour des Romains dans l’.Xfrique septentrionale et de l’état de leur civilisation. Quand on s’avance vers le désert, en suivant la route de Uathna à Biskra, on trouve, de myriamètre en myriamètre, les traces des postes militaires établis sur des mamelons.