‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 50 sur 210 · EN LAPONIE · texte numérisé non relu

EN LAPONIE

Le 13 juin 1838, la corvette la ’ Recherche le port du Havre pour se diriger vers le Nord. Elle emportait une commission chargée par le roi et le ministre de la marine de faire des observations scientifiques de tout genre, afin que le nom de la France figurât parmi les nombreuses expéditions polaires auxquelles la Hollande, rAngletcrre et la Russie avaient seules pris part jusqu’ici. Le 27 juin, la corvette toucha à Üronlheini, ancienne capitale de la Norvège, oii elle reçut à son bord quelques savants suédois, norvégiens et danois désignés par leurs gouvernements pour faire partie du voyage. Peu de jours après, la s’éloigna de Ürontheim, et se dirigea vers Hammerfest, petite ville de 500 habitants, située à l’extrémité de la péninsule Scandinave, dans la province appelée le Finmark occidental.

Le 13 juillet, la corvette entra dans le port de Hammerfest, qu’elle quitta presque aussitôt pour se rendre au Spitzberg. Rien n’entrava sa navigation : favorisé pitrun jour perpétuel, le navire traversa sans accident l’extrémité d’un banc de glaces flottantes, et mouilla, le 25 juillet, dans la baie de Bcll-sound, par 77° 30' de latitude septentrionale. Après un séjour trop court au gré des naturalistes et des physiciens de l’expédition. Va Recherche appareilla de nouveau, et le 12 août elle laissa tomber l’ancre dans le port de Hammerfest Ici la commission se divisa : quelques membres franchirent la chaîne des Alpes Scandinaves, et retournèrent en France par Stockholm et Copenhague; d’autres revinrent directement avec la Recherche. Enfin,

<Ï8 UN HIVERNAGE SCIENTIFIQUE EN l.AI'ONIE.

MM. Lilliehüok et Siljestroem, physiciens suédois^ Lottin et Bravais, officiers de la marine française, et Bevalet, dessinateur, restèrent pour hiverner en Laponie, et se livrer à une suite d’observations sur la météorologie et la physique du globe. Après avoir visité les parages voisins, ils se décidèrent à fixer leur séjour à Bossekop, petit comptoir situé au fond d’un fiord qui pénètre profondément dans les terres. Les Norvégiens désignent sous le nom de fiords ces golfes étroits et sinueux qui découpent la côte occidentale de leur pays. Tantôt ils ressemblent à de grands lacs, tantôt on les prendrait pour des canaux creusés par la main de l’homme. Leur profondeur est souvent • considérable, mais ils sont abrités par des terres élevées, et la hpule de l’Océan vient expirer au milieu de leurs longues ramifications.

Plusieurs motifs devaient décider à choisir la station de Bossekop pour un hivernage consacré à la méléorologie. Les montagnes situées au nord de ce comptoir ne sont ni assez hautes ni assez rapprochées pour masquer la vue des. aurores boréales. La mer étant assez éloignée, le ciel n’est pas couvert de brumes perpétuelles comme celui de Hammerfest. D’un autre côté, le fiord permettait d’étudier les marées, les phénomènes du mirage et la température des eaux. A Hammerfest, le thermomètre descend rarement à 15 degrés au-dessous de zéro; à Bossekop, nos savants pouvaient compter sur des températures plus basses, et observer les phénomènes physiques qui les accompagnent. Enfin, le voisinage d'une forêt, d’un grand fleuve, de montagnes élevées et de plaines assez étendues favorisait toutes les expériences qu’ils avaient le dessein d’entreprendre.

A\ant de commencer l’historique de leurs travaux, tâchons de donner une idée des contrées encore peu connues qui en furent le théâtre; car le savant, comme le peintre, cherche une terre neuve et peu explorée, où il puisse moissonner à pleines mains, nu lieu de glaner à la suite de ses prédécesseurs.

l'N HIVERNAGE SCrENTIKigUE EN I.APONIE. 129

En quitlant Hammerfest, le voyageur qui relourne vers le midi pénètre dans le fiord d’Alten par une passe étroite. Pendant quelque temps il n’aperçoit que des pentes verdoyantes dont l’herbe touffue descend jusqu’au rivage et se confond avec les algues marines. Bientôt des rochers abrupts se dressent autour de lui, et leur image, réfléchie dans ces eaux limpides, semble doubler la hauteur des falaises. De loin en loin une légère fumée trahit la hutte d’un Lapon solitaire. Un canot échoué sur la plage, et quelques morues séchant au soleil, suspendues à de longues perches, annoncent le séjour d’un pauvre pécheur norvégien. Mais en général le rivage est désert, et l’œil attristé ne découvre pas même un arbre dont les balancements réguliers animeraient cette nature immobile. Un calme profond, que le bruissement du feuillage n’a jamais troublé, règne dans cette solitude. Seulement, à de longs intervalles, de lourds eiders, cachés dans une anse solitaire, s’envolent bruyamment et s’éparpillent au loin en glissant sur les eaux ; ou bien c’est une cascade blanchissante qui gronde au milieu des rochers. Pendant quelque temps on entend son fracas monotone ; puis' tout à coup, au détour de quelque promontoire, il cesse brus- ’ quement, et n’est plus qu’un murmure lointain qui se perd è son tour dans le silence. Souvent un cap noir et dépouillé .se détache de la côte, et semble barrer le fond du golfe; mais à mesure que l’embarcation s’approche, la passe s’ouvre devant elle, et un large bassin la reçoit dans scs eaux tranquilles. Enfin, après avoir doublé un gros rocher formé de couches bizarrement contournées, le vent mollit, la voile détendue retombe le long du mât, et le canot s’arrête de lui-même au fond d'une baie peu profonde dont la courbe gracieuse se développe sur le rivage. Quelques magasins entourent le débarcadère, et des habitations disséminées sur le penchant d’une longue colline semblent inviter le voyageur à leur demander un abri. C’est le village de Bossekop. Le chef du district et quelques mar-

CB. HARTINS. 9

isé UN Miver;naoe scientifioue en lapome.

chands norvégiens, qui commercent avec les Lapons, habitent ces modestes maisons de bois. Derrière le village s'étend une grande forêt de pins sylvestres; des genévriers, des bruyères, des myrtilles et d’autres plantes amies .du froid croissent sous leur ombrage. Si l’on traverse la forêt en se dirigeant vers l’est, on retrouve de nouveau les eaux du liord, toujours calmes et limpides. Vers le sud, ce sont des marais tourbeux, au milieu desquels s’aventurent quel(;ues pins rabougris qui restent à l’état de buissons sous l’intluence ennemie de ce sol spongieux et humide. Plus loin, on découvre le fleuve d’Alten, qui coule majestueusement vers la mer Glaciale, au milieu des rives sablonneuses qu’il s’est créées lui-même. Partout, h l’horizon, de hautes montagnes couvertes de neige, et, .’i chaque détour du chemin, le fiord inattendu, dont les eaux bleuâtres s’insinuent entre les plans du tableau. Dans les rares instants où le Soleil est sans nuage, ce paysage est comparable à ceux qui encadrent les lacs de la Suisse et de la Norvège méridionale. Combien il me parut beau, lorsqu’au retour du Sjiitzberg, mes yeux, attristés si longtemps par la vue de noirs rochers et de plages couvertes de neige, purent se récréer à ce riant aspect! Combien les .arbres me semblaient grands et touflus, les gazons verts, l’air doux et agréablement parfumé de l’odeur résineuse des pins ! Mais, hélas ! le plus souvent un voile de brume enveloppe toute la contrée, ou bien un jour sans lumière décolore le tableau ; car le soleil, toujours voisin de l’horizon, est impuissant à percer de ses pâles rayons les nuages que le vent de mer accumule incessamment sur les montagnes.

Au sortir de la forêt de pins, un petit hameau, entouré de champs d’orge bien cultivés, surprend agréablement le voyageur. Ces champs sont les sentinelles avancées de l’agriculture européenne. Il faut môme reculer d’un degré vers le sud, le long de la côte occidentale de la Norvège, pour retrouver des cultures analogues. Le village se nomme Elvebaken, et doit à

LIGNKS IVANCIEN NIVEAU DE LA MER. 131

son heureuse situation un climat relativement doux et ses moissons exceptionnelles. Des collines sablonneuses le prolégent contre les vents froids de l’est, cl le terrain d’alluvion qui constitue le sol absorbe rapidement la pluie, ou s’échaufl'e en peu d’instants aux. faibles rayons du soleil boréal. Cependant, même dans les meilleures années, le grain ne mûrit qu’imparfaitemetit, cl la récolte ne sc fait jamais avant le milieu de septembre.

En SC dirigeant à l’ouest, le fiord se rélrécit une dernière fois et se termine par le petit golfe de Kaaliord, où se trouve une vaste exploitation de mines de cuivre, il y a douze ans, cette contrée élail déserte et inhabitée, l'n Lapon, en surveillant ses rennes, trouve une pierre brillante (|u’il rapporte au consul anglais à Hannnerfest. C’était un riche minerai de cuivre, contenant 50 pour 100 de métal. Le consul, M. Crowe, part pour l’Angleterre, réunit des fonds, et il a dirigé longtemps celle immense exploitation. Quinze cents ouvriers extraient le minerai, le pulvérisent et le convertissent en lingots. Des navires viennent d’.Vngletcrre, chargés de bouille, et repartent chargés de cuivre. Ce voisinage fut précieux pour nos savants; car ils trouvèrent, dans le chef de rétablissement et les deux ingénieurs, M.M. Thomas et Ihle, des collaborateurs zélés qui continuèrent la série météorologique interrompue par le départ des observateurs de Bossekop.

LKiNES d’ancien NIVEAC DE LA MER.

Le fiord d’Allen, dont nous avons décrit l’aspect général, fut le premier IbéAtre des recherches de M. Bravais, l’un des membres les plus actifs de la commission. Près de Hannnerfest, il avait remarqué, sur les pentes des montagnes, deux lignes de ressaut parallèles et horizontales. A ne considérer que leur forme, elles ressemblaient aux berges d’un canal, et leur position à mi-côte rappelait les banquettes des ouvrages de forti-

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