UN HIVERNAGE SCIENTIFIQUE EN I. AROME
fication. Un lac situé dans In voisinage était entouré de berges semblables fort élevées au-dessus de son niveau, et mille indices trop longs à énumérer montraient clairement que ce lac était autrefois une baie, tandis que maintenant ses eaux se jettent dans la mer en formant une cascade élevée de 5 mètres environ. La première pensée de M. Bravais fut de mesurer la hauteur de ces berges singulières au-dessus du niveau de l’Océan; mais, pour y réussir, il fallait un point de départ qui ne ebangeilt pas. Or, sans être aussi fortes que sur les côtes de la Normandie, les marées de la mer C'ilaciale font varier son niveau de 2 à è mètres, suivant les lieures de la journée. Déterminer le niveau moyen de la mer dans chaque point du fiord éLait chose impossible; mais pour celui qui n’est point parqué dans une étroite spécialité, toutes les sciences se prêtent un mutuel appui, et dans cette circonstance la botanique a fourni les moyens de résoudre une difficulté de géométrie pratique. Tous les contours des fiords de la Norvège sont tapissés par une algue ou plante marine pourvue de petites vessies remplies d’air, qui la font surnager à la surface de l’eau : c’est le Fucus vcsiculosus des botanistes. Or, l’existence de ces fucus est subordonnée à la condition de rester chaque jour plongés dans l’eau pendant un temps suffisant; il en résulte qu’ils doivent former une ligne invariable et parallèle à la surface des eaux. Au-dessus de cette ligne, la mer ne séjourne pas assez longtemps pour que la plante puisse végéter, et l’algue s’arrête brusquement à une limite parfaitement tranchée. C’est un joli spectacle de voir, à la marée basse, le fiord encadré dans une bordure d’un brun jaunâtre qui contraste avec le vert des prairies et la couleur noire des rochers. Des mesures rigoureuses, faites à Hammerfest et à Bossekop, prouvèrent que celle ligne est élevée de 6 décimètres au-dessus du niveau moyen de la mer.
Le point de départ une fois déterminé, il était facile de me-
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suror la liautrur des berges anciennes au-dessus de la ligne des fucus, à l’aide du baromètre ou d’un niveau. En longeant dans une embarcation les sinuosités du fiord, M. Bravais ne tarda pas à reconnaître des berges semblables à celles de Hanimerfest. Mais dans les parties rentrantes du rivage, au fond des anses, à rembouchure des ruisseaux ou des rivière.s, ces berges, au lieu de simples banquettes, se présentaient sous la forme de terrasses terminées supérieurement par un plan horizontal, et antérieurement par un talus régulier qui plongeait vers la mer. Ce talus était quelquefois interrompu par des gradins parallèles semblables à ceux dont nous avons parlé. Composées d’un sable fin et homogène, ces grandes terrasses offrent une telle régularité, qu’on est tenté de les prendre pour de véritables redoutes, pour des ouvrages île fortification destinés îi défendre l’entrée des vallées, qu’elles ferment complètement du côté de la mer. Quand la côte est formée par des falaises escarpées, alors l’œil y découvre souvent des lignes noires, parallèles entre elles, et en s’élevant du rivage vers ces lignes, on reconnaît qu’elles correspondent une entaille plus ou moins profonde, à une érosion plus ou moins marquée qui creuse le rocher. Ces lignes d’érosion sont les traces d’un ancien rivage émergé par suite du soulèvement de la côte. L’usure des rochers, les cavités, les cavernes formées par l’action des vagues, l’aspect arrondi des surfaces, tout rappelle le rivage actuel qui se trouve souvent à 30 mètres au-dessous. Les terrasses et les banquettes sont aussi des marques de l’ancien niveau des eaux : on les retrouve en France, sur les bords des canaux et des lacs, dont l’étiage varie tout on se maintenant pendant quelque temps à des hauteurs ilétcrminées.
C’est un fait connu depuis longtemps, que les côtes de Norvège et de Suède sôiit sujettes à des oscillations, dont quelquesunes remontent aux époques historiques. Quelquefois la côte s’abaisse ; le [ilus souvent elle s’élève, non par des secousses
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brusquos, maUd'unn manuTC Irllnmcnl lente, que la cliirérence de niveau ne devient sensible qu’au bout d’un (^Tand nombre d’années. Ainsi donc, la mer avait laissé, lo long du fiord d’Alten, des traces de son séjour. L’apparence de ces traces varie suivant la forme de la cèle et la nature de la roche: à l’entrée des vallées et au fond des anses, des terrasses de sable ; sur le penchant des montagnes, des berges ou banquettes horizontales; le long des rochers, des lignes d’érosion parallèles.
Ces traces sont-elles continues, ou, en d’autres termes, forment-elles une ou plusieurs lignes que l’on puisse suivre sans interruption, depuis l'entrco du fiord jusqu’à son extrémité ? M. bravais s’est assuré (|u'il en était ainsi, et qu’on pouvait distinguer deux lignes qui, partant de Hammerfest, aboutissaient à Bossekop et coïncidaient avec les banquettes, les terrasses et les lignes d’érosion. Ces traces sont-elles parallèles à la suiTace de l’OcéanVQuand on navigue entre les deux rives du fiord, et qu’on regarde ces lignes d’ancien niveau de la mer, elles semblent rigoureusement horizontales dans tout l’espace que l’œil ()eut cnd>rasser ; mais la longueur totale du fiord étant de 8 myriamètres environ, il était imposihle de savoir si ces lignes sont parallèles dans toute leur longueur à la surface de la mer, ou, en d’autres termes, si elles sont horizontales. Heureusement le soin qu'on a pris de mesurer de distance en distance la hauteur do ces lignes au-dessus du rivage nous donne immédiatement la solution du problème. Près de Hammerfest, la berge supérieure était à 28“,6, l’inférieure à lA",! au-dessus de la mer. Dans le milieu du golfe, les hauteurs deviennent plus considérables, et au fond du fiord elles sont de 67"’,A pour la ligne supérieure cl de 27“,7 pour l’inférieure. Ainsi donc : 1” ees lignes ne sont* point horizontales; 2* elles ne sont point parfaitement parallèles entre elles; S'clles ne sont pas même reclilignes, et vers le milieu du fiord la ligne
LKiNIC.S UANCIKN NIVEAU PE PA MEK.
qui part de Hammerfest fait un angle avec celle qui se termine près de Bossekop.
Les conséquences de ces mesures sont importantes pouf I» géologie, et Mi Elle de Beaumont les a fait ressortir avec soiq dans son excellent rapport sur ce travail. En effet, tant qu’on s’était imaginé, en se fiant au seul témoignage des yeux, que ces traces d’ancien niveau des eaux étaient rectilignes et paraU lèles k la surface de la mer, on pouvait croire que l’Océan, en ^ s’abaissant, avait laissé ainsi une trace horizontale sur la côte ; on était en droit de supposer qu’en empiétant sur certains rivages, il se retirait de certains autres, et se déplaçait ainsi lentement k la surface du globe. Mais les traces d’ancien niveau n’étant ni horizontales ni parallèles entre elles, cette hypothèse est inadmissible; car une surface liquide ne peut laisser qu’une fcace horizontale comme elle, Ce n’est donc point la mer qui a * baissé, c'est la côte qui s’est soulevée. Ce soulèvement a été d’autant plus considérable, qu’on pénètre plus avant dans les terres : il s’est fait saccades jnterrompqes par deux lon^ intervalles (fn repos. Le plus fort soulèvement a été de UO mètres à Bossekop, le plus faible de IA à Hammerfest. C’est ainsi que dans une science où |e désir de généraliser fait souvent négfigcr l’observation des faits, hf. Bravais, procédant par une méthode rigoureuse, a donné une démonstration du soulèvement de la côte de Norvège que les voyageurs antérieurs à jui ^ avaient reconnu sans pouvoir le prouver d’une manière mathématique.
A quelle époque remonte ce soulèvement? C’est une question diffîcile à résoudre. En Suède, on a des preuves certaines qu’il continue depuis les temps historiques. Des anneaux destinés à amarrer des navires ont été trouvés à une grande distance et à une grande hauteur au-dessus du rivage. En Laponie, où la civilisation a pénétré depuis si peu de temps, il n’existe point encore <le inonumenls historiques remontant à jilus de deux
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siècles. Mais les terrasses sont souvent couvertes de pins dont quelques-uns sont Agés de quatre cents ans et au delà : ainsi donc, l'émergence de ces terrasses ne saurait être postérieure à ce laps de temps. Il est probable aussi que le soulèvement de la côte du Finniark n’est pas antérieur aux dernières révolutions du globe, car on trouve, dans quelques points au-dessus du niveau de la mer, des coquilles qui vivent encore dans son sein, et appartiennent par conséquent à l’époque zoologiquo dont l’homme fait partie.
l.NsTALLATION DES INSTRUMENTS.
Le 1" septembre 1838, MM. Lottin, Lillichüok, Bravais et Siljestroem étaient réunis à Bossekop. L’habitation d'un marchand avait été choisie comme point central : c’est là que demeuraient les Français ; les deux Suédois s’étaient casés dans deux petites maisons séparées. Mais loger les hommes n’était rien, il fallait installer les appareils. On avait tiré des flancs de la corvette une masse énorme d’instruments ; des théodolites, des baromètres, des thermomètres, des actinomètres, des pyrhéliomètres , des télescopes , des boussoles gigantesques, voire môme un équipage pour forer un puits artésien. Tout cela gisait pêle-mêle dans une vaste salle; tout cela demandait une place, une installation. On s’occupa d’abord de l’observatoire astronomique. Une petite maison de bois fut achetée, et comme elle n’ékait pas dans une situation convenable, on la démonta pour la rebâtir ailleurs. Les poutres équarries qui composaientsa charpente furent enlevées, numérotées à mesure et transportées au sommet de la colline, où la maison fut reconstruite. Encouragé par l’exemple, M. Lilliehéok fit aussi déplacer la sienne, afin que rien ne lui dérobât la vue de l’horizon. Les maisons mises en leur lieu et place, il fallut y établir des piles de maçonnerie pour les instruments, construire un fourneau dans le labor.iloii e, forer dans le sol un puits artésien,
FLIX ET REEl.i:» UE LA MER.
afin d’observer la température de la terre à diverses profondeurs. Mais que de peines, quelle surveillance pour ces opérations si simples dans les pays civilisés ! Au lieu d’ouvriers intelligents, des Lapons et des Finlandais, maladroits et lents à faire mourir mille fois d’impatience; puis l’ignorance de la langue: le français, le suédois, le norvégien se croisant et se combinant avec le langage mimique, et les savants forcés à chaque instant de mettre eux-mémes la main à l’œuvre. Après l’observatoire astronomique, on en établit cinq autres, éloignés les uns des autres, et où se trouvaient divers appareils magnétiques et météorologiques.
Un mât de marée fut planté dans la mer, près du rivage. C’était un poteau vertical divisé en parties égales d’un décimètre de hauteur, alternativement noires et blanches, et numérotées de bas en haut. A l’aide d’une lunette, on pouvait lire de loin quelle était la hauteur de la mer à chaque heure du jour.