‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 63 sur 210 · UES ILES BRITANNIQUES · texte numérisé non relu

UES ILES BRITANNIQUES

DES SUETLAXD, DES FEROE ET DE L’ISLANDe!

Chnquu plante est-elle originaire du lieu où elle se reproduit actuellement, ou bien exisle-l-il des centres de création d’où les végétaux se sont répandus en rayonnant à la surface de la terre, tels sont les deux systèmes qui partageront longtemps encore les naturalistes philosophes. Les uns, évitant en quelque sorte d’aborder le problème, supposent que la plante est née dans la localité où elle végète sous nos yeux; les autres, au .contraire, admettent de grandes migrations végétales semblables à celles des races bumaines. Appliquant à ces questions les notions qui leur sont fournies par la géologie sur le passé de la terre, par la physique du globe et la météorologie sur son état présent, ils ne se contentent pas de voir dans la distribution géographique des espèces un fait sans prémisses et sans conséquences. Us cherchent à y reconnaître la trace des dernières modifications superficielles de notre planète et l’action des forces si nombreuses et si variées qui entravent ou favorisent encore actuellement la dissémination des végétaux. Ils essayent de tracer sur la carte la marche de ces armées végétales qui ont envahi certains pays, tandis que d’autres ont conservé leur flore primilive. Ces éludes datent d’hier; mais eu les signalant

COLONISATION VÊr.KT AI.K

à !’altenti6n des esprits réflécliis, nous espérons faire pressentir leur importance. En effel, la création des végétaux actuels a suivi de près l’émersion des continents et des lies. C’est en quelque sorte le dernier acte de l’histoire géologique de notre globe. L’homme apparaît en môme temps, mais la tradition ne commence que longtemps après.

Dès l’origine du siècle, les botanistes avaient remarqué que certaines lies ont une flore qui leur est particulière, tandis que d’autres n’offrent aucune plante qui ne se retrouve sur le continent le plus rapproché. Les Iles Britanniques sont dans ce cas; mais nous ne nous bornerons pas à analyser la végétation de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande, nous essayerons de poursuivre les migrations végétales dans celle série d’archiijcls, d'tles et d’Ilots, qui, sous les noms d’Orcades, de Shetland, de Feroc et d’Islande, forment la seule chaîne qui unisse l’Europe moyenne à l'.Amérique septentrionale.

Étudions d’abord la géographie botanique dos Iles Britanniques. Dans cette étude nous aurons pour guides les beaux travaux de M. Hewett Watson (1) et d’Edward Forbes (2). ’l'ous les deux ont exploré soigneusement leur pays, le premier en bolaniste, le second en zoologiste et en géologue. Un fait important, capital, domine tous les résultats auxquels ces savants sont parvenus, c’est que les Iles Britanniques ne présentent pas une seule plante qui leur appartienne en propre, et qui ne se retrouve dans l’Europe conlinenlale.(3). Ces lies ne sauraient donc

(1) Hemarks on tht geographical Distribution of British Plants, chie/ty in connexion with Latitude, Klevalion nqd Climate (1 vul. 1835), HCybtle Britannica, 18A7 à 18.Î9.

(2) On the Connexion between the Distribution of the existing Fauna and Flora ofthe British hiet and the grologicat Changes ii’Air/t haveaffected their Àrea,speciaUy during the epoch of the Sirthern Dnfl ( Memoirs ofthe gentogical 5uri’ey of Great Brilain, 18&6, l. I, p. 33(<J.

(3) Une espèce unique, l'Eriocaulon septangulare, reléguée sur les cèles des Hébrides, est originaire de l'Amérique du Nord.

Ots ll.Kf' BRlTA.NMQUKÿ.

être considérées comme un centre de création végétal»!, puisque toutes les plantes qui les habitent existent aussi sur le continent européen. Mais toutes ne proviennent pas des mômes régions de l’Europe, et nous allons reconnaître avec MM. Walson e t Forbes une série de migrations végétales qui ont colonisé successivement les îles Britanniques.

Type aslurieiu — Grâce à la douceur de ses hivers, l’Irlande nous a conservé pour ainsi dire les restes d’une flore ibérique. On trouve à l’état sauvage, dans le sud-ouest de celte île, douze plantes originaires des Asturies, et qui se sont maintenues en Irlande comme les derniers débris d’une colonie dont le point de départ sc trouve dans le nord de l’Espagne. Limitées h la côte occidentale, ces plantes n’existent pas dans les provinces orientales de l’île. Plus loin nous chercherons avec Forbes à démêler les causes probables de cette migration, la plus ancienne de toutes, puisqu’elle suppose une température et une répartition des terres et des mers fort différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui.

Type armoricain. — Le sud-ouest de l’.Angleterre et le sud-est de l’Irlande offrent une végétation dont l’analogie avec celle de la Bretagne et de la Normandie a depuis longtemps frappé les botanistes. Beaucoup d’espèces méridionales se rencontrent le long des côtes occidentales de la France, jusqu’à ce que la rigueur toujours croissante du climat les arrête dans leur migration vers le Nord. Un certain nombre de ces plantes trouvent encore, dans la presqu’île dont Cherbourg occupe l’extrémité, une température si douce en hiver, qu’elles y persistent malgré le peu de chaleur des étés. Ces plantes se sont ensuite répandues dans le sud-ouest de l’Angleterre, le long des côtes du Devonshire et du Cornouailles ;.de là elles ont gagné les rivages opposés de l’Irlande, et se sont naturalisées dans les comtés de Cork et de Waterford. C’est ainsi que les Normands partirent jadis des iiiénies rivages, sous la conduite de Guillaume le Conquérant,

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COLON’ISATION VEGETALE

pour envg^ir l’Angleterre. Mais l’occupalion végélale n’a pas dépassé le sud de l’ile, et la rigueur du diinal, qui n’arréte pas les hommes, a posé une limite infranehi-^sable à l’invasion des végétaux.

Type boréal. — Les montagnes de l’Écosse, du Cumberland et du pays de Calles offrent au botaniste une végét4ition toute spéciale et différente en tous points de celle des plaines de l’Angleterre. Analogue à celle des Alpes de la Suisse, cette flore a une ressemblance encore plus frappante avec celle des terres arctiques, telles que la Laponie, l’Islande et le Groenland. Le plus grand nombre des plantes qui vivent sur les sommets des hautes montagnes de l’Écosse végètent au niveau de la mer dans les lies de la mer Glaciale ; mais il en est beaucoup qui n’ont jamais été signalées dans les Alpes de la Suisse. Toutefois l’immense majorité de ces végétaux existent à la fois sur les rivages des terres polaires et sur les sommets couronnés de neige des Alpes et des Pyrénées.

Type germanique. — C’est celui qui domine en Angleterre, et forme pour ainsi dire le fond même de la végétation. Originaires du nord de la France et de l’Allemagne, ces végétaux ont occupé la plus grande partie de l’Angleterre, de l’Écosse et (le l'Irlande, comme jadis les Saxons envahirent la terre des Angles pour se substituer à eux. S’il est vrai que les maîtres aborigènes du pays ont disparu après l’invasion, il l’est peut-être aussi que les plantes de la Germanie ont étouffé celfes qui formaient la végétation primitive de ces lies. Avec les siècles, le type germanique est devenu tellement prédominant, que la plupart des botanistes anglais le désignent sous le nom de type britannique. Néanmoins un certain nombre de plantes appartenant à ce type n’ont point traversé le détroit qui sépare l’.Vngleterre de l’Irlande, tandis que le reste de la migration franchissait cet obstacle. Ces espèces, communes sur la côte anglaise qui borde le canal de Saint-George, sont inconnues sur le littoral opposé de l’Ir-

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lande, l.es éludes du zoologiste viennent contirmef en tout point 1rs indtielious tirées de la botanique. Certains animaux f(U-t répandus en .Mlemagne semblent parqués en .Angleterre dans les régions où la flore germanique dgmine exclusivement ; ainsi le lièvre, l’écureuil, le loir, la fouine, la taupe, sont limités à l’Angleterre, et ne se retrnnvcnl pas en Irlande. Cinq espères seulement représentent la classe des reptiles dans cette dernière île. Il en existe onze en Angleterre et vingt-deux en Belgique, le point de départ de la migration germanique. Des mollusques vivants, tels que diirerentes espèces de limaçons et de clausilies, sont distribués de la même manière.

La faune et la flore maritimes obéissent à toutes les lois qui président h la dislribtition des végétaux et des animaux terrestres. Certains génies d’algues marines propres aux contrées méridionales ne se trouvent que sur les côtes occidentales l’.Vnglelerre, et l’on y pèche des espèces de poissons qui ne dépassent jamais le pas de Calais ou le canal de Saint-George. Ce sont les représentants neptuniens des types aslurien et armoricain. De même le hareng, la morue, le merlan noir, n’abondent que dans la mer du Nord, le long des côtes orientales, où domine le type germanique. Enfin, les grands cétacés, tels (|ue les baleines, les narvals, les danpliins des mers arctiques, semblent respecter même au sein de l’Océan la limite idéale qui sépare la végétation boréale de l’Écosse et de l’Angleterre des flores plus méridionales du Cornouailles et du midi de l’Irlande.

Jusqu’à ce jour les naturalistes n’avaient vu dans cette disiri butiori des êtres vivants suivant certaines régions déterminées qu’une conséquence naturelle des influences toutes-puissante.x du climat et du sol. Si quelques plantes îles Asturies se main tiennent dans le sud de l'Irlande, cela tient, disaient-ils, à ce qu’elles y retrouvent les hivers tempérés de la péninsule ibérique, et que les étés sans chaleurs de l’Irlande suffisent à la

CO l.OM S.\ T l ON V K(i i:r.A I.K

uialuration de leurs t;raines. De même les plantes de la Bretagne et de la Normandie ont pu franchir le détroit et occuper le Cornouailles et le Devonshire, où régne un climat analogue k celui de leur pays natal. Les végétaux robustes de la Germanie ont trouvé dans les régions moyennes de l’.\ngleterre, dans le midi de l’Écosse et le nord de l’Irlande, des conditions d’existence analogues à celles du nord de l’-Mlemagne et de la France; de là leur multiplication et leur diffusion dans la plus grande partie des îles Britanniques. F.nfin. les rochers, les pentes gazonnées, les tourbières et les marais de rCcosse, offraient aux plantes arctiques les stations varii’cs, les étés sans chaleurs, le long sommeil de l'hiver, et les neiges protectrices des terres polaires.

Edward Forbes ne s’est point contenté de ces explications : il a trouvé un sens plus profond à l’existence de ces types étrangers qui constituent la faune et la flore des îles Britanniques. H a cru y reconnaître les vestiges d’un ordre de choses qui n’est plus, les preuves de l’existence de climats plus chauds ou plus froids que ceux qui régnent aujourd’hui, les indices d’une configuration des terres et des mers dont les profondeurs de l’Océan nous dérobent les traces. Suivons-le dans ses ingénieuses et savantes recherches. Pénétrant le premier dans une voie nouvelle, il a pu, il a dû faire souvent fausse route. Mais il relie d’une main puissante le passé de notre globe à son présent, il appelle tous les règnes de la nature en témoignage de son idée; et dût-il se tromper, il n’en aura pas moins contribué aux progrès des sciences naturelles en achevant de renverser la barrière imaginaire que les savants et la tradition avaient élevée cnire l’état actuel et les époques géologiques de notre planète.

Les dix plantes (1) originaires des Asturies qui habitent le

(1) Saxifraya wiibrma, L. ; i'. elegans, Mack. ; N. gcum, L. ; N. hirsuta, L. ; S. hirla, Don; S. alpnh. Don, Erica Makaii, Ilook., K. mcdilenanea, L., fhthccf'ia polifolitit Uon ; ArOutus nncftOj !..

DKs H.K.s BlUTANNiyLKS.

sud-ouest de l’Irlande sont, aux yeux de Forbes, les restes de la plus ancienne colonie végétale des îles Britanniques. De toutes les plantes qui peuplent actuellement l’archipel, il n’en est point qui soient plus étrangères au sol qui les porte. L’éloignement de leur point de départ continental, le vaste golfe qui sépare actuellement la petite colonie de sa mère patrie, la différence des climats, le petit nombre des espèces survivantes, tout annonce une origine ancienne et un ordre de choses nullement comparable à celui qui règne aujourd’hui. Pour le retrouver, Forbes remonte dans la série des formations géologiques, et nous transporte à l’époque où les derniers tciTains tertiaires se déposaient au fond d’une mer qui couvrait une grande partie du sud de l’Europe et du nord de l’Afrique. L'existence de cette mer est prouvée par les nombreuses coquilles fossiles identiques que nous retrouvons sur une foule de points, depuis les îles de la Grèce jusqu’au midi de la France. Lorsque ces terres nouvellement formées s’élevèrent au-dessus (le la mer, elles dessim'rent un vaste continent, comprenant l'Espagne, l'Irlande, une partie du nord de l’Afrique, les Açores et les Canaries.

Le soulèvement du fond de cette mer n’est point une hypothèse gratuite, puisque Forbes a trouvé ces mêmes coquilles dans le Taurus, à la hauteur de 1800 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Il y a plus : le grand banc d’algues flottantes qui s’étend en demi-cercle au delà des Açores, du 15' au Ù5' degré de latitude, nous retrace peut-être les contours de ce continent perdu. Ses rivages ont disparu sous la mer, mais la ceinture d’algues marines qui l’entourait flotto encore à la surface des eaux (1).

Suivant Forbes, l’apparition des plantes armoricaines dans

(I) Ce banc est formé d'une espèce d'algue, le Sargastum bacciferum, qui ne parait èlrc qu'une >ariclé nottanlc du Sn> (/asiui» vulgare qu'on trouve fixé aux rodici J tous manu:- qui bojdciil les cèles de Tturupc.

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COLONISATION VKCiKTA I.K

le Devonshirc, le Cornouailles'et le sud-est de l'Irlande, se. rattache il l’existence de ce continent détruit. L i iihysiononiie inéridionale de ces véfçétaux est à ses yeux riiidice d’un climat plus tempéré iiu’il ne l’est actnelienienl. Toutefois, rien n'enipéche de considérer celte migration comme contenifioraine de l’invasion gerinaniijue., en la reportant à répo(]uc où l’Angle ^ terre et la France étaient encore réunies.

L’immersion de ce grand continent qui survint ensuite fut suivie d’une période complètement ditférente, pendant laquelle la température de l'air était inférieure à ce qu’elle est maintenant. C’est pendant cette ixiriodeque s’effectua, suivant Forbes, la migration de plantes arctiques qui ont |»ersislé dans les montagnes de l’iïcosse et de l’Angleterre. Les preuves d’une période glaciaire précédant immédiatement celle où nous vivons, abondent dans fout le nord de l’Europe.

Je ne parlerai point ici des nombreuses traces d’anciens glaciers qu’on trouve dans les montagnes de l’Écosse, de l'Angleterre et de l’Irlande, je me bornerai aux arguments tirés du règne animal.

La plus grande partie des îles Ilritanniques est couverte d’un terrain meuble formé de matériaux transportés, que les géologues anglais ont désigné sous le nom de drift. Dans les deux tiers septentrionaux de l’.\ngleterre , de l’Irlande, et dans toute l’Écosse, ce drift contient les restes d’animaux qui ne se trouvent plus à l’état vivant qu’au sein de la mer Glaciale, sur les côtes de l'Islande et du Groenland. Leur énumération serait trop longue. Je citerai seulement la baleine franche, le cachalot macrocéphale, un baleinoptère, le narval, un poisson des mers du Grwmland, et un grand nombre de coquilles qui existent encore actuellement dans les mêmes parages. Durant cette période, rAnglelerre était donc couverte en partie jiar des eaux dont la température si' rapprochait de celle de la mer Glaciale. Non-seulement les plaines, mais encore toutes les parties basses

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fies montagnes formaient le fond ou les rivages de cet océan ; car on a trouvé dans le pays de Galles des lits de gravier, de sable et de coquilles, élevés de tiâO mètres au-dessus du niveau dq la mer actuelle. A cette époque, l’.\ngleterre et l’Écosse ne formaient pas une terre continue, mais un groupe d’iles et d'îlots. Les montagnes de l’fieosse, du Cumberland et du pays de Galles, s’élevaient seules au-dessus des Ilots. Un climat analogue à celui de l’Islande régnait sur cet archipel : les sommets des montagnes étaient couverts de neiges éternelles comme celui de rileela, et de nom!)reux glaciers descendaient le long des vallées jusqu’au bord déjà mei. Les plantes du Groenland, de l’Islande et de la Norvège, ebarriées par les courants, transportées |)ar les glaces lloltantes, venaient aborder dans ces Iles, où elles trouvaient un climat peu différent de celui de leur terre

natale. Ce transport des plantes par les glaces flottantes n’est point une bypothèse gratuite. Les navigateurs des mers polaires ont souvent rencontré des glaçons cbargés d’une masse énorme de débris mêlés de terre et de gravier. Des jilanles végètent sur ces débris comme sur les moraines superficielles des glaciers des Alpes, et le glaçon, venant échouer sur une céte éloignée, y dépose, pour ainsi dire, les plantes, qui se répandent ensuite dans la contrée.

Ces végétaux arctiques, dit Edward Forhes, n’ont point disparu de l’Angleterre. Ils existent encore dans les montagnes du Cumberland, du pays de Galles, et surtout de l’Ecosse, où ils trouvent un climat analogue à celui de leur pays natal.

A la fin de la période glaciaire, les Iles Uritanniques commencèrent à surgir lentement du sein des flots. Partout ou trouve encore sur leurs côtes des terrasses ou lignes d’anciens rivages, indices des périodes de rei>os qui ont interronqm cette élévation graduelle. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut se ligurer non pas un simple soulèvement de la côte, les parties sous-marines restant immobiles, mais l’exhaussement

COLONISATION VliGETALK

simultané du fond de la mer et des terres s'élevant ensemble au-dessus de leur ancien niveau, C’est ce soulèvement qui a modelé- le relief actuel des îles Britanniques, et déterminé la configuration et la profondeur des mers environnantes. Les dépressions sont devenues moins profondes, et les hauts-fonds ont été émergés. De là un changement dans la faune maritime.

La mer étant plus chaude, ses rivages ont été envahis par les animaux qui les peuplent actuellement. Mais le changement de température étant beaucoup moins sensible à de grandes profondeurs, les animaux de l'époque glaciaire ont pu s’y maintenir. Aussi, dit Forhes, dans les déj)ressions oii la sonde accuse 160 à 200 mètres, la drague recueille les mollusques des mei-s arctiques, et même un grand nombre de coquilles qui existent à l’état fossile dans le drifl, ou terrain de l’époque glaciaire,, qui recouvre la partie septentrionale des îles Britanniques.

De cet ensemble de faits, Edward Forhes conclut que les parties profondes des mers britanniques recèlent des populations dont l'existence remonte à l’époque glaciaire, comme • la présence des plantes qui couronnent les sommets des Alpes écossaises.

Pendant toute la durée de l’époque géologique que nous venons d’étudier, r.\ngleterre était réunie à la France. La Manche et le pas de Calais n’existaient pa^. C’est un fait acquis à la science, et tous les géologues sont d’accord pour considérer la séparation de r.Angleteire du continent comme un événement relativement très-moderne, et môme probablement contemporain de l’homme. Constant Prévost et d’Archiac l’ont parfaitement démontré : le premier, en signalant la concordance qui existe entre les couches de craie des deux rives de la Manche; le second, en prouvant l’identité des amas de cailloux roulés qui

recouvrent la craie. Ces amas, semblables à ceux des fleuves et

(les cours d’eau actuels, forment la nappe la plus superficielle (lu sol, celle, par conséfiucnt qui s’ost déposée après toutes les

DES ll.ES BHITANNiyrES.

autres ; puisqu’elle est identique des deux côtés de la Manche, cette nappe a été déposée par le môme courant à l’époque où les deux pays étaient réunis. La sé|)aration s'est effectuée plus tard : elle est due au relèvement des assises de craie qui, des deux côtés, plongent vers l’inUirieur des terres, et paraissent soulevées du côté de la mer.

A l’aurore de l’époque actuelle, l’Angleterre formait donc une péninsule analogue à celle du Danemark. Le climat, la surface du sol, étaient ce qu’ils sont aujourd’hui; aussi les plantes de lu France et de la Germanie envahirent-elles bientôt ces terres récemment émergées. Les végétaux robustes du nord de l’Europe occupèrent la plus grande partie des lies Britanniques. Des forêts aussi sombres que celles de la Germanie couvraient alors les coteaux de r.\ngieterre. Des eaux marécageuses dormaient dans les bas-fonds; on retrouve encore dans les tourbières qui les ont remplacées, les os et les bois de cerfs gigantesques, et les troncs des arbres de ces forêts éteintes. Des espèces perdues de bœufs, des ours, des loups et des renards, étaient les seuls habitants de ces solitudes. La tâche de la nature était achevée, celle de l’homme commence. Les forêts tombent sous la 11.10110, les eaux stagnantes s’écoulent, la culture s'étend, les animaux nuisibles disparaissent, la population s’accroît, et 1a transformation du sol s’accomplit par les progrès incessants de la civilisation. (Jhiuvre de la puissance humaine, cette transformation est aussi complète, aussi profonde que celle qui s’opérait dans les temps géologiques, lorsque l’époque actuelle succédait à la période glaciaire.

Si nous essayons de résumer les idées de Hewett Watson et d’Edward Forbessur l’origine de la flore et la faune de l’archipel britannique, nous dirons avec eux que ces lies ont été peuplées par plusieurs colonies parties successivement de l’F.urope continentale, depuis l’époque des terrains tertiaires moyens jusqu’à la nôtre. Lorsqu’un vaste continent s’étendait des

COLONISATION VKGÉTALL

1-égions niédîlèrranéeniies jusqu’aux îles Brilaniiiques, les plantes des Asturies et celles de rAmiorique peuplèrent le sud de l’Angleterre, et de l’Irlande. A cette période succéda l’époque glaciaire pendant laquelle les terres furent immergées jusqu’à la hauteur de à50 mètres environ. C’est l'épocjue de la migration des plantes arctiques qui habitent encore les sommets des montagnes de l'Écosse. Lorsque les terres furent émergées de nouveau, l’Angleterre était unie à la France, la tetnpérature ce qu’elle est actuellement, .\lors eut lieu la grande invasion germanique ; elle absorba pour ainsi dire toutes les autres, et n’en laissa subsister que de faibles débris. Ainsi, tandis que les plantes asturiennes, celles du Midi, sont réduites à un petit nombre d’espèces confinées dans le sud-ouest de l’Irlande, les végétaux robustes du Nprd achèvent leur conquête, et s’emparent du sol qui devait être occupé plus tard par une race guerrière issue des mêmes régions. La colonisation achevée, l’Angleterre se st;pare du continent, et ce dernier événement géologique, si insignifiant en comiiaruison de ceux qui l’ont précédé, a exercé une influence immense sur les destinées du monde. Moins isolée, l’.Angleterre eèt été moins personnelle, et ses fortes races se seraient peut-être confondues avec l’une des grandes nations continentales <|ui l’ont j)euplée.

Pendant que Hevvett Walson et Ed. Forbes prouvaient l’origirte continentale, des plantes et des animaux de l'Angleterre, j’étudiais la colonisation végétale des Shetland, des Feroe et de l’Islande. Les lies forment pour ainsi dire une cbaine continue qui joint l’extrémité se[)lentrionale de l’Écosse à la côte orientale du Groeidaiid. Ce sont les seules terres qui uni.ssent l’Europe à l’.\mérique. J’avais visité les Feroe en 18Jy; la végétation de cet archipel m’avait frapi)c. Quoique penliie au miiieu de la mer du Nord, sa flore se composait de plantes très-communes, indigènes la plupart dans le^ plaines de l Europc inojenne, lesautres dans les Ai])es de la Suisse, quelques-unes eu Écosse

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et au Groenland. Étendant mes recherches aux Shetland et à l’Islande, je trouvai de mt^mo que ces lies n'ont point de végétation qui leur soit propre, niais que toutes leurs plantes sont originaires du continent. C’est le résultat auquel Walson était arrivé dans ses recherches sur la flore britannique. Ici se présentait un nouveau problème: ces colonies végétales venaient-elles de l’Europe ou de l’Amérique? Un grand nombre de plantes étant communes aux parties septentrionales de l’ancien et du nouveau monde, la question présentait quelques difficultés. Toutefois je trouvai plus de cent espèces exclusivement européennes parmi les plantes répandues sur les îles que je comparais entre elles, toutes les autres étaient communes â l’Europe et à l’Amérique. L’Europe a donc eu la plus grande part dans la colonisation de ces archipels ; une grande migration végétale s’est avancé.e à travers l’Angleterre, l’Écosse, les Orcades, les Shetland, les Feroe, jusqu’en Islande. Quelques espèces sont venues directement des côtes de Norvège. Mais eu même temps les plantes arctiques originaires du Groenland suivaient une marche inverse, et se propageaient à travers l'Islande, les Feroe et les Shetland, jusque dans les montagnes de l’Ecosse, où elles retrouvaient une seconde patrie. Cette double migration se révéle par des nombres. Si l’on calcule la proportion relative de plantes exclusivement européennes qui entrent dans la flore des Shetland, on trouve qu’elle est d’un quart; aux Feroe, elle n’est plus que d'un septième, et enfin d’un dixième en Islande, .t mesure donc qu’on s’éloigne de l’Europe, le nombre des végétaux propres à ce continent diminue ; mais en même tenqis la proportion des [liantes groenlandaiscs augmente à peu près dans le même rapport.

Toutes les idées d’Edward Forbes, si hardies à l’époque où il les émettait, ontété confirmées par les observations postérieures des naturalistes de l’Angleterre et de l’Ecosse. On a reconnu distinctement l’existence de deux époques glaciaires. La pi-e-

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mit*rp csl immédiatement postérieure à l’existence des forêts sous-marines de la côte du Norfolk, entre Cromer et Kessingland, qui correspondent aux lignites d’Uznach et de Dürnten en Suisse. Les arbres de la forêt de Cromer, dont quelques-uns sont encore debout, appartiennent aux espèces de pins vivant actuellement; entre ces troncs, on trouve des noisettes, des graines de plantes marécageuses, telles que le trèfle d’eau {Menyanthei trifoliaia), avec les nénuphars, et des ossements d’éléphants [E. anliquus, Falc.,£’. meridionalis et E.pritntgenius, blumb.), de rhinocéros {li. efttisrus, Falc.), d’hippopotame, de bœuf, de cheval, de cerf et de castor. Cette forêt était voisine de la mer, car elle est immédiatement recouverte de sable fin et d’argile contenant des coquilles qui habitent les eaux saumâtres. C’est au-dessus de cette couche qu’on observe des amas non stratifiés de cailloux anguleux, polis, frottés ou rayés, dont quelques-uns sont des siénites et des porphyres amenés de Scandinavie par des glaces flottantes. Ces formations glaciaires d’origine sous-marine ont quelquefois 130 mètres d’épaisseur, et prouvent que la côte s'est soulevée depuis l’époque où elles se sont déposées dans la mer ; à cette époque, les lies Britanniques formaient un archipel composé d’un nombre considérable de petites îles où venaient échouer les convois de glaces flottantes provenant des glaciers de la Norvège et chargées de blocs et de graviers originaires de ce j>ays. Peu à peu cet archipel se souleva, avec le fond de la mer environnante, à une hauteur supérieure de 500 mètres au moins à la hauteur actuelle.

Des dépôts de sable se formèrent dans les vallées émergées, des tourbières envahirent toutes les parties basses et humides ; mais, grâce à la plus grande élévation du continent, des gUiciers s’établirent dans les montagnes de l’Écosse et de l’Angleterre, et descendirent dans les plaines : c’est la seconde époque glaciaire. L’homme apparut probablement entre les deux, et c’est aussi le

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fomps où vivait le prancl cerf d’Irlande {Cerrus iwi/ceros), dont le squelette se retrouve dans les tourbières de ce pays. A cette époque, le pas de Calais n’existait pas et l’Angleterre était une presqu’île comme le Danemark. Depuis, un nouvel affaissement a eu lieu, il est de 200 mètres environ ; ce sont les plus grandes profondeurs que la sonde accuse dans le détroit, et il suffirait que son fond fût soulevé de celte quantité, pour que l’Angleterre redevînt de nouveau une grande presqu’île de l’Europe.

Cependant, grâce à une nouvelle répartition des terres et des eaux, le climat s’étant amélioré, les glaciers disparurent, les îles Britanniques prirent leur configuration actuelle, mais la surface de leur sol conserva les empreintes ineffaçables de ces changements de température, de niveau, de faune et de flore que la persévérance et la sagacité des géologues contemporains ont su reconnaître dans le sol superficiel des îles Britanniques. Une série d’actions lentes se continuant pendant un nombre de siècles incalculable peut seule nous expliquer la puissance et la variété de ces terrains de transport. Le temps a fait ce que les plus violents cataclysmes eussent été incapables de produire. Tout nous enseigne qu’il est le grand agent qui a transformé et transforme encore sous nos yeux la surface terrestre. L’intelligence de la puissance des causes modificatrices actuelles multipliées par l’action du temps est la conquête la plus précieuse de la géologie moderne. Jadis, dans la période tbéologiqiie de cette science, on se lançait résolûment dans les imaginations les plus extravagantes. Suivant les besoins do la cause, on supposait des révolutions subites, des bouleversements prodigieux, des forces colossales, des agents inconnus, des causes fantastiques. Maintenant les esprits sérieux cherchent d’abord la raison des faits géologiques dans les forces naturelles agissant entre les limites de la puissance qu’elles développent sous nos yeux, et n’abordent le cliamj) de riiypollièse qu’après avoir épuisé celui de la réalité.

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