CAILLOUX RAYÉS FAR LES CLACIEIIS ACTUELS
Transportés lentement à la surface du glacier, tous les blocs • des moraines superficielles et terminales conservent leurs formes originelles. Les arêtes de ces blocs sont vives, les angles aigus, comme au moment on ils sont tombés sur la glace. Ils ne présentent pas ces traces d’usure et de frottement qu’on observe sur les pierres roulées et arrondies par l’action des eaux. On . peut en détacher de jolis groupes de cristaux aussi intacts que dans leur gîte primitif ; car, sauf la première chute qui les a précipitées sur le glacier, ces masses n’ont été soumises depuis à aucune violence. Les agents atmosphériques peuvent seuls les démolir ou les dégrader; aussi les blocs composés de rodies dures et résistantes conservent-ils souvent les dimensions colossales dont nous avons parlé.
Il n’en est pas de même des fragments qui ne font point partie des moraines superficielles. Les parois latérales du glacier ne sont point eu contact immédiat avec les flancs de la vallée, il existe presque toujours un petit intervalle entre eux. Nombre de blocs et de débris s’engagent entre ce mur de glace et les rochers qu’il polit. Quelques-uns restent suspendus dans cet intervalle; d’autres gagnent peu à peu la surface inférieure du gTacier et forment la moraine ;jro/bK«/c. Aces blocs viennent s’ajouter une partie de ceux qui tombent dans les nontbreuscs crevasses et les puits (t)si redoutés des voyageurs novices. Tous
(1) Un de CCS puits, mesure par MM. Doltrus, Olz et moi, sur le glacier >ln l’Aar, avait 58 mètres de profondeur. .Sur le glacier du Kinslcraar, M. Desor en a sondé un aulrr, et n'a trouvé le fond qu'à 232 mètres au-dessous de lu surface.
l.f> CI.ACIF. US I»F.S AU'FS.
fcs ili'-liris (‘iidavés fnlre la roclio et le glacier, pressés, broyés, Irilurés par ce laminoir sans cesse en action, no conservent pas les dimensions qu’ils avaient en se détachant des montagnes. La plupart se réduisent en un limon impalpable qui, mélé à l’eau qui découle du glacier, forme la couche de boue sur laquelle il repose. Les autres portent les traces indélébiles de la pression à laquelle ils ont été soumis. Tous leurs angles s’émoussent, toutes leurs arêtes s’effacent, et ils prennent la forme de cailloux arrondis, ou présentent des facettes inégales résultant d’mi frottement prolongé. Si laroebe est tendre comme sont les ealcaires, alors non-seulement le caillou est arrondi, mais il offre une foule de stries entrecroisées dans tous les sens. Ces cailloux rayés ou frottés ont une grande importance pour l’étude de l’ancienne extension des glaciers; ce sont des médailles frustes • dont la présence accuse, d’une manière presque certaine, l’existence antérieure d’un glacier disparu. Kn etfet, le glacier seul a le pouvoir de façonner, d’user et de strier ainsi ces cailloux. L’eau les polit et les arrondit, mais elle ne les strie pas. Il y a plus, elle efface les stries burinées par les glaciers. On peu! vérifier ce fait au pied de ceux de la vallée de Grindchvald,
A 300 mètres de l’escarpement terminal, les eaux des torrents qui en sortent ne roulent plus que des cailloux arrondis, mais lisses et complètement dépourvus de stries. Je m’en suis assuré de la manière la plus positive. De son côté, M. Édouard Collomb a résolu la question d’une manière expérimentale. Il a choisi des cailloux rayés par les glaciers et lésa pl.acés avec du sable et de l’eau dans un cylindre horizontal, auquel on imprimait lyi mouvement de quinze tours par minute seulement. ,\u bout de vingt heures. Joutes les stries avaient disparu. Aussi en chercherait-on vainement la trace sur les cailloux roulés par les torrents, ou sur les galets que le flux et le reflux de la mer brassent continuellement en les poussant sur la grève, pour les ramener ensuite vers le large.
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Grflce à ees détails, nous l’espérons du moins, les preuves que nous invoquerons pour démontrer l'ancienne extension des glaciers .actuels deviendront sufiisamnicnt intelligibles. Nous avons omis à dessein tout ce qui n’était p,as d’une application directe à l'étude de ce grand phénomène. La méthode que nous sui> vrons pour prouver cette ancienne extension est à la fois la plus simple et la plus siire que l’on puisse adopter en géologie. Nous allons parcourir les pays qui environnent les .Mpes, et chercher s’ils nous offrent des traces indubitables de l’action des glaciers. Si partout nous trouvons ces traces aussi nombreuses, aussi évidentes que dans le voisinage des glaciers actuels, nous .serons inévitablement conduit à admettre que jadis ils descendaient dans la plaine et remplissaient l’intervalle qui sépare les Alj)es du Jura. L’ancienne extension des glaciers sera démontrée sans que nous puissions encore nous rendre compte des perturbations météorologiques qui l’ont déterminée, car, dans une étude qui date de vingt-cinq ans, on ne s.aurait se flatter d’avoir réuni un assez grand nombre de faits pour pouvoir s’élever à la cause générale qui a produit le phénomène. Il est permis d’affirmer seulement (juc ce développement prodigieux des glaciers serait impossible dans les conditions climatiques actuelles, et qu’il suppose nécessairement un changement notable dans la température, et par conséquent une constitution atmosphérique, différente de celle qui règne en Kmx»pe depuis les temps historiques.
DF. L’ANCIKNNE extension T)F.S r.LAt'.lERS lU: MOST-m.Am;
DE CHAMOUNTX JUSOD’a DENÈVE.
Avant de donner une idée de l'étendue des anciens glaciers, j’ai pensé qu’il y aurait avantage à suivre l’un de ces glaciers dans toute sa longueur, depuis son origine jusqu’il sa moraine terminale. Dans ce voyage, nous rencontrerons partout les
Ul. ÜARTINS. l(i
1 ES liLACIEKS UES Al.EES.
traces qu’il a laissées sur son passa^^e, et nous (;onstaterons taeilement l’identité de ces traces avec celles qu’on retrouve dans le voisinage des glaciers actuels. Je choisis pour exemple les glaciers du Mont-Blanc, qui jadis remplissaient toute la vallée de l’Arve et s’étendaient depuis Chamounix jusqu’à tienève.
.Transportons-nous au Montanvert, à 830 mètres au-dessus ^ du village de Chamounix. La Mer de glace est à nos pieds; elle descend des vastes cirques du Jardin et de l’aiguille du Géant. Sans être de hardis montagnards, nous pouvons franchir les Ponts, traverser la moraine latérale gauche, et nous avancer jusqu’au promôntoire de l’Angle. Toute la surface de ce promontoire est arrondie, polie et striée au-dessus comme au-dessous de la surface du glacier. Gn peut s’en assurer en plongeant le regard entre la glace et la paroi de granité. Poussons cet ^ examen plus loin, et nous verrons que Içs roches sont polies et striées jusqu’à une grande hauteur, et que les traces de l’action du glacier ne s’arrêtent qu'au pied des hautes aiguilles qui le dominent, ür, les stries que la glace a burinées sous nos yeux étant identiques avec celles qui sont à 300 mètres au-dessus de notre tète, nous sommes en droit d’en conclure que l’épaisseur du glacier ou sa puissuntc, pour parler la langue des géologues, était jadis plus grande qu’elle ne l’est aujourd’liui; mais, si sa puissance était plus grande, sa longueur l’était aussi, car il existe une relation nécessaire entre les trois dimensions d’un glacier. Ainsi donc la moraine terminale, au lieu d’élre au hameau des Bois, à 3 kilomètres en amont de Chamounix, se trouvait alors beaucoup plus loin. On voit que, .sans quitter la surface du glacier actuel, on peut acquérir déjà la certitude que son étendue était autrefois plus considérable que de nos jours. Les autres preuves ne nous manqueront pas.
Au lieu de s’arrêter, comme le glacier, au pied de la montagne du Chapeau, la moraine latérale droite se prolonge sous la forme d’une digue immense qui barre la vallée de Chamounix
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et porte le hameau de Lavangi. L’Arve s’est frayé un étroit passage entre cette digue et le revers septentrional de la vallée. Pour tracer la route, on a été obligé d'entamer cette levée naturelle, et ce travail a permis de s’assurer qu’elle se compose de sable, de cailloux et de gros blocs anguleux entassés confusément les uns sur les autres comme dans les moraines actuelles. L’un de ces blocs, placé sur la crête, est connu sous le nom de pien-e de Lisboli. Cette digue est l’ancienne moraine latérale de la Mer de glace ; mais la forêt qui la recouvre prouve que depuis longtemps la surface du glacier s’est abaissée au niveau où nous la voyons actuellement. Uéjà de Saussure (1) avait reconnu l’existence de cette ancienne moraine, qui se révèle avec une évidence que ne sauraient nier les esprits les plus prévenus. Elle s’étend en remontant la vallée jusqu’au bameau des Iles, à 2 kilomètres du village d’Argentière. L’Arve, barrée dans son cours par la moraine de Lavangi, formait jadis un lac dont les niveaux successifs sont encore indiqués par des terrasses horizontales qui bordent le cours du torrent.
üu haut de cette moraine latérale, un observateur attentif peut reconnaître dans la vallée l’ancienne moraine terminale de la Mer de glace à l’époque de sa moindre extension. La forme de cette moraine est caractéristique : c’est celle d’un arc dont la concavité est tournée vers le haut de la vallée. Le village de Chamounix est bâti en partie sur cette moraine et aux dépens des blocs erratiques qui la composent. Le petit monticule situé sur la rive gauche de l’Arve, en face de l’bôtel de l’Union, en est un des points les plus saillants. En 18é5, j’ai pu étudier la structure intérieure de ce monticule pendant que l’on creusait les fondements du nouvel hôtel qui s'élève en face de celui que je viens de nommer, et j’ai trouvé qu’elle était identique avec celle des moraines actuelles.
Mais, dira-t-on, où est la preuve que les blocs erratiques de
(1) Voyages dans les Alpes, §G23.
l.ES Cl.ACIERS DES AERES.
la moraine de Cliainounix y ont ('•lé déposés par la Mer de glace? N’cst-il pas plus naturel de supposer qu’ils sont descendus du Brevent, dont les éboulements continuels menacent sans cesse le village et forment le grand delta incliné dont il occupe l’angle orient'd? La réponse est facile. Le Brevent est une montagne de gneiss, et la presque totalité des blocs de la moraine sont de la prologine, espèce de granité caractéristique qui constitue la niasse du Mont-Blanc et celle des aiguilles environnantes.
Continuez à descendre le long de la vallée. Après avoir traversé l’Arvc sur un pont de bois, vous arrivez au hameau de Montcuar, qui est entouré de toutes parts d’énormes blocs de protogine. Le terrain, au lieu d’être uni, devient inégal, et la route passe sur plusieurs digues peu élevées. Vous êtes sur une nouvelle moraine terminale correspondant à une plus grande extension de la Mer de glace et du glacier des Bossons réunis : c’est celle de Montcuar, dont la largeur, mesurée sur les bords de l’Arve, est de tiOU mètres environ. Cette moraine se termine un peu au delà du torrent qui vient du glacier de Taconnay. Les blocs qui la composent sont réellement gigantesques, 'fous les étrangers remarquent ceux qui se trouvent dans le petit bois d’aunes qui longe le torrent. Un de ces blocs, appelé Pierre- Belle, n’a pas moins de 2à mètres 7 décimètres de long sur 9 mètres de large, et au moins 12 mètres de haut. Ce n’est pas une pierre, c’est une véritable colline qui s’élève au-dessus de tous les arbres qui l’entourent. S’il consen'ait quelques doutes sur la nature de l’agent qui a transporté ces blocs, l’observateur qui ne craindrait pas les chemins difficiles n’aurait qu’à s’élever sur les escarpements qui dominent la rive droite de r.Arve. Sur le rude sentier qui mène au hameau de Merlel, il trouverait, entre 336 et 350 mètres au-dessus de la vallée, des roches moutonnées, c’est-à-dire arrondies et polies comnn» celles que l’on rencontre sous les glaciers actuels.
.Après avoir travers4‘ la moraine de Montcuar, le voyageur
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inarcbc sur un terrain formé de cailloux roulés, amenés par tes torrents, dont il reconnaît encore les lits desséchés ; mais, s’il jette les yeux sur la rive droite de l’Arve, il aperçoit de loin des blocs erratiques et de grandes surfaces polies presque verticales. Il se trouve alors près du village des Ouebes, le dernier de la vallée de Chamounix. C’est là que le glacier a laissé les traces les plus variées et les plus évidentes de son passage. Les pressions énormes qu’il a dù exercer pour forcer l’entrée de la gorge étroite des Montées, le changement de direction de la vallée, tout contribuait à produire ces phénomènes de frottement et d’usure que nous observons au pied des promontoires ou près des rétrécissements qui resserrent le lit des glaciers actuels.
En face du village des Ouebes, sur la rive droite de l’Arve, s’élèvent trois monticules d’une forme caractéristique : ils sont arrondis en amont et escarpés en aval. On reconnaît aisément que la force qui a usé les couches inclinées de stéaschiste argileux dont ils se composent venait du haut de la vallée, et a épargné la face tournée vers le bas; de là cette croupe arrondie en amont, qui se termine brusquement par un escarpement tourné en sens opposé. Examinons ces collines de plus près. Partout, sur le sommet et sur les flancs, nous trouverons ces cannelures rectilignes, ces stries fines dirigées dans le sens de la vallée que les glaciers seuls peuvent tracer, et, pour achever la démonstration, de nombreux blocs de protogino, souvent énormes, aux angles aigus, aux arêtes tranchantes, reposent sur ces surfaces polies et striées. Jusqu’à la hauteur de 593 mètres, toute la montagne de Coupeau, au-dessus de la rive droite de l’Arve, est couverte de roches moutonnées qui disparaissent, pour ainsi dire, sous d’innombrables blocs erratiques. Les stries qui sillonnent ces roches ne sont pas horizontale.s; elles ne sauraient l’ètre, car cette montagne formait un promontoire saillant dans la vallée, et le glacier s'esl redressé contre l’obstacle qui s’opposait à sa inarcbc ; il a buriné des stries ascen-