‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 93 sur 210 · UES CAUSES DU FROID · texte numérisé non relu

UES CAUSES DU FROID

plus froid sur le Cramont qu’à Courmayeur. A l’aide d’un instrument plus perfectionné, l’orateur et son ami Auguste Bravais constatent que la chaleur est plus forte au grand Plateau du , Mont-Blanc, oii la température de l’air à l’ombre était au-dessous de zéro, qu’au même instant à Chamounix, où le thermomètre marquait 19 degrés également à l’ombre: c’est que le grand Plateau est élevé de 2890 mètres au-dessus de Chamounix.

» — Mais alors, s’écria l’assistance tout d’une voix, il doit faire plus chaud sur la montagne, et le phénomène devient encore plus inexplicable qu’aupuravunt ; la physique elle-même fournit des arguments à notre ignorance et épaissit les ténèbres au lieu de les éclaircir.

» — Patience, reprit le professeur improvisé, ne vous hâtez pas de conclure; tous les phénomènes météorologiques sont complexes, et jamais un effet ne s’explique par une seule cause. Dans son cabinet, le physicien dispose scs appareils de manière à isoler les effets, qui deviennent alors clairs, simples et susceptibles d’Otre soumis au calcul. Le météorologiste est moins heureux : son laboratoire, c’est l'immense atmosphère ; sans action sur les phénomènes qu’il observe, il a sans cesse sous les yeux des effets résultant de mille causes diverses agissant simultanément. Il étudie des actions et des réactions entre la terre et le ciel, qui toutes se modifient ou se détruisent entre elles. Spectaçle grandiose, mais désespérant, qui habitue l’esprit à une sage réserve et lui enseigne à ne pas conclure prématurément. Veuillez donc, chers auditeurs, imiter les météorologistes, et me prêter encore quelques instants d’attention. Je poursuis. Ainsi donc, sur une montagne, le soleil est plus chaud que dans la plaine ; il doit donc échaufl'er le sol plus que dans la vallée. Ne vous en êtes-vous pas aperçus? N’avez-vous pas été frappés, en vous asseyant sur les pelouses fleuries des hautes .\lpes, de la chaleur du gazon, tandis que dans la plaine le voyageur craint cette fraîcheur du sol, cause fréquente de dou-

SIK LES HALTES MONTAliNES.’ 3i»

loureux rhumatismes. Dans les Alpes, il étend sans crainte sur la terre son corps fatigué, en arrivant sur un sommet élevé; car * si le soleil luit, le sol est chaud comme la brique d’un poêle où le feu ne brûle plus, mais qui conserve encore la chaleur • qui lui a été communi(|uée. Le thermomètre confirme ce que la sensation nous apprend. L’instrument, enfoncé dans le sol au sommet du Faulhorn, à 2680 mètres au-dessus de la mer, et noté régulièrement pendant des semaines entières par Bravais, Peltier et moi-même, a permis de formuler celte loi : L’échauffement relatif du sol par rapport à celui de l'air est infiniment plus considérable sur la montagne que dans la plaine {l], .

» Cet échauffement relativement si notable de la surface du sol exerce une puissante iniluence sur la géographie physique des hautes Alpes; c’est lui qui relève la limite des neiges éternelles, dont la fusion est due principalement à l’échaullement du sol. Tous les voyageurs qui ont abordé ces hautes régions savent que, dans les .\lpes, les neiges fondent principalementen dessous,' parl’efret de la chaleur de la terre. Souvent, quand on met le pied sur le bord d’un champ de neige, le poids du corps fait rompre une croûte superficiellè qui ne repose pas sur le sol, dont la chaleur a fait disparailre la Couche de neige en contact avec lui. Quelquefois le voyageur aperçoit avec étonnement, sous ces voûtes glacées, des soldanelles [Soldanellu alpinn,l.., et S. Clusii, Thom.) en Heur, et les rosettes de feuilles du vulgaire pissenlit [Taraxaevm dens-leonii).l\ n’en est pas de même au Spil'/berg, où le bord du chanq) de neige repose toujours sur le sol. C’est encore la fusion des neiges au contact du sol qui détermine le glissement de ces champs de neiges, cause des avalanches du printemps ; enfin, c’est cet échauffement qui nous explique la variété d’espèces végétales et le nombre d’individus dont le sol est couvert à la limite même des neiges éternelles. Étant toutes

(1) Voyez U seconde note de la page SG.

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herbnivt's, elles ii’enfoiicenl leurs raeines que dans la couche superlicielle du sol, pr»‘ciséineiit celle qui, eoiiinie nous l’avons vu, s’échaulîe si fortement au soleil, lai couleur noire du terreau * végétal favorise encore l’alisorption de la chaleur; aussi, sur le cône terminal du Faulhorn, dont la hauteur est de 80 mètres et la superticie de h hectares et demi, a-l-on observé t32 espèces phanérogames. L’ilc entière du Spitzberg, longue de cent lieues et large de cinquante, n’en renferme ((ue 95. Aux Grands-.Mulets, rochers de protoginc schisteuse surgissant au milieu des glaciers du Mont-Blanc, it 3050 mètres au-dessus de la mer, et par conséquent a 350 mètres ae/-rfes*«s de la limite des neiges perpétuelles, on peut cueillir 25 phanérogames (1). Mais aussi, le 28 juillet 1856, la température de l’air à l'ombre étant à 9°, 5, au soleil à 11%5, celle du gravier schisteu.x dans lequel végétaient ces plantes s’élevait à 29°, 0.

» Dans les Alpes, les plantes sont chauffées par le sol qui les porte plus que par l’air qui les baigne, et une vive lumière favorise leurs fonctions respiratoires, principalemenlla décomposition de l’acide carbonique de l’air sous l’inlluence de la lumière solaire.

Dès que la température s’approche de zéro pendant le jour, une couche de neige récemment tombée les préserve des froids accidentels qui, même au fort de l’été, accompagnent toujours le mauvais temps sur les hautes montagnes. Également sensibles an froid et à la chaleur, elles ne peuvent supporter de grands écarts de température; sans cesse humectées par les nuages ou arrosées par les eaux qui s’écoulent des neiges fondantes, elles exigent, pour prospérer dans les plaines, les soins les plus minutieux : l’horticulteur doit les défendre contre les froids de l’hiver et les préser\er des chaleurs de l’été, veiller à ce que l’air et le sol ne soient ni trop humides ni trop secs, sans néanmoins les soustraire î» rinllucnce de la lumière, qui colore leurs

(1) l.a liste ae trouve patte 279.

SIU I.Es M.UTES MOXTAdSF.S.

Heurs de teintes si belles et si variées. Au Spitzberp , au contraire, malgré le jour perpétuel de l’été, la végétation est pauvre et clairsemée, parce que les rayons obliques du soleil, absorbés en partie par la grande épaisseur d’atmosphère qu’ils traversent, n’ont le pouvoir ni d’éclairer ni d’éctiautfcr cette terre glacée.

» On trouve à de grandes élévations dans les Alpes : au Faulhorn, à 2680 mètres; sur le Hotbhorn, ù 2250 mètres; dans la vallée d’Urseren, entre 1600 à 2400 mètres; aux Grands-Mulets, à 3050 mètres, et sur le Finsteraarhorn, à 3900 mètres, un campagnol dont j’ai déjà parlé (1), le campagnol des neiges {Arvicola nivalis). Cet animal ne tombe pas en léthargie, et no descend pas non plus dans la plaine en hiver ; jl passe la mauvaise saison dans des terriers qui ne s’enfoncent pas au delà de 3 décimètres dans le sol. Comment y vivrait-il, si la température du sol s’abaissait beaucoup au-dessous de zéro ? Mais la terre conserve sous la neige la chaleur qu’elle a acquise pendant l’été : le 2 octobre 1844, veille de la chute des premières neiges, elle était, sur le Faulborn, de 4®,67. Vous savez maintenant, à n’en pouvoir douter, que le sol s’échauffe plus que l’air sur les hautes montagnes, car nous venons d’étudier les conséquences de cet échauffement.

n — La question n’a pas fait un pas ! s’écria un auditeur impatient. Nous demandons à connaître les causes du froid sur les montagnes, on commence par nous parler longuement des causes de chaleur.

» — Ce sont les mêmes, reprit l’orateur. Paradoxale en opparence, cette assertion est la vérité. En hiver, quand nous sortons pendant la nuit et que le ciel est serein, nous avons froid. Si le ciel est couvert de nuages, le froid est beaucoup moins sensible. Pourquoi 1 C’est que, dans le premier cas, nous

(1) Voyez psgc 31 1 , et pour plus lie délails, deux noies sur V Arvicola nivalis (Annales des sciences naturelles, 2' série, 1843, t. XIX, p. 87, et 3' série, 1847, 1. vm, p. lf)3).

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rayonnons vers le ciel, c’esl-?t-dirc (]uc nous échangeons de la chaleur avec les espaces célestes ou jilanétaires. ür, à cet échange, nous n’avons rien à gagner, car les estimations les plus modérées des ])hysiciens abaissent jusiju’à 60 degrés au-dessous de zéro la température de ces espaces ; mais si les nufiges sont un écran qui s'op|)ose à ces échanges de température dont nous parlons, l'air lui-méme en est un moins efficace, mais aussi réel. Les couches inférieures de l’atmosphère, plus denses que les supérieures, sont encore moins diathermanes que celles-ci. Par conséquent, l’échange avec les espaces planétaires, ou comme, disent les physiciens, l’éwission, le rayonnement de la chaleur, seront plus actifs sur la montagne que dans la plaine. L’e.vpérience prouve et le calcul apprécie numériquement ce que le raisonnement indi(|uc. Certains corps ont la propriété d’émettre la chaleur, de rayonner très-activement: ce, sont le noir de fumée, le duvet de cygne, le sable, la laine, le verre, le bois, etc. Pour mesurer le rayonnement à l’air libre, M. Pouillct a imaginé un instrument (|u’il appelle aetinomètre. Un thermomètre reposant sur le duvet de cygne indique le froid produit par le rayonnement de cette substance. Deux de ces instruments étaient, l’un sur le l'aulborn, rautre à Drienz ; la dillérence de niveau des deux stations est de 2110 mètres. Dans la vallée, le thermomètre du duvet de cygne ne se tenait qu’à ii“.6 au-dessous d’un autre thermomètre suspendu librement h l’air. Au sommet de la montagne, il se tenait à 6°, 3 au-dessous do celui ik’ l’air. Sur le grand Plateau du .Mont-Ulanc, à 393Ü mètres, le thermomètre de l’actinornètrc descendait doux fois plus bas au-dessous de celui de l’air qu’à Ghamounix, qui n’est élevé que de lOàO mètres au-dessus de la mer; donc tous les corps, au grand Plateau, se refroidissaient deux fois plus qu’à Ghamounix. Le sol rayonne aussi, et s’il s’échaufl'e plus que Pair soub l’inlluence des rayons solaires pendant le jour, il se refroidit plus que lui dès que les rayons du soleil ne le frappent

srn KKS IIAIITES MONTAGNES.

plus (liroctonient, c’est-à-dire à l’ombre et pendant la nuit. Tous les objets placés à la surface du sol, hommes, animaux, plantes, SC refroidissent aussi, chacun suivant sa faculté rayonnante. Sont-ils soustraits au rayonnement, le refroidissement cesse. Une simple tente de toile m’a permis de passer, sans souffrir du froid, six nuits au grand Plateau avec M.M. bravais et Lepileur; de minces planches de bois nous séparaient de la neige, et, enveloppés dans de chauds vêtements, nous n’avons pas senti le froid de 6 à 12 degrés au-dessous de zéro qui régnait au dehors.

» La neige pulvérulente qui tombe sur les hautes montagnes est peut-être le corps le plus rayonnant do la nature ; un thermomètre couché à sa surface descendait plus bas que celui qui reposait sur le duvet de cygne. Le 30 juillet, à dix heures du soir, par un temps calme et admirablement serein, nous avons vu le thermomètre couché à la surface de la neige descendre à — 2Ü",3, tandis que celui qui était suspendu dans l’air marquait seulement — 5°, 3.

» Comprenez-vous maintenant, chers et patients auditeurs, que ce sol, ces rochers, celte neige, perdent pendant la nuit et à l’ombre toute la chaleur qu’ils ont gagnée pendant le jour et au soleil, refroidissent tout ce qui les touche ou les approche, l’air, les hommes, les animaux et les plantes? Comprenez-vous comment cet échauü'ement notable de la journée est compensé par une prodigieuse déperdition de chaleur pendant la nuit? Comprenez-vous aussi que celte moindre épaisseur de l’atmosphère qui favorise réelmutfement du sol sur un sommet, favorise encore plus son refroidissement par rayonnement à l’ombre et pendant la nuit? J’avais donc raison de le dire : Les causes de la plus forte chaleur du sol et du froid plus intense de l’air sur un sommet élevé sont les mêmes.

U U y a plus, et je u’en ai pas fini avec les causes du froid sur les montagnes. Il n’est personne de vous qui n’ait été péniblement impressionne en sortant d’un bain, lorsqu’un léger vent

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