‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 97 sur 210 · CHEZ L'HOMME · texte numérisé non relu

CHEZ L'HOMME

plus fortes sur les montagnes que dans la plaine. Les sensations qu’on éprouve en traversant un nuage sont celles du froid humide résultant de l'impression d’un air saturé do vapeur d’eau sur la peau et de la meilleure conductibilité de cet air pour la chaleur; de là un froid physiologique très-notable. Dans les

cas assez communs de grande sécheresse, la transpiration s’éva-

pore rapidement, d’où perception de froid. Si la séchere.sse est extrême, la peau se fendille, les lèvres se gercent, et de légers érythèmes se produisent sur le visage, qui devient le siège d’une desquamation consécutive.

L’acte de monter ou de descendre, beaucoup plus fatigant que la marche sur un plan horizontal, amène plus vite l’essoufflement, et par suite la nécessité de s’arrêter. Un homme qui voudra s’échaulfer par la locomotion, n’aura pas l’idép do grimper sur une montagne; il préférera une roule bien unie de la plaine, afin do marcher vite et longtemps. Ces arrêts, déjà fréquents dans les basses montagnes, le deviennent encore bien plus si l’on s’élève à de grandes hauteurs. Tout le monde sait, en efl'et, qu’à des élévations qui varient suivant les individus, do 2000 à àOOO mètres, on commence à éprouwr des sensations pénibles, savoir : une anhélation extrême accompagnée do céphalalgie, d’envie de dormir, de nausées et d’une grande lassitude (1). C’est le phénomène appelé mal de montagne, résultat complexe de la fatigue, do la diminution brusque de pression, mais surtout de la raréfaction de l’air. En efl'et, les physiologistes admettent que l’homme introduit moyennement un demi-litre d’air dans ses poumons dans une inspiration ordinaire; l’oxygène de ce demi-litre d’air se combine avec le sang. Au bord de la mer, sous la pression do 760 millimètres de

(1) Voyez, sur ce sujet, LeptUeur, Sur les phénomènes physiologiques qu'on éprouve en s'élevant à une certaine hauteur dans les Alpes {Hevue médicale, 2* série, 1845, t. Il, p. 55 et 341), et Mayer-Ahrens,* Derykrankheit, 185G.

i)KS CAi'SES m riioiij physioi.O(; igL e

inoi’CUi’P, un dcnii-lilrc d’air peso 0*',6.ï. et r,onlieiit on poids, 0'%16 d’oxygène ; sous une pression moindre, celle de par

exemple, à laquelle nous avons été soumis pendant (rois jours au grand Plateau, le volume d’air inspiré est toujours le même; mais son poids ne l’est plus, car il se réduit- à et celui

de l’oxygène que contient ce demi-litre d’air n’est plus que de Ü'%10, et au sommet du Mont-Blanc, sous la pression de /i20"*’, de 0*',09. L’oxygénation du sang, et par suite la calorification, sont donc moindres qu’au bord de la mer, par ce fait seul que la quantité d’oxygène introduite dans le poumon est beaucoup plus petite. La respiration est moins parfaite, exactement comme dans un air vicié où la proportion d'oxygène serait plus faible que dans l’air normal. Cette cause toute physique avait déjà été indiquée par Hallé (1), Lombard (2) et Pravaz fils (3). Je lui attribue comme eux les symptômes d’anhélation qu’on observe dans les ascensions brusques sur de hautes montagnes. Plus les fonctions respiratoires sont actives, moins les individus sont impressionnés, et plus ils peuvent s’élever haut sans éprouver de malaise. Chez tous ceux dont le cœur ou le poumon fonctionnent incomplètement, l’anhélation commence à de petites hauteurs. Les personnes affectées de maladies organiques du cœur, d’asthme ou de tubercules pulmonaires, sont déjà essoufliées en traversant le Saint-Bernard (2ù72 métrés), et même le Simplon (2005 mètres). Vainement objecterait-on que, sur les hautes montagnes, le nombre des inspirations supplée à la moindre proportion d’oxygène du volume d’air inspiré. Quiconque a par lui-même éprouvé les effets de ces inspirations courtes, précipitties, sans ampliation convenable du thorax, qui accompagnent l’essouffiement pendant ou immédiatement après une ascension,

(1) Oklionnaire des scioHces mniicalcs, üitl. Am, Paris, 1812,1. I,p. 248.

(2) Les climnls de munlagnes, 1858, p. 45.

(8; Des ejftls phyAUogiques et des applications thérapeutiques de l'air comprimé, 185'J, p. 10,

(.IIF.Z I. IIOMMK.

a conservé le sentiment que ces inspirations Iiâtives ne sauraient avoir l’effet calorifique des inspirations régulières. Aussi 4'anhélation ccsse-t-elle du moment qu’on s’arrête, et une respiration régulière, mais plus fréquente que dans la plaine, supplée en partie à la moindre quantité d’oxygène: je dis en partie, car, pour y suppléer totalement, il faudrait qu’au grand Plateau, par exemple, le nombre des inspirations fût à celui de la plaine comme 8:5, c'est-à-dire, proportionnel aux quantités d'oxygène inspirées. Or, cela n’est pas : l’accélération, dans l’état de repos, n’atteint certainement pas un tiers en sus. La moindre quantité d’oxygène n’est donc pas cotnpenséc par la fréquence des inspirations ; elle est une cause physiologique de froid spéciale aux hautes régions, et probablement aussi la principale de toutes celles qui amènent les symptômes connus sous le nom de mal de montagne.

Comment la mort arrivc-t-elle par le froid?

J’ai assez souvent essuyé le mauvais temps sur les glaciers et les champs de neiges éternelles des Alpes et du Spitzberg ; j’ai lu et entendu assez de récits de ces morts tragiques, pour pouvoir in’cn faire une idée. Imaginez un voyageur isolé, ou une petite caravane voulant traverser un des cols couverts de neiges éternelles, qui conduisent du Valais en Piémont ou de France en Espagne. La scène se passe en hiver, au commencement du printemj)s, ou à la fin do l’automne. Le trajet est long, le temps incertain; les voyageurs ne sont pas parfaitement familiarisés avec le pays : ils partent. Le ciel se couvre de nuages qui, s’abaissant peu à peu, les enveloppent dans une brume épaisse. Ils marchent dans la neige, suivant les traces des voyageurs qui les ont précédés; mais bientôt d’autres traces croisent celles sur lesquelles ils se guident, ou bien une neige récente a effacé toute empreinte. Ils s’arrêtent, hésitent, reviennent sur leurs pas; se dirigent tantôt à droite, tantôt à gauche; s’orientent d’après un sommet qu’ils entrevoient à tra-

DES CAUSES DU FROID PllYSIOI.OG IQl'E

vers 1p brouillard. Cependant la neige commence à tomber, non pas floconneuse comme dans la plaine, mais' granuleuse, sèche, semblable au grésil ; chassée par le vent, elle pénètre jusqu’à la peau, à travers les vêtements les mieux fermés ; fouettant incessamment le visage, elle produit un étourdissement permanent qui dégénère bientôt en vertige. Alors le pauvre voyageur, transi, égaré, harassé, ne voyant pas à déux pas devant lui, est pris d’un besoin de dormir irrésistible : il sait que ce sommeil c’est ta mort ; mais perdu, désespéré, il cherche en tâtonnant quelque rocher, et, s’abandonnant pour ainsi dire à lui-même, il se couche pour ne plusse relever. Son pouls se ralentit peu à peu, comme dans la léthargie, et il meurt de froid, comme on meurt d’inanition. L’énergie morale est dans ces moments l’unique moyen de salut ; il faut à tout prix i-ésisler au sommeil, marcher, trépigner, presser les bras contre la poitrine, lutter, en un mot, contre le froid par l’exercice musculaire. Jacques Balmat, qui, le premier, en 1786, lit l’ascension du Mont-Blanc, le savait bien. 11 était parvenu seul au grand Plateau, à 3931) mètres. Là il fut surpris par la

nuit. Monter au sommet dans l’obscurité était impossible , redescendre l’était également. Il prit vaillamment son parti, et SC promena de long en large sur la neige, jusqu’à ce que l’aube eût paru.

Dans nos deux premières tentatives pour parvenir au sommet du Mont-Blanc, le 1'^ et le 8 août I8/4I1, nous arrivâmes jusqu’au grand Plateau, et dressâmes notre tente sur la neige. Le 1" août, une chute de neige abondante nous força de redescendre. La seconde fois nous essuyâmes pendant la nuit un véritable orage : le vent souillait par rafales et menaçait d’emporter la tente, qui se gonflait comme une voile; à chaque instant nous pensions qu’elle allait être enlevée. Heureusement, Bravais avait eu l’idée de verser de l’eau sur les piquets que nous avions enfoncés dans la neige ; cette eau s’était gelée et

Page 1