A SAMADEN, DANS LA IIAITE ENGADINE, CANTON DES GRISONS
A l’extrémité orientale de la Suisse, sur les confins du Tyrol el delà haute Italie, s’étend une longue vallée quel’Inn pareourt dans toute sa longueur. V'allis in capite Œni, disaient les anciens : de là Ingiadina, Engiadina, et enfin Engadinc, comme on dit aujourd’hui. La partie supérieure de la vallée, large et évasée, est élevée en moyenne de 1650 mètres au-dessus de la mer; elle prend le nom de haute Engadine, et se termine vers le sud au passage de Maloia, dont l’altitude est de 18.15 mètres. Ce col conduit directement en llalie par Chiavenna et les bords du lac dé Gùme. .\u nord, la haute Engadine se continue avec la basse Engadine; celle-ci aboutit aux gorges de Finstermiinz en Tyrol, oii l’inn, sous le pont de Saint-Martin, coule encore à 1020 nièlres au-dessus de la mer. L’Engadineest la plus élevée des grandes vallées de la Suisse qui soit habitée pendant toute l’année.
Issue du puissant massif des Alpes qui donne naissance aux deux grands fleuves de l’Europe moyenne, le Rhône et le Rhin, rinn devrait porter le nom du Danube, car celui-ci n’est d'abord qu 'une faible rivière née dans la cour d’un château princier, sur
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les humbles collines du versant méridional de la forôt Noire; mais dans les plaines de lulhivière le Danube s’unit à la puissante fille des Alpes. Désormais l’Inn portera le nom de celui dont elle fait la ^randenr, et leurs eaux confondues formeront le large fleuve dont les trois embouchures versent dans la mer .Noire les eaux de soixante affluents. A sa source, l lnn, émissaire d’un petit lac, duSeptimer, se précipite le long des pentes do Maloia : alimentée par les eaux provenant des glaciers voisins, elle traverse les jolis lacs de Silz, de Silva-Plana et de Saint-Maurice, encadrés dans un gc^zon court et lin d’une incomparable \crdure. Les lacs sont séparés l’un de l'autre par les moraines terminales des anciens glaciers qui jadis descendaient dans la vallée. Composées d’énormes blocs amenés des montagnes \oisincs et entassés les. uns sur les autres, ces moraines ont créé les lacs en barrant le cours du jeune fleuve. Avec le temps, ces digues, élevées parla glace, se sont couvertes de mélèzes et d airolles {Pintix cembro), les seulsarbresqui puissent vivre encore sous ce climat, trop âpre pour les pins et les sapins du Nord; sous leur ombrage croissent les myrtilles, les airelles et quelques saules ou chèvrefeuilles alpins. La belle végétation qui entoure les blocs monstrueux descendus des cimes du.Bernina finit par les envahir eux-mêmes. Les lichens et les mousses commencent l’attaque : ils se fixent sur la pierre, qu’ils désagrègent en s y incrustant; des graminées germent sur le terreau formé par les éléments dissociés de la roche mélangés avec l’humus, résultat de la décomposition des débris qu’ont laissés les premiers colons. De petites herbes annuelles poussent les premières sur ce nouveau sol, puis des plantes vivaces, ensuite des arbustes, enfin des arbres. Souvent on voit un groupe d’airolles ou de mélèzes couronnant un énorme monolithe de granit. C’est lœuAre du temps : il a changé l’aride moraine en une forêt pittoresque. Que de siècles il a fallu pour cetlé transformation ! l’été est si court, la croissance des arbres est si lente en Engadine, oui hiver dure
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LA SOCIETE HELVETIQEE.
huit mois ! La neige, tourbillonnant des journées entières dans tes airs, s’entasse à la hauteur de 2 à 3 mètres. Le thermomètre descendà 20 et même à 30 degrés au-dessous de zéro; la vallée tout entière reste ensevelie pendant la moitié de l’année sous un épais linceul qui s’étend sur les lacs glacés, nivelle les aspérités du sol, et condamne Ji une réclusion complète les animaux et souvent les hommes eux-mêmes. En mai, la neige commence à fondre : toutefois ce n’est qu’à la fin de juin qu’elle disparaît du fond de la vallée, tandis qu’elle couvre encore toutes les sommités voisines; mais alors les prairies, délivrées de celle neige qui les a protégées contre le froid en hiver et arrosées au printemps, rient au soleil et s’émaillent des premières fleurs alpines. Les mélèzes poussent des houppes de feuilles du vert le plus tendre ; l’airolle relève scs branches affaiss<;es sous le poids des frimas et dresse vers le ciel ses cônes violacés. Les vaches s’acheminent lentement vers les pâturages alpins, les grands troupeaux de moutons hergamasques montent vers la montagne. L’été est enfin venu; malheureusement la durée en est bien courte. Jamais l’air ni le sol ne tiédissent complètement : les rayons du soleil, plus chauds et plus brillants que dans la plaine, activent la végétation pendant le jour; mais la nuit le thermomètre redescend toujours aux environs de zéro, et la* végétation s’arrête. Pendant ces trois mois d’été, la prairie n’est fauchée qu’une seule fois, cl l’orge ouïe seigle, qu’on cultive sur desterrasses-exposées au midi, mûrissent à peine leurs maigres épis.
Six mois de neige et de glace, trois mois de pluie ou de froid et trois mois d’un été sans chaleur, tel est le climat de la haute Engadinc. Une coupe de foin, un peu d’orge et de seigle, du bois qu'il faut ménager précieusement, tant il croit lentement, telles sont les ressources indigènes. Le voyageur qui descend des sommets du .luliers s’attend à trouver une de ces hautes vallées alpines où l’on ne voit guère que des chalets épars et des' village.? dont les maisons de bois, brunies par le tcnq)s, serrées
SKSSIOX 6e samaden.
les unes contre les autres et appuyées à la montagne, semblent vouloir se réchauffer mutuellement. A Silva-Plana, rélonncmenl commence : un beau village est assis entre deux lacs; de grandes maisons de pierre blanche entourées de jardins, habitées chacune par une seule famille, bordent la roule. Une exquise propreté, une apparence de bien-être annoncent l’aisance des babiliints. Le voyageur descend la vallée sur une route magnitique: il îipcrçoit un grand établissement de bains situé sur les bords du second lac; arrive à Saint-Maurice, composé en partie d’hôtels à l’usage des baigneurs; traverse le joli village de Celerina, et atteint enfin le bourg de Samadeu, le plus considérable de la vallée. Ici son étonnement redouble. Dans la Suisse protestante, où les villages sont si beaux et si propres, il n’en est point de comparable à celui de Samaden, ni à tous ceux qui lui succèdent, Bevers, Sutz, Scanfz et Ponte. Quelle est l’origiitc de
cette prospérité inouïe dans une vallée alpine qui ne produit rien ? L’industrie. L’Engadinc compte peu d’habitants sédentaires; la plupart émigrent et vont à l’étranger exercer les professions de confiseurs, pâtissiers, cafetiers ; leur fortune faite, iis reviennent dans leur vallée, chacun dans le village qui l’a vu naitre, construisent une belle maison, et la meublent suivant le goût du pays où ils ont acquis la riclresse. En entrant dans ces confortables demeures, vous retrouvez las usages et les habitudes delà ville où le propriétaire a passé les années laborieuses de sa vie. L’aisance est générale dans cette heureuse vallée. Un savant génevois, assistant à l’office divin dans. le temple de De- . vers, s’étonne de ne point entendre prononcer lu prière pour les pauvres qui termine la liturgie protestante: l’office s’achève, et l’on ne fait pas do quête; il s’informe et apprend qu’il n’y a point de pauvres en Engadino. Il est donc inutile de prier et de quêter pour eux.
Parlant toutes les langues de l’Europe; les habitants de l’Engadinc ne sont point restés étrangers au mouvement intellcc-
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tuel du siiïcle, et ces indusliicls, ces commerçants, désormais retirés des alVaircs, ont sollicité l’honneur de recevoir en 18(5.'?, au milieu d’eux, la Sodiké helvétique des sciences nuturetles. Us ont coiin)ris que les lettres, les sciences et les arts sont la vraie gloire de riiumanité, la seule dont l’avenir avouera l’héritage; ils ont voulu s’honorer eux-mémes en offrant l’hospitalité à de modestes savants accourus de la Suisse, de l'Italie et de l’Ail 'nagne, pour se communiquer réciproquement le résultat de leurs travaux dans le domaine des sciences physiques et naturelles.
L’origine de la Société helvétique remonte à 1815. (jeneve, rendue à la liberté, venait d’entrer dans la confédération. Des sociétés locales existaient déjà dans les cantons ; un médecin génevois, Gosse, correspondant de l’Académie des sciences de Paris, conçut la pensée d’une association qui réunirait tous les naturalistes de la Suisse. 11 leur adresse l’invitation de se trouver le U octobre à Genève : trente-cinq personnes seulement répondent à son appel. 11 ne se décourage pas. Les premières conférences curent lieu dans le salon de la Société de physique cl d’histoire naturelle, où les hases des statuts de l’association furent définitivement arrêtées; mais le 6 octobre Gosse convoque les naturalistes à sa maison de campagne, située sur le territoire savoisicn, derrière la montagne du petit Salève, près du village de Mornex. Au haut d’un monticule semé de blocs erratiques descendus du Mont-Blanc, en face de ce colosse de la chaîne des Alpes et en vue du lac Léman, sont les ruines d’un ancien château féodal. Sur ces ruines s’éjève un pavillon dont le toit est soutenu par huit colonnes. Le buste de Linné est au milieu de la rotonde ; ceux des grands naturalistes de la Suisse, Haller, Bonnet, Housseau et de Saussure, sont rangés autour de lui. Gosse, homme d’initiative et d’enthousiasme, adresse à ses concitoyens le discours suivant ; je le transcris tout entier, c’est un curieux spécimen du style et des idées de l’époque.
^KSSlrtN DF. SAMADFN.
« Sultliine intelligeiicf qui as été, qui es el qui seras! cause première de tout ce qui existe, toi qui t’occupes sans cesse du bonlieur de toutes tes créatures, daigne recevoir mes hommages et ma profonde reconnaissance pour avoir conservé jusqu’à ce jour de félicité ma frêle existence. Accorde à cette réunion d’hommes instruits ta précieuse bénédiction, et fais que chacun de ces savants ait dans ses travaux le succès auquel il aspire. Et toi, illustre et immortel Linné, dont l’âme sans <loute plane sur celte intéressante assemblée, puisse le feu de ton génie universel se répandre sur chacun de nous en particulier! En plavant tou buste avec celui des quatre grands hommes qui nous environnent, dans ce temple que j'ai érigé à la bonne Nature, puissionsnous tous être électrisés par les lumières que tu as répandues ! Plongés dans l’admiration des œuvres inimitables de ce grand créateur, pénétrés de zèle et de persévérance dans nos travaux, puissions-nous les rendre utiles à la commune patrie ! » L’émotion de l’orateur se communique aux assistants; eu présence du spectacle grandiose des .Mpes et du lac Léman, le souvenir des séances tenues à la ville s’elTace, l’image du poétique pavillon de Mornex reste gravée dans la mémoire de tous, et devient pour eux le véritable berceau de la société naissante. C’est là qu’elle naquit, la tradition le veut ainsi, et c’est là qu’elle fêtera bientôt le cinquantième anniversaire de sa fondation. Aujourd’hui Mornex fait partie du département de la Haute-Savoie, et (je in’en réjouis pour mon pays) <«t anniversaire pacifique sera célébré en 186.5 sur une terre désormais française. Il n’est point de savant qui ue partage ma satisfaction, après avoir lu à la fin de cctie étude l'analyse des travaux accomplis par la Société helvétique dans le domaine lies sciences physiques el nalurelles : elle est la première qui, se déplaçant chaque année, contribue ainsi à la ditl'usion des cxinnaissances positives, semant des germes féconds à la surface du pays, et popularisant les résultats de scs rechen hes
lai. aomv'. . 2.A