‹ Du strabismeChapitre 19 sur 22 · SECTION · texte numérisé non relu

SECTION

Amélioration de la vue par l'opération du strabisme.

Une particularité, à peine remarquée jusque-là, est ressortie de l'opération du strabisme, c'est que presque tous les louches voient mal de l'oeil dévié. Chez les uns, le strabisme est compliqué d'ambliopie ou d'une sorte, d'amaurose ; les autres ont la vue double ou sont myopes. Il en est aussi qui se fatiguent rapidement les yeux et quelques-uns qui ont un tremblement continuel de ces organes. Je ne voudrais pas qu'on inférât de mes paroles que la vision est altérée chez tous les individus qui louchent. J'ai remarqué, au contraire, que vingt-cinq fois sur cent environ, les strabiques voient àpeu-près aussi loin de l'œil dévié que de l'œil sain , mais il n'en est pas moins vrai que le plus souvent, le strabisme influe d'une manière fâcheuse sur l'état de la vue.

Ce fait étant nettement constaté portait à se demander si, comme quelques personnes l'avaient établi auparavant, le

trouble de la vue était la cause plutôt que l'effet du strabisme, et réciproquement. Les observations ont bientôt répondu que le strabisme ne résulte point d'un affaiblissement de l'œil, et que les imperfections de la vue, loin d'en être le point de départ, doivent inévitablement en être le résultat. Aussi n'at-on pas tardé à dire que l'opération du strabisme amenait non-seulement le redressement des yeux, mais encore le rétablissement de la vision.

§ 1er. Amblyopie.

Ce qu'il y a de plus commun chez les louches, c'est certainement Tamblyopie, la vue confuse. Je l'ai observée sur environ la moitié d'entre eux à des degrés variés. Les effets de l'opération sur cet état ne me paraissent pas avoir, été rendus exactement. M. Pïiillips a certainement exagéré en affirmant que l'amblyopie se dissipe presque toujours en même temps que le strabisme. J'ai trouvé une infinité de malades qui ne voyaient pas mieux quinze jours, un mois après l'opération qu'auparavant. L'illusion des praticiens qui pensent le contraire tient à ce que beaucoup de malades s'écrient aussitôt après l'opération et s'en s'être positivement rendu compte de ce qu'ils disent, qu'ils voient beaucoup plus clair, qu'ils ont déjà la vue meilleure, quoiqu'il n'en soit véritablement rien.

Il est cependant vrai que chez une foule de malades l'opération détruit, en tout ou en partie, brusquement ou insensiblement, cette confusion de la vue. J'en ai observé qui éprouvaient de la sorte une amélioration si rapide et si manifeste qu'on avait lieu d'en être surpris. J'en ai rencontré d'autres dont la vision s'est ensuite fortifiée peu-à-peu au point d'être

aussi bonne du côté opéré que de l'autre, un mois ou deux après l'opération. Toutefois, je n'ai rien aperçu qui permît d'indiquer à l'avance si l'état de la vue serait améliore ou non par l'opération.

§ 2. Diplopie.

Un certain nombre de louches voient double quand ils essaient de se servir des deux yeux. Il n'y a rien là, on le devine, que de très naturel; car il est difficile que l'axe des deux yeux d'un louche soit parallèle des deux côtés, que les rayons lumineux qui vont peindre les images sur la rétine ne se croisent pas au point d'amener la diplopie en pénétrant dans l'œil. II n'y a même guère que les louches dont l'œil dévié voit à peine, qui conservent leur vue simple; mais il faut convenir que ceux-ci sont les plus nombreux, et que parmi les autres il en est qui ne se servent réellement que de l'œil sain, quoique la faculté visuelle se soit maintenue intacte dans l'œil dévié. Cette diplopie est une des complications du strabisme qui m'a paru céder le plus constamment à l'opération. J'ai cependant rencontré un louche qui n'a point cessé de voir double après la division du muscle droit interne, quoique son œil soit resté parfaitement droit , et qu'il n'ait offert aucune sorte de déviation en sens différent de sa déviation primitive.

§ 3. Myopie.

Bon nombre de strabiques ont la vue courte du côté de l'œil dévié. Je doute que cela tienne à la compression exercée par les muscles droits , en travers et de haut en bas sur la sclérotique. Je ne suis pas convaincu non plus que, par leur action opposée d'arrière en avant et d a-

vant en arrière, les muscles obliques, ayant les muscles droits pour antagonistes, puissent rendre compte d'une pareille altération de la vue. Toutefois je regarde comme démontré, l'ayant constaté bon nombre de fois, que la myopie des louches disparaît souvent par suite de l'opération du strabisme.

§ 4. Amaurose.

Si quelques praticiens ont attribué à l'opération du strabisme la faculté de guérir en même temps l'amaurose , c'est , je le crains bien , par suite d'observations peu concluantes. Lamaurose, comme on sait, dépend généralement de lésions fort graves, tout-à-fait étrangères à la coque de l'œil et à ses annexes. On ne s'imaginera pas, j'espère, que l'amaurose entretenue par quelques lésions éloignées des voies digestives, de l'intérieur de la bouche ou du crâne, du nerf optique ou de la rétine, puisse trouver son remède dans la section d'un ou plusieurs muscles de l'orbite. Il y a sans doute là-dessous quelque confusion dont on ne se sera pas aperçu : l'œil de certains strabiques, resté dans l'inaction depuis de longues années, peut avoir perdu l'habitude de voir. Si donc on lui présente d'abord les objets , il ne les distingue que très confusément et l'on diagnostique aussitôt une amaurose. Celle-là on la diminue, il est vrai, on la guérit même, quelquefois par l'opération , attendu qu'une fois redressé, l'œil s'exerce de plus en plus et finit par retrouver ses fonctions. Mais on sent aussitôt qu'il ne s'agit point là d'une amaurose véritable , d'une maladie comparable à la paralysie soit idiopalhique, soit symptomalique de la rétine. C'en est assez néanmoins pour permettre d'établir que l'aboliiion presque complète de la vue du côté de l'œil dévié,

n'esi pas une contre-indication à l'opération du strabisme. § 5. Fatigue des yeux ou kopiopie.

MM. Pétrequin (1) et Bonnet ont signalé à l'attention des praticiens une complication du strabisme, que presque tous les autres chirurgiens ont également constatée de leur côté. Cette complication consiste en une disposition très prononcée à la fatigue de l'œil dévié. En effet, si l'on ferme l'œil sain d'un louche et qu'on le force à s'exercer seul, il éprouve bientôt une lassitude, une fatigue, qui oblige le malade à se reposer promptement, à ne pas travailler long-temps. Cette tendance que M. Pétrequin désigne par le terme assez mal sonnant de kopiopie, s'explique, il me semble, par le peu de puissance de l'œil malade et par le repos, le défaut d'exercice auquel il reste condamné.

Tous les organes en sont là, de même que tous les êtres de la chaîne zoologiquC; C'est en conséquence, un fait àpeu-près inévitable. Il n'est personne qui ne comprenne qu'un organe chargé d'une fonction quelconque ait besoin d'une éducation, d'essais nombreux, pour en venir à exercer librement et sans fatigue le travail qui lui est assigné par la nature. Il est en conséquence, tout simple que l'œil, une fois redressé pouvant marcher de concert avec l'autre , finisse par se fatiguer de moins en moins, et ne plus causer de gêne au malade dans ses mouvemens. J'avouerai pourtant que plusieurs de mes opérés ne sont point encore débarrassés complètement de la kopiopie.

§ 6. ISystagmus, tremblement des yeux.

J'ai rencontré un certain nombre de strabiques qui étaient

(i) Annales d'ocidistique, 184.1.

affectés en même temps du nystagmus, c'est-à-dire de ce tremblotement, de ces oscillations continuelles qu'on observe aussi dans les yeux de certaines personnes qui ne louchent point. Un état pareil dont rien jusqu'ici n'explique la cause ni la nature a cela de singulier que la vue des personnes qui en sont atteintes est par fois tout aussi parfaite, tout aussi régulière que chez les autres.

Je pourrais citer en particulier un médecin de mérite, M. Selle, qui habite Paris, que je vois depuis vingt ans, et qui offre ce phénomène au plus haut degré, sans que chez lui les fonctions des yeux en soient le moins du monde troublées.

Comme il est difficile de nier l'influence des muscles sur de pareils mouvemens, il était naturel de penser que l'opération du strabisme détruirait le nystagmus en même temps que la loucherie. Si on pouvait en croire certains observateurs, la pratique aurait maintenant pleinement confirmé les prévisions de la théorie. Des exemples ont effectivement été relatés, à l'appui de ces prévisions, et des faits assez nombreux prouveraient sans réplique que le tremblotement involontaire des yeux affectés de strabisme disparaît après l'opération. Mais je ne puis me dispenser d'ajouter qu'il m'est resté quelque doute à ce sujet. Sur quatre ou cinq malades opérés par moi dans Ces conditions, il n'en est aucun qui ait été débarrassé radicalement de son nystagmus.

Voici ce qui s'est passé chez un de mes opérés. C'était un enfant âgé de 7 ans, fort, . bien constitué. Il avait depuis sa naissance un double strabisme convergent accompagné ■d'une oscillation perpétuelle des deux yeux. Tranquille, livré sans émotion à ses occupations d'enfant, il n'avait qu'un iéger degré de ce tremblotement, Dès qu'on avait l'air de

s'occuper de lui, de l'examiner, de vouloir approcher ses yeux, on voyait, au contraire, survenir un mouvement rapide, irrégulier, en bas, en haut, en dedans, en dehors en quelque sorte comme celui d'un insecte qui voltige avec vivacité autour d'une fleur. Ce mouvement n'était jamais plus manifeste qu'au moment où nous fermions l'un des yeux du jeune garçon pour mieux explorer l'autre.

Lorsque je l'eus opéré d'un côté, le nystagmus sembla cesser sur l'œil redressé; puis, sans avoir jamais disparu complètement, il revint petit à petit en restant audessous de son intensité première dans l'espace de quinze jours. L'opération du côté opposé fut suivie des mêmes effets. Après avoir gardé cet enfant près de deux mois à l'hôpital, je le laissai retourner dans son pays avec un degré de tremblotement des yeux presque aussi considérable qu'avant l'opération, qui avait pourtant suffi pour détruire le strabisme concomitant.

Chose assez bizarre, le frère de ce jeune garçon offrait, mais à un degré moindre, la même complication ; âgé de 11 ans, celui-ci nous dit que ses -yeux n'avaient pas changé depuis sa plus tendre enfance, et que nous le voyions dans l'état où il avait toujours été. Le père et la mère n'offraient rien d'analogue. L'opération du strabisme n'a pas eu de meilleurs résultats sous le rapport du nystagmus, chez lui que chez son frère.

Je conclus donc que les yeux louches affectés de nystagmus peuvent très bien rester tremblotans après avoir été redressés par l'opération du strabisme. J'ajoute néanmoins que dans certains cas, cette opération paraît sinon détruire, au moins diminuer ces oscillations disgracieuses du globe de l'œil.

166 DU STJKABISME.

§7. Conclusion.

Au demeurant, l'opéralion du strabisme est évidemment de nature à modifier favorablement toutes les fonctions de l'œil. Seulement il ne faut pas se faire illusion au point de croire que le redressement d'un œil, dont la vue a subi quelque altération, suffira toujours pour en rétablir complètement l'état fonctionnel. Il faut aussi, pour ne pas trop se flatter en pareil cas, savoir que, chez les louches, la vue peut être confuse ou presque abolie, vague, courte ou fatigante, de deux façons : 1° par défaut d'exercice de l'organe ; 2° par altération matérielle de quelques-uns des tissus qui le composent.

Dans le premier cas, on comprend qu'un œil qui se dispensait d'agir depuis longues années, une fois revenu dans l'axe naturel de la vision, essaiera de fonctionner avec l'autre, et que, peu-à-peu, il pourra se fortifier, se mettre en mesure de remplir les mêmes actions que son congénère. C'est ainsi que des apparences d'amaurose, que l'amblyopie, la diplopie, la myopie et lafcopiopie qui ne reconnaissent pas d'autres causes que le repos prolongé de l'organe , pourront disparaître après l'opération.

Dans le second cas, au contraire, c'est-à-dire, lorsque les troubles de la vue qui compliquent le strabisme dépendent d'une lésion réelle soit du nerf optique, soit de quelque autre nerf de l'orbite, soit de la choroïde, soit de la rétine, il est clair que la section d'un muscle, suffisant pour redresser l'œil, n'aura que peu ou point d'influence sur la complication du strabisme. Toutefois, comme, même chez un amaurotique ou un myope, le redressement d'un œil louche n'est pas à dédaigner, si l'opération du strabisme ne doit pas être consi-

dérée comme un remède certain de tous les troubles visuels qui compliquent parfois la déviation des yeux, il n'en est pas moins convenable de la pratiquer, sans être arrêté par ces complications.

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