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HISTORIQUE

Personne ne conteste, ne pourra contester que la division des muscles de l'œil dans le but de remédier au strabisme soit une invention moderne. Il est juste cependant d'accorder une mention spéciale à quelques chirurgiens du siècle dernier. En effet, l'opération du strabisme a positivement été indiquée, et selon toute apparence même pratiquée plusieurs fois , par plusieurs personnes avant ces derniers temps. Tout indique, par exemple, que le fameux charlatan Taylor y avait recours, s'en servait fréquemment. On trouve la preuve de ce que j'avance dans la chirurgie de Ilewermanu qui dit : ce Taylor a prétendu guérir le strabisme par la section du tendon de l'oblique

supérieur. D'un autre côté on remarque dans le recueil des travaux de la société académique de Rouen une observalion ainsi conçue, et qui ne peut s'appliquer qu'à Taylor : ce Avec une aiguille enfilée d'un fil de soie, le charlatan traversait la conjonctive, dit Lecal, et divisait d'un coup de ciseaux le pli de la membrane formé par l'anse de fil; on couvrait l'œil sain d'un emplâtre, l'œil louche se redressait et l'on criait au miracle. Interrogé sur le but qu'il se proposait dans celte opération, le charlatan T.... répondait que le strabisme ne provient que de V inégalité des muscles et qu'il suffit pour le guérir den affaiblir un. »

Je dois à l'obligeance de M. Giraldès une autre note d'où il résulte que Taylor, étant venu à Paris, se faisait annoncer partout comme guérissant le strabisme à l'aide d'une opération chirurgicale.

« M. le docteur Taylor, oculiste du roi de la Grande-Bretagne, est arrivé depuis peu à l'hôtel de Londres, rue Dauphine, à Paris, où il se propose de rester jusqu'au commencement de juillet, après quoi il partira, disent les rédacteurs, pour se rendre en Espagne. Il nous prie de publier les découvertes qu'il a faites de redresser les yeux des louches par une opération prompte , presque sans douleur et sans crainte d'aucun accident. (1)

M. Cunier (lei suppl. aux Ami. d'oculist. p. 258) signale aussi, dans la diss. de Verheyden, soutenue en 1767, celte phrase singulière : Strabones per mulios ferro sanatos apud Anglicos vidi.

Maintenant est-il vrai que ce charlatan célèbre fit réellement disparaître le strabisme, et quels étaient les tissus coupés par lui pendant l'opération? Son caractère permet de sup-

(i) Mercure de France, année 1737, juin, page 1180.

poser qu'il était homme à ne pas dire (ouïe la vérité aux personnes qui l'entouraient, à ne pas initier les spectateurs au mystère de son remède, et que Lecat n'a pas connu ou deviné tout ce que faisait Taylor. Un fait que rien ne pourra détruire , à quelque interprétation qu'on le soumette, c'est que la section d'un muscle de l'œil est formellement indiquée comme susceptible de guérir le strabisme au nom de Taylor, dès le milieu du dernier siècle.

Toutefois, complètement oubliée ou repoussée de la pratique, cette opération n'avait plus reparu jusqu'à l'époque où M. Slromeyer l'a décrite , l'a proposée comme chose absolument nouvelle. Il est vrai que Sammels de Courlray (Verhaeghe , Mémoire sur le strabisme , 1841) prétend l'avoir pratiquée deux fois en 1824 ou 1825, que M. Carron du Villards dit en avoir eu la pensée en 1838, à l'occasion d'un chasseur qu'un grain de plomb enfoncé dans l'orbite guérit d'un strabisme très ancien en détachant la poulie du grand oblique, que, au dire de M. Cunier (1),. M. Gensoul , de Lyon , aurait aussi proposé la section des muscles de l'œil avant M. Slromeyer. Mais ce ne sont là que de simples assertions qui, après les passages relatés plus haut, n'ont plus aucune valeur, et le travail de M. Stromeyer est réellement le seul qui ait ouvert les yeux sur ce sujet.

C'est en 1838 que le chirurgien de Hanovre décrivit son opération. Il ne l'avait encore essayée que sur le cadavre, lorsque M. Pauli, chirurgien de Landau, voulut en faire l'application chez une jeune fdle au commencement de 1839 (2).

(i) Myotom. appliq. au strabisme, p. 126.

(2) Schmidrs Jahrbucher, 1839, vol. 24, n. 3, p. 35i, ou Verhaeghe, p. 39.

Malheureusement M. Pauli fut arrêté par l'indocilité de la jeune malade et aussi snns doute par l'imperfection du procédé opératoire. Il paraît que M. Florent Cunier vient après M. Pauli, et qu'il a opéré, le 29 octobre 1839, sur l'homme vivant. (1)

Quoique la date des premières opérations de M. Dieffenbach ait été précisée d'une manière assez vague, puisque M. Verhaeghe (p. kl) la rapporte à décembre , tandis que M. Phillips (2) la fait remonter au 26 octobre 1839, il n'en est pas moins parfaitement établi que ce sont les faits du chirurgien de Berlin qui ont été connus les premiers , qui ont éveillé l'attention sur l'opération du strabisme.

Si donc cette opération avait été pratiquée autrefois, s'il est difficile de ne pas en apercevoir les traces dans quelques écrits déjà anciens, il n'en est pas moins juste de reconnaître qu'elle a été définitivement instituée , créée par M. Slromeyer, puis utilement appliquée par M. Dieffenbach.

La raison qui a dû tenir si long-temps l'idée d'un pareil remède à l'état d'inaction est d'ailleurs facile à comprendre. Jusqu'aux temps modernes on admettait bien qu'une perturbation dans l'action musculaire était souvent la cause du strabisme, mais pour passer de là à une opération chirurgicale, il fallait une confiance qu'on ne pouvait pas avoir alors dans la section des tendons ou des muscles rétractés.

Avant d'arriver aux muscles de l'œil, il fallait que l'expérience eût montré les avantages de la section des tendons de la jambe, pour remédier au pied-bot ; des tendons du jarret, pour remédier à la fausse ankylose ; du mus-

(i) Supplément, etc., p. 264.

(2) Strabisme et bégaiement, p, 8. — De la Ténotomie sous-cutanée. Paris, 1841, p. 2a3.

cle sterno-mastoïdien, pour remédier au torticolis, etc.' Il fallait, en outre, que les praticiens fussent complètement rassurés sur le rétablissement de la continuité, de la puissance des muscles ou des tendons ainsi divisés. Or, ce n'est qu'à partir de 1830 que de pareilles questions ont été franchement agitées, complètement résolues.

Dès-lors tout est simple dans l'évolution du reste de la ténotomie. Le talon est relevé vers le mollet, on coupe le tendon d'Achille. Dans le pied-bot varus on s'attaque aux tendons des muscles jambiers. Ce sont les tendons péroniers qu'on divise dans levalgus; si la jambe est fléchie, on coupe les tendons du jarret ; dans la flexion de l'avant-bras, c'est le tendon du biceps qu'il faut atteindre, et ainsi de suite pour toutes les autres déviations. Puisque dans le strabisme, l'œil est entraîné contre la volonté delà personne dans un sens déterminé, il était naturel de penser que la section du muscle ou du tendon qui produit ce mouvement, remédierait à la difformité. C'est ainsi que dans les sciences d'application, les faits conduisent de l'un à l'autre à la manière des degrés d'une échelle que l'esprit humain tend naturellement à parcourir jusqu'en haut.

Après avoir montré comment l'opération du strabisme s'est introduite dans la pratique, il faut examiner les résultats qu'elle a produits ou qu'elle peut produire.

C'est là une question délicate, des plus épineuses. Parmi les personnes qui s'en sont occupées, il en est qui l'ont rendue presque inabordable. Lorsque la guérison du strabisme par une opération fut annoncée , beaucoup de chirurgiens conservèrent quelques doutes sur sa réalité. Aussi la première lettre de M. Dieffenbach (Gazette médicale, 18A0 , p. 107) ne produisit-elle qu'une assez faible sensation en

France, -Plus lard, M. Guérin n'ayant obtenu qu'un succès sur quatre (Gazette médicale, 1840, p. 424), M. Roux ayant échoué dans ses deux premiers essais (même journal, p. 494), n'ayant obtenu moi-même qu'une faible proportion de réussites, nous dûmes trouver étrange l'annonce des succès constans publiés au nom du chirurgien de Berlin. En outre, le langage de certains opérateurs se montra bientôt si contraire aux usages purement scientifiques et à ce que la raison permet d'admettre, qu'on put se demander si les faits relatifs au strabisme étaient véritablement racontés avec bonne foi. Comment ne pas être surpris, par exemple , de voir un praticien dire, le 29 juin, à l'Académie des sciences {Gazette médicale, p. 424), qu'il venait de pratiquer avec succès l'opération du strabisme sur quatre malades, et convenir, quelques lignes plus loin, que le redressement de l'œil n'avait été complet que sur un de ses opérés ? Que pouvait-on penser de ces quatre malades, opérés avec suc ces, quand trois d'entre eux continuaient de loucher après l'opération, de l'aveu même du chirurgien !

M. Phillips, qui avait affirmé que l 'opération réussit toujours, qui, du moins, ne mentionnait pas un insuccès sur cent opérations pratiquées par lui en Russie, qui a publié que, sur plus de quatre cents cas, l'opération a toujours été heureuse entre les mains de M. Dieffenbach, trouva un contradicteru décidé dans M.3VIelchior(Z?e Myotomiâ oculi,etc, Hafniœ, mars 1841), et des incrédules dans le Medico-chirurgical review. Il faut d'ailleurs ajouter que le séjour de M. Phillips à Paris a singulièrement changé les habitudes de ce jeune chirurgien, puisqu'il publie dans son dernier ouvrage (1)

(i) Ténotomie sous-cutanée, page 3ai.

le relevé de cent opérations pratiquées par lui, suivies par M. Bouvier, et d'où il résulte que, sur ce nombre, 75 malades ont eu l'œil bien redressé , 16 » » » incomplètement redressé, 5 » » » nullement redressé , 5 ont été affectés ensuite d'un strabisme divergent.

Ce qui fait au total 25 insuccès sur 100.

Voyant d'un autre côté M. Baumgarten (Operative Behandlung, etc., Leipzig, 1841) avancer que de 52 malades, 33 seulement ont été guéris , tandis que 17 n'ont éprouvé que de l'amélioration et que 2 ont eu un strabisme divergent; que, pour guérir, 10 des 33 premiers ont dû se soumettre deux fois à l'opération ; voyant aussi que, de 72 opérations pratiquées à Dresde par MM. Ammon, Zeis, Warnatz et Baumgarten, 45 ont été suivies de succès, 13 de sim pie amélioration, 14 d'insuccès, et que deux malades ont été opérés deux fois, il était bien permis d'hésiter, de conserver quelques doutes.

M. Guthrie, qui dit {Annales de la chirurgie, 1. 1, p. 492) n'avoir eu que deux ou trois insuccès sur 340 cas, ne parle plus avec la même assurance un peu plus loin, et laisse même voir beaucoup d'embarras, peu de confiance dans le résultat final de sa pratique.

En Belgique , M. Dumont ne craint pas de dire : a Le nombre des insuccès est tel, qu'il a découragé les opérateurs euxmêmes (Cunier, Myot. ocul., 1840). » Au sein même de la Société de médecine de Gand, M. Blariau répète qu'il n'a pas encore vu un seul louche guéri (Cunier, p. 42, 44).

On vit bientôt, en outre, ceux dont l'exagération était notoire s'entre-juger d'une manière fort dure. Voici, par exemple, ce que M. Phillips, dont la conduite à Paris, il faut le

dire à sa louange, a été plus digne que celle de quelques-uns de nos compatriotes, écrit de l'un de ses rivaux, qui n'a pas craint de publier que, sur plus de 800 opérations, il n'avait pas éprouvé un insuccès :

<c Pendant les quelques mois qui viennent de s'écouler, dit M. Phillips (De la Te'nototnie, p. 318), nous avons entendu annoncer de si nombreux et de si brillans succès , que nous nous sommes demandé si leis deux grands chirurgiens (M. A... et M. B..., sans doute), qui disent n'avoir jamais éprouve d'accidens , exécutaient une opération autre que celle que nous faisons; mais lorsque nous avons eu connaissance des résultats réels de leur pratique , nous avons pu apprécier la valeur de leurs assertions. Comme leurs annonces dépassaient la réalité des faits, comme X affiche était plus séduisante que le spectacle même , il a bien fallu chercher la cause de ces mensonges. Ils ont été le résultat forcé peut-être d'une vanité blessée, de ce qu'on ne pouvait oser avec les chirurgiens de Paris, ce qu'on osait impunément avec des

aides et des sous-aides On voit, ajoute l'auteur, qu'il ne

faut accorder aucune importance à ce que M. F... a écrit relativement à ses succès constans. J'ai rapporté plusieurs faits qui démentent son assertion, et je suis convaincu qu'il pourrait, s'il voulait s'en donner la peine, publier une série d'observations d'insuccès primitifs et d'accidens consécutifs. Ce travail serait intéressant à connaître et utile à la pratique, parce qu'il aurait pour base un nombre considérable de faits. »

Aujourd'hui encore on trouve dans ce que disent les hommes spéciaux en particulier, même les plus honorables, un tel contraste, ou un vague tel, qu'il est difficile de savoir au juste à quoi s'en tenir sur la nature de leurs faits. Ne crai-

gnantpasdelesjuger,M. Cunier m'écrit en décembre 1840, que , sur 29 opérés guéris d'abord , il a vu 21 récidives au bout de 15 à 20 jours, un , deux, trois et cinq mois, [si bien qu'il ne connaissait alors que six guérisons véritables. Depuis il a publié (Annï d'Oculist., févr. 1841) que la déviation s'était reproduite 47 fois sur 169 , et qu'il a échoué 12 fois sur 71. En juin de la même année, il annonce avoir réussi 213 fois sur 286 ; etM. ï\eussu(Jnn.d' Oculist., lersuppl.'p. 308, 309) soutient que, sur 600 cas, M. Cunier a obtenu un succès constant. Sur 1400 opérations (Supplém., etc., p. 288 et 312), notre confrère de Bruxelles compte à peine quelques échecs!

Ajoutons que ces succès croissans ou différens sont toujours attribués par ceux qui les indiquent à la perfection du procédé mis en usage. M. Dufresse, par exemple, qui conteste, comme M. Phillips, les résultats merveilleux des autres (Du strabisme et du bégaiement, p. 95), n'hésite pas à ce sujet, et dit n'avoir eu, lui, sur 47 opérations que trois cas de récidive et quelques succès incomplets, ce qui ne ferait qu'un insuccès sur 16. Le même langage se retrouve encore dans la brochure de M. Josse (1), et dans celle de M. Kuh (2).

Une autre difficulté s'offrit encore dès le principe à l'esprit des hommes consciencieux. Ainsi , quand on objectait aux enthousiastes de l'opération qu'il fallait attendre avant de se prononcer sur sa valeur, ils répondaient aussitôt, soit dans les journaux, soit en amenant des malades aux académies, qu'ils venaient de la pratiquer avec succès. Quand on objectait que des malades opérés de la veille ne pouvaient rien prouver, ils publiaient partout qu'on ne voulait pas de l'opération , qu'on la repoussait d'une manière absolue. Jl

(i) Considérât, sur l'opér. du strab. 1841. (3) Ann. d'Oculist., t. vu, p. 44.

convient même pour l'édification de l'histoire de rappeler ici nos premiers débats à ce sujet. Un jeune opérateur vint montrer à l'Académie de médecine un de ses malades opéré de l'avant-veille. Je fis remarquer « que de tels faits ne prouvaient absolument rien ; que tous les malades opérés par nous auraient pu être ainsi montrés le surlendemain, puisque leurs yeux s'étaient maintenus droits pendant une ou plusieurs semaines; que ce n'étaitpas, en conséquence, aubout dequelques jours, qu'il pouvait être permis de dire que l'opération du strabisme avait réussi; enfin qu'il fallait attendre pour en juger les résultats. » Or, ce langage, consigné dans la Gazette médicale (page 800) d'une manière assez exacte pour le fond, n'empêcha point le rédacteur en chef de ce journal de me donner, page 786, comme un adversaire de l'opération !

«Au demeurant, lui répondis-je, je ne conteste ni la valeur de la méthode , ni la constance des guérisons obtenues à son aide, en Allemagne, en Russie, en Belgique, en Angleterre ou entre vos mains. Ce n'est point sur ce terrain que j'ai placé la question. J'ai dit et je répète :

« 1° Qu'aujourd'hui l'innocuité de l'opération du strabisme est trop bien démontrée pour qu'il soit utile, d'un intérêt purement scientifique, de présenter aux académies des malades opérés depuis quelques jours;

« 2° Que chez tous les sujets opérés par moi, le redressement de l'œil s'est effectué sur-le-champ, s'est maintenu pendant huit, quinze, vingt, trente jours;

« 3° Que, pour éclaircir ce point intéressant de pratique chirurgicale, il n'y a dorénavant qu'un seul moyen, c'est de faire constater l'existence, la nature du strabisme avant l'opération, et de montrer ensuite les malades guéris au bout de trois mois.

1k DU STRABISME.

Zi° Enfin, que des annonces pompeuses de succès dans les feuilles politiques le lendemain de l'opération, ne sont propres qu'à discréditer notre profession, qu'à favoriser l'extension du charlatanisme. »

C'est au mois de décembre 1840 que je m'expliquais ainsi. Alors les faits qu'on m'opposait s'élevaient à dix-huit. L'auteur convenait n'avoir obtenu qu'un succès sur ses quatre premiers essais; les rédacteurs de YEsculape(l) n'en indiquaient qu'un non plus sur les quatre seconds. Ce qui faisait deux sur huit. L'assurance d'un succès à-peu-près constant obtenu dans les dix autres cas , autorisait à soupçonner qu'il y avait eu là deux ou trois échecs : d'où résulteraient, en acceptant le tout sans contrôle, huit ou dix insuccès sur dix-huit: N'était-il pas permis après cela de dire ce qu'on vient de lire, et de se tenir sur la réserve ?

11 faut bien en convenir , l'obstination qu'une certaine classe d'opérateurs mettait et met encore à soutenir qu'ils réussissent constamment, que leurs succès tiennent à la perfection de leur procède personnel, que si les autres réussissent moins bien, cela dépend des procédés vicieux qu'ils suivent, fait naturellement naître des doutes sur l'exactitude de pareilles assertions. Les hommes connus par des travaux estimables auraient dû, il me semble, abandonner ce langage aux industriels de la profession, et ne pas se prononcer aussi prématurément.

En présence de l'empressement avec lequel les opérateurs ambulans annoncent leurs succès, l'un à Versailles, l'autre à Lunéville, à Boulogne, à Arras, à Lille, un troisième à Périgueux, à Bordeaux, un quatrième à Besançon, à Marseille,

(O 14 octobre 1840, p. 87.

un autre à Nancy, dans les différentes villes de France; en vue de l'ardeur avec laquelle ces messieurs s'affichent dans les feuilles publiques des déparlemens, jusque dans le Moulin à vent; font retentir les feuilles politiques de Paris de leurs prouesses d'Afrique, ainsi que le tintement de la tabatière dorée de Goritz, ou remplir pendant tout un mois la Presse de Seine-et-Oise de guérisons immanquables, peut-on, je les en fais juges, se défendre de préventions légitimes, peuton recevoir avec confiance le dire de pareilles gens!

Forcé d'examiner par moi-même leurs faits et de voir comment ils entendent les guérisons, je puis affirmer qu'à Paris, j'ai vu des individus opérés par eux loucher en dehors après avoir louché en dedans, loucher encore quoiqu'ils eussent été opérés deux fois, avec des exophlhalmies, des éraillures de paupière, des dénudations énormes de l'œil et tout ce qui a été rencontré dans la pratique des chirurgiens ordinaires. Ajouterai-je que ces accidens m'ont été offerts surtout en grand nombre parmi les malades de ceux-là précisément qui ont le plus abusé de la publicité, des feuilles politiques en particulier!

C'est déjà quelque chose d'assez malheureux sans doute que de voir des hommes habiles, d'ailleurs, compromettre ainsi la dignité de la profession médicale. Mais il en est résulté un autre malheur, un discrédit notable déversé sur l'opération en elle-même. Après avoir joui d'une vogue inouïe, celte opération est devenue à Paris comme ailleurs l'objet de défiances sérieuses. En effet, les gens du monde, ayant vu chaque jour dans les journaux que le redressement des yeux était simple, facile, exempt de toute espèce d'inconvénient, constamment suivi de succès, ont fini par le croire d'abord et sont accourus en foule sous l'instrument

des opérateurs. Comme la vérité n'avait pas été dite làdessus, le temps, n'a pas tardé à laisser voir les faits tels qu'ils existent réellement. Dès-lors le public, reconnaissant que bon nombre de louches opérés n'étaient pas guéris, ou n'avaient fait que changer de difformité, s'est aperçu qu'on l'avait trompé. Passant aussitôt d un excès de confiance à un excès de défiance, il ne veut plus croire même à l'efficacité pure et réelle de l'opération; aussi, maintenant, beaucoup de louches, qui pourraient guérir, se résignent-ils à garder leur difformité.

Une ressource reste cependant à la science, c'est de faire abstraction des résultats équivoques annoncés avec tant de fracas , et de ne juger la valeur de l'opération du strabisme que d'après les observations d'hommes étrangers à tout tripotage d'industrie, d'appel aux cliens. A Paris, on a vu M. Guer sant fils, M. Jobert, M. Bouvier, entre autres, dire franchement ce qui s'est passé sous leurs yeux . Le travail de M. Boinet {Du strabisme et de son traitement, 18&2) est un spécimen précieux sous ce rapport. Il en est de même du livre de M. Bonnet de Lyon, où tout est indiqué avec les caractères de la plus parfaite bonne foi. Appréciant l'opération d'après ce qui s'est passé dans ma pratique, j'arriverai à des résultats qui ressemblent beaucoup plus à ceux indiqués par ces derniers auteurs, qu'à ceux des opérateurs qui disent avoir toujours réussi; l'on verra de la sorte si je ne me trompe, que sans être à l'abri de certains inconvéniens dont il est impossible qu'une opération quelconque soit absolument dépourvue, la myotomie oculaire n'en est pas moins une opération importante, qui restera dans la pratique, qui fait honneur à l'esprit humain, et dont l'organe de la vue retirera le plus grand fruit dans l'avenir,

Four ne plus avoir do désappointement en ce sens, il suffira de diviser les hommes qui écrivent sur le strabisme en deux catégories; les uns qui n'en parlent, dit M. Fleussu {Annales d'Oculislique, l°r supplément, p. 200), que pour allécher les cliens; les autres qui s'en occupent, dans le but sincère d'éclairer leurs confrères, d'enrichir la science, de perfectionner la pratique. Que les médecins qui n'opèrent pas cessent de favoriser les premiers, en leur procurant des malades; que les hommes de science ne tiennent point compte de pareils travaux, et ils cesseront d'être dangereux. Les hommes honorables qui se sont écartés un instant de la bonne voie y rentreront bientôt, et la chirurgie, un moment déviée de sa route, à celte occasion, reprendra le chemin de ses véritables progrès.

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