‹ Du suc gastrique et de son role dans la nutritionChapitre 6 sur 11 · PREMIÈRE SÉRIE D'EXPÉRIENCES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SÉRIE D'EXPÉRIENCES

Origine du suc gaslrique et mécanisme de sa production.

Nous avons dit que le suc gastrique se produisait par l'exhibition directe de certains matériaux de la masse sanguine qui s'accumulaient, pour ainsi dire, dans la muqueuse stomacale au moment de la digestion : appuyons cette proposition de preuves expérimentales.

Sur un chien à jeun et bien portant, après avoir ouvert largement les parois abdominales, j'ai isolé avec soin le tronc eceliaque, et j'ai lié toutes les artères qui en naissent, excepté les coronaires stomachiques, puis j'ai fendu transversalement la paroi antérieure de l'estomac, dont j'ai nettoyé et essuyé avec soin la surface interne, au moyen d'une éponge fine. L'expérience étant ainsi préparée , j'ai tué subitement l'animal par la section du bulbe rachidien . et j'ai poussé immédiatement dans les artères de son estomac 80 centilitres de sang

artériel chaud , qu'on venait de tirer de la carotide d'un autre chien (1).

On doit employer une pression douce et lente : on peut la calculer et la rendre égale à celle du cœur au moyen de la seringue à manomètre de M. Poiseuille.

Sous l'influence de cette injection du sang artériel chaud, on voit la muqueuse stomacale se colorer, s'injecler et laisser suinter à sa surface libre une sorte de rosée transparente. Ce liquide exsudé offre, comme le suc gastrique, une réaction acide, et il est à regretter qu'on ne puisse jamais en obtenir une assez grande quantité pour le recueillir et étudier son action dissolvante.

Cependant on ne saurait se soustraire à la puissance d'analogie qui existe entre la manière dont se forme le suc gastrique , et celte sorte de transsudation acide qu'on produit artificiellement dans l'estomac.

Si l'on objecte que le liquide acide qui a suinté à la surface de l'estomac existait antérieurement dans le tissu de la muqueuse, et que l'injection sanguine que j'y ai poussée n'a fait que le déplacer et le mener au dehors en gonflant les vaisseaux, je répondrai par une autre expérience.

En effet, si l'on mélange préalablement au sang artériel qui doit être injecté, une très-petite quantité (2 ou 3 grammes) d'une solution faible de cyanure jaune ferrure de potasse qui n'altère pas les éléments sanguins, on retrouvera toujours ce sel dans le liquide acide qui s'exbibe de la muqueuse, preuve évidente que cette exhibition est due aux éléments du sang injecté, et que son produit ne saurait être considéré comme le fait d'une exhalation antérieure.

(1) Pour tirer rapidement et convenablement ce sang, il faut ajuster à la carotide une seringue dont le pistou soit très-doux. Le sang remplit bientôt Ja seringue en soulevant le piston par sa propre force d'impulsion. Au moyen de ce procédé très-expédilif , ou n'expose pas le sang à l'air, et on n'a pas à craindre sa coagulation.

1843. — C. Bernard. 3

Nous allons voir, parles expériences suivantes, que c'est de celte manière que les choses se pissent pendant la vie.

Dans une première expérience, j'ai fait prendre un repas assez copieux de viande hachée à un jeune chien, vigoureux et de taille moyenne.

Un quart d'heure après , c'est-à-dire lorsque l'estomac devait être le siège d'un afflux considérable de suc gastrique , j'ai injecté dans la jugulaire de l'animal 15 grammes d'une solution faible de cyanure jaune ferrure de potasse ( t gramme de sel cristallisé pour 100 gr. d'eau distiller).

Cette solution circule avec le sang et traverse tous les tissus organiques sans produire le moindre accident quand on l'injecte à cette dose.

Le chien n'en fut nullement incommodé, et il mangea encore de la viande qu'on lui offrit aussitôt après l'injection du cyanure dans la jugulaire.

Vingt-cinq à trente minutes (I) après, l'animal fut tué subitement par la section du bulbe rachidien.

Voici ce qu'on trouva à l'autopsie:

L'estomac , dont la membrane interne était turgide, contenait le bol alimentaire mélangé dans sa périphérie d'une certaine quantité de liquide gastrique à réaction bien acide. Cette partie, la plus extérieure des aliments, étendue d'un peu d'eau distillée et jetée sur un filtre, donna un liquide acide qui précipitait en bleu par les sels de fer. La surface interne de l'estomac, non lavée, prenait une coloration bleue intense dans tous les points où l'on laissait tomb-r quelques gouttes d'un sel de fer.

Les aliments n'ayant pas encore eu le temps de franchir le pylore , l'intestin grêle n'en contenait pas. Il y avait seulement des matières

(1) Il faut toujours attendre ce laps pour être bien certain qu'il u"existe plus de cyanure dans le sang.

muco-glaireuses à réaction neutre; les ayant étendues d'eau distillée et jelées sur un filtre, la liqueur qui passa était neutre , et ne donnait lieu à aucun précipité bleu par les sels de fer. La muqueuse intestinale non lavée ne donna elle-même, dans aucun point, une réaction indiquant la présence du cyanure ferrure de potasse.

Toutes les sécrétions furent ensuite examinées avec soin.

Les glandes salivaires , soit en divisant leur thsu, soit en incisant leurs conduits excréteurs, ne donnèrent, par les sels de fer, aucune réaction en bleu indiquant la présence du cyanure ferrure de potasse.

Le suc pancréatique et la bile étaient dans le même cas. Les séreuses du péricarde et du péritoine ne donnaient pas de coloration bleue quand on les bumectait avec une dissolution d'un sel de fer. Le liquide céplialo-racliidien recueilli et examiné avec soin n'indiquait pas de trace de cyanure ferrure de potasse, aux réactifs. Les urines, légèrement acides, précipitaient en bleu très-abondamment par l'addition de quelques gouttes de persulfate ou de perchlorure de fer.

Ces expériences, que j'ai répétées un très-grand nombre de fois avec les mêmes résultats sur des cliiens et des chats, demandent, pour bien réussir, d'être faites sur des animaux bien portants et préférablement jeunes.

Les conséquences qu'on en peut tirer sont :

1° Que le suc gastrique se produit au moment de la digestion par une sorte de perspiration instantanée de certains principes du sang qui diffère essentiellement des sécrétions ou des exhalations séreuses;

2° Que celte perspiration ne se fait que dans l'estomac.

Chacune de ces propositions demande à être développée en variant "les expériences pour les entourer encore d'arguments nouveaux.

Le cyanure ferrure jaune de potasse introduit dans la circulation n'a pu arriver dans l'estomac que parce que le suc gastrique qui se formait au même moment l'a entraîné avec lui : ce qui le prouve, c'est que le pa>sage ('-e cette substance dans l'estomac n'a pas lieu quand on l'injecte sur un anima! à jeun, c'est-à-dire chez lequel il ne se produit pas de suc gastrique.

D'un autre côté, puisque le suc gastrique contient du prussiate de poîasse dès il y en a dans le sang, il devient évident que ce suc se sépare instantanément : en effet, huit ou dix minutes après 1 injection sur un animal qui commence à digérer, on peut déjà constater de la manière la plus évidente la présence du cyanure ferrure de potasse dans l'estomac.

Cette production du fluide gastrique, avons-nous dit, semble être une émanation directe du sang différente des phénomènes de sécrétion ou d'exhalation.

La vérité de cette proposition se trouve démontrée par l'absence de cyanure ferrure de potasse dans les glandes et les membranes séreuses.

Mais comme on pourrait objecter que la salive, la sérosité, etc., ne contenaient pas de prussiate , parce qu'elles avaient été sécrétées avant I introduction de ce sel dans le sang, j'ai varié l'expérience de la manière suivante :

Sur un chien jeune et bien portant, auquel je venais d'injecter la dose ordinaire de cyanure ferrure de potasse (1) , j'ai excité simultanément plusieurs sécrétions : celle du suc gastrique, en donnant à manger à l'animal; celle des larmes, en lui jetant du tabac dans les yeux; celle de la salive , en lui mettant du poivre dans !a gueule.

Aussitôt les yeux devinrent larmoyants, et je recueillis les larmes sur des lanières de papier buvard, qui s'en trouvèrent ainsi imbibées. J'opérai de la même façon pour la salive, en introduisant des lanières f!e papier dans la gueule très-humide. Le chien ayant alors été tué, j'ouvris son estomac, et je mouillai encore des morceaux de papier buvard dans le liquide gastrique. Ces trois papiers furent ensuite trempés dans une dissolution de sulfate de fer : celui qui était imbibé

(1) Ces expériences pourraient se faire avec d'autres sels, niais je préfère le prussiate île potasse, parce que cette substance circule dans le ssng sans se décomposer, et qu'elle se reconnaît à des quantités très-minimes.

de suc gastrique prit bientôt une teinte bleue Irès-marquée, laodfa que ies (Jeux autres ne changèrent pas de couleur.

En versant également un sel de fer sur la muqueuse stomacale, on avait un précipité de bleu de Prusse qu'on n'obtenait pas en agissant sur la face interne des conduits salivaires, ou sur la conjonctive encore mouillée de larmes.

Cette expérience me semble à l'abri d'objections, puisque nous avons opéré, dans ce cas, sur des liquides qui ava ent été produits tous en même temps et pendant que le cyanure ferrure de potasse était dans la circulation, comme l'a prouvé !e sang de l'animal dont le sérum contenait encore de cette substance au moment de la mort.

Il faut donc admettre que, de tous les liquides sécrétés ou exhalés mentionnés plus haut, le suc gastrique seul est toujours imprégné des matériaux étrangers introduits dans la masse sanguine, qu'il semble être une émanation plus directe du sang, et qu'il se trouve ainsi lié de la manière la plus intime aux conditions organiques normales ou morbides de son fluide générateur. Nous verrons plus tard combien ces considérations deviendront fécondes, et quelles sont les conséquences importantes qui en découlent pour la pathologie.

Il nous reste à prouver que le suc gastrique ne se forme que dans l'estomac. L'expérience qui va suivre ne laissera, je crois , aucun doute à ce sujet.

J'ai fait manger à un chien une soupe contenant 4 grammes de lactate de fer préalablement dissous. J'attendis environ une demiheure pour qu'il y eût une partie des aliments descendus dans l'intestin : alors je donnai au chien un lavement de lactate de fer qu'il garda, et je procédai immédiatement à l'injection de la dose ordinaire de cyanure ferrure de potasse par la jugulaire : l'animal n'éprouva aucun accident de toutes ces opérations; il mangea un peu de viande qu'on lui offrit, et il fut sacrifié vingt-cinq minutes après l'introduction du prussiate de potasse dans le sang.

Le canal intestinal fut enlevé avtc soin, et après l'avoir ouvert et étalé dans toute son étendue, on constata que les matières renfermées

dans l'estomac étaient colorées et imprégnées par le précipité dhydrocyanate d'oxyde bleu de fer ou bleu de Prusse, résultant de la combinaison du lactate de fer avec le prussiate de potasse apporté par le suc gastrique qui arrive d'une manière incessante pendant la digestion stomacale.

Le commencement du duodénum contenait aussi quelques parcelles chymeuses colorées en bleu , mais le reste de l'intestin grêle et le gros intestin n'offraient nulle part ce pbénomène de combinaison, quoiqu'ils eussent éié, comme l'estomac, arrosés avec un sel de fer.

Ces faits parlent d'eux-mêmes sans qu'il soit besoin de les commenter davantage. Ils viennent corroborer les expériences précédentes, et apportent un nouvel appui aux conclusions que nous avons énoncées touchant l'origine du suc gastrique, savoir :

1° Que ce fluide est une production exclusive de la muqueuse stomacale ;

2° Qu'il est formé instantanément au moment de l'ingestion des aliments, et que sa production continue tant qu'il reste des matières dans l'estomac;

3° Que le suc gastrique ne se forme qu'à la faveur d'un afflux de sang très-considérable, dont l'estomac est le siège pendant la digestion ;

4° Qu'un des caractères capitaux de ce fluide est de représenter toujours l'état du sang au moment de sa formation;

5° Enfin , que le fluide gastrique doit être considéré comme une exbibition de certains principes du sang au travers de la muqueuse de l'estomac.

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