‹ Du suc gastrique et de son role dans la nutritionChapitre 7 sur 11 · SECONDE SÉRIE D'EXPÉRIENCES · texte numérisé non relu

SECONDE SÉRIE D'EXPÉRIENCES

Recherches sur la nature physiologique du suc gastrique.

La réaction acide de ce suc gastrique, comparée à l'état alcalin du sang, indique qu'il s'est passé, au moment de son exbibition, et dans les éléments du sang, des modifications intimes qu'il importe d'étudier, pour se faire une juste idée de la nature physiologique du suc gas-

trique. 11 nous faut donc rechercher la cause et les principes de cette acidité, et déterminer d'abord dans quel milieu anatomique elle se produit.

L'expérience suivante va nous montrer nettement le lieu de cette production.

Si sur un animal on injecte simultanément, par une jugulaire, du cyanure ferrure de potasse, et par l'autre, une solution étendue de protosulfate de fer (c'est à dessein que je choisis le sulfate de fer, nous verrons plus loin la raison de cttte préférence), ces deux substances circulent dans le sang et ne déterminent pas entre elles de réaction apparente (1), tandis qu'elles se combii ent d'une manière évidente dans le suc gastrique.

Cette double injection fut faite sur un chien de forte taille et trèsvigoureux, un quart d'heure après un repas assez copieux.

L'animal fut un peu stupéfié par cette injection, cependant il se remit bientôt et mangra encore après.

Une heure et demie après, le chien fut sacrifié, et j'ouvris immédiatement son estomac; mais, à mon grand étonnement, je dois le dire, je trouvai le bol alimentaire imprégné d'un précipité bleu très-évident, tandis que la muqueuse stomacale turgescente n'offrait en aucun point cette coloration.

J'examinai ensuite avec le plus grand intérêt tous les organes et tous les tissus du corps, et nulle part je ne rencontrai de réaction bleue.

Cette expérience a été répétée trois fois avec des résultats identiques, de sorte qu'il n'y a pas à en douter. Les considérations auxquelles elle

(1) Il se passe probablement daDS l'expérience que nous cilODS un phénomène fort bieu connu en chimie, c'est-à-dire qu'il se formerait des hydrocyanates avec les alcalis du sang, et que l'oxyde de fer resterait dissous à la faveur des matières organiques. Cependant j'avoue que si ce cas peut s'expliquer, il n'en serait pas de même pour un certain nombre d'autres combinaisons que j'ai tentées dans le sang.

peut donner lieu sont intéressantes à plus d'un titre; mais nous ne tirerons seulement la conséquence que le suc gastrique n'est acide qu'au moment où il est versé sur la surface libre de la muqueuse stomacale; car, {puisque la réaction des sels s'opère dans le liquide gastrique, il est évident que si ce fluide eût été acide, en traversant la membrane interne de l'estomac, le bleu de Prusse s'y serait déposé, et tout son tissu eût été comme teint par cette coloration qui résiste au lavage.

Cette acidité toute superficielle de la muqueuse de l'estomac se vérifie du reste avec la plus grande facilité : si on gratte très-légèrement la surface villeuse d'un estomac acide avec la lame d'un scalpel , on verra que la réaction acide disparaît immédiatement dans le point gratté, preuve que toute l'épaisseur du tissu muqueux n'est pas imbibé du suc gastrique acide. Mais, de ce que le suc gastrique ne rovèt son caractère acide que lorsqu'il est dans l'estomac, il ne faut pas en inférer, comme l'a fait Monlègre, que ce fluide est sécrété alcalin, et que c'est par une réaction secondaire, ou une sorte de fermentation , qu'il devient acide. Nous savons, en effet, que de la muqueuse vivante d'un animal qui a une fistule stomacale, on voit le suc gastrique sourdre en gouttelettes acides, alors qu'il n'a pu certainement avoir subi aucune réaction secondaire.

C'est donc dans la séparation moléculaire que la muqueuse de l'estomac exerce sur les principes du sang, qu'il faut cliercber la cause de l'acidité du fluide stomacal.

Et d'abord, si nous consultons les analyses chimiques du suc gastrique (1), nous remarquerons que les acides lactique, butyrique, acétique, phospborique, chlorhydrique, qu'il contient, se rencontrent déjà tout formés dans le sang. Et si nous voulons rester logiques, il faut dire que l'action de la membrane muqueuse de l'estomac consiste à séparer du sang les acides que ce liquide contient.

[X) Analyses de Tiederaano el Giuelin, etc.

Telle est, eu effet, la véritable explication de la production si singulière du suc gastrique.

Nous allons résumer les principales preuves à l'appui , en prévenant que toutes nos expériences ont été failes sur des animaux en pleine digestion.

1° Si l'on injecte dans le sang les acides lactique, phosphorique , butyrique et acétique, on les retrouve dans l'estomac.

2" Si l'on injecte des solutions alcalines de magnésie et de fer, jamais on n'observe dans le suc gastrique la présence de ces bases.

3° Si l'on injecte des sels , tels que le lactate de fer, le butyrate de fer ou de magnésie, ces sels sont décomposés , leurs acides se retrouvent dans le suc gastrique , et les bases ont passé dans les urines. Si l'on empoisonne un animal en lui injectant du cyanure de mercure, les matières alimenlaires que contient l'estomac ont l'odeur Irès-prononcée d'acide eyanhydrique. et jau.ais on n'y retrouve le mercure.

4° Toutes les fois qu'on emploie un sel minéral qui n'est pas susceptible de se décomposer dans le sang, ce sel passe en nature dans le suc gastrique.

C'est ce qui arrive pour le cyanure jaune ferrure de potasse , et pour le sulfate de fer, et c'est la raison qui fait qu'en injectant simultanément ces deux sels dans le sang , ils viennent se rendre en nature dans l'estomac, et former dans 1" suc gastrique un précipité d'Iiydrocyanate bleu de fir, comme le prouvent nos expériences (page 24). En effet, si, dans ces expériences que nous cilons, on emploie, comme je l'ai fait un très-grand nombre de fois, le cyanure ferrure de potasse et le lactate de fer, on n'obtient jamais de réaction dans l'estomac, parce que le cyanure ferrure de potasse seul y passe, et que le lactate de fer décomposé ne laisse passer que l'acide lactique, tandis que le fer est retenu dans le sang.

En résumé, la muqueuse de l'estomac, en produisant le suc gastrique, ne fait que séparer du sang les principes arides que ce

1813.— C. Bernard. 4

iiqitide contient déjà tout formés (I), elle opère entre ces éléments acides et alcalins une sorte de départ moléculaire, qui semble, jusque un certain point, analogue à ce qui se passe lorsqu'on verse sur un filtre de charbon animal un plombate alcalin : on sait que si on agit sur le plombate de potasse , par exetnple, la potasse seule passe, tandis que le plomb reste dans le filtre (2).

Maintenant ne serait-il pas superflu d'insister plus loi gtetnps sur la nature du suc gastrique, et sur les caractères qui le distinguent des sécrétions ? En effet , tandis que l'estomac renferme à lui seul tous les acides de l'économie, les organes glandulaire s n'éliminent jamais que des alcalis (3). En plaçant ainsi dans tous les individus un organe acidificateur, la nature leur a donné un foyer ou une source d'où dérivent toutes les combinaisons organiques animales.

Nous allons voir, en effet , que tous les acides qui , par leur assemblage, constituent le suc gastrique, après avoir abandonné dans le sang des combinaisons sans doute épuisées, viennent dans l'estomac en contracter de nouvelles avec les aliments, et c'est à cette seule condition que les matières alimentaires introduites dans la circulation deviennent aptes à servir aux phénomènes ultérieurs de combustion ou de décomposition qui se passent dans le sang.

C'est ce qui va faire le sujet de la deuxième partie de ce travail.

(1) Je sais bieu qu'on retrouve dans le sue gastrique des traces de soude, de rénaux et d'ammoniaque; mais rieu ne prouve que ces éléments ne soient pas le produit de la sécrétion muqueuse stomacale, ou qu'ils ne soient même apportés par la salive qui les contient tous, comme le prouvent les analyses de Berzelius, Thomson , Mitscherlich , etc., etc.

(2) Berzelius.

(3) Nous n'entendons point parler de l'urine, qui, étant pour ainsi dire l'assemblage de tous les produits ultimes des combustions qui s'opèrent dans le sang, est tantôt acide, tantôt alcaline. Elle est acide chez les carnivores et les omnivores, et alcaline chez les herbivores, et peut, du reste, varier avec l'alimentation.

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