‹ Du suicideChapitre 32 sur 52 · PÉRIODE · texte numérisé non relu

PÉRIODE

quinquennale.

MOYENNE

des suicides.

sur ...

habitants.

Moyenne

160,801 181,/i/iZt 201,604

Il est extrêmement probable que si les mêmes recherches statistiques avaient été faites dans les autres quartiers de Londres, on serait arrivé à des résultats analogues, si ce n'est identiques. Ceux-ci sont assez significatifs par eux-mêmes, pour que nous n'ayons pas à y insister plus longtems. Encore une remarque cependant au sujet

de l'Ecosse. La mort volontaire y serait bien plus rare encore qu'en Angleterre, si nous en croyons des renseignements qui nous ont été fournis par des personnes en position d'être bien informées, et en qui nous avons pleine confiance. Or personne n'ignore que l'Ecosse ne le cède en rien à l'Angleterre elle-même, pour tout ce qui se rapporte au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, à la diffusion des richesses et du bien-être. Il paraît même incontestable que l'instruction y est plus répandue,' surtout dans les campagnes. Mais, ce qui est aussi parfaitement certain, c'est que le sentiment religieux y est plus vivace et plus épuré qu'en aucun autre pays de l'Europe, et que la réforme presbytérienne y a conservé toute sa ferveur et toute sa rigidité primitives (1).

(1) Ceci était écrit lorsque nous avons lu tout récem^ ment dans le numéro du l" avril de la Revue des Deux- Mondes un très intéressant travail de M. Charles de Rémusat sur l'Ecosse, depuis la fin du xvn' siècle. Voici quelques passages de ce travail qui concordent parfaitement avec les idées que nous venons d'émettre. « La contrée est pittoresque, c'est un pays de montagnes ; il en a les beautés naturelles, sans cett(^ horreur gvandiose d'autres sites renom-

Enfin à tous ces faits si concluants dans le sens de la thèse que nous soutenons, ajoutons encore

mes. L'aspect général est mélancolique, mais doux; tout est agreste, et rien n'est inaccessible. Dans ses solitudes les plus incultes, on trouve une certaine facilité de vivre ;ses huttes sauvages couvrent des hommes civilisés par les sentiments et par les idées , raisonneurs avec des croyances primitives, superstitieux même et sensés. De quelque nation que vous soyez, de quelque hauteur sociale que vous descendiez, de quelque lumière que s'enorgueillisse votre raison , si vous parlez à un paysan écossais, vous parlez à voire égal, vous n'avez rien à lui apprendre de ce qu'il faut sentir ou savoir pour être vraiment un homme, et en même temps il a les instincts, les passions, les rêveries d'un montagnard. L'orgueil et le respect, la violence et la retenue, l'intelligence et la simplicité, la sagacité pratique et l'exaltation religieuse, tels sont quelques-uns des contrastes qui frappent à chaque instant dans la population d'un pays dont on peut dire qu'aucun autre n'a été aussi poétiquement raisonnable ; car, avec lout ce qui lui reste de la vie de la nature et de la société du moyen âge, cette nation doit prendre rang parmi les plus éclairées de l'univers. La politique, la religion et la littérature ont fait de l'Ecosse quelque chose d'incomparable. »

M. deRémusatdit encore un peu plus bas : « Ainsi l'Ecosse est restée plus Ecosse que si elle avait joué un rôle actif et considérable dans les destinées du tout dont elle faisait partie. Avec ses mœurs, ses lois, sa religion, elle conservait celte noblesse rustique, cette féodalité inoiTensivc qui maintient

celui-ci non moins curieux et intéressant, que le suicide est h peu près inconnu en Turquio, on Egypte, en Perse, et dans tous les pays qui suivent la religion de Mahomet, tandis qu'au contraire il est infiniment commun en Chine , au Japon, en Cochinchine, dans l'ïnde anglaise, etc., etc., où régnent encore les doctrines et les religions panthéistes des Bouddhistes et des anciens Brahmanes. Nous aurons occasion un peu plus loin de donner la raison de cette différence si extraordinaire entre deux religions qui se partagent la plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique.

entre les classes subordonnées quelque chose des liens de famille et de la hiérarchie du moyen âge; ces pasteurs dévoués au peuple et qui se croyaient chargés par Dieu iDcme, de rendre leur troupeau apte à comprendre librement sa parole, et, pour développer la foi, de cultiver la raison^ ces maîtres des Universités, à qui toute ambition éiait interdite hors du culte de l'esprit, et qui ne pouvaient aspirer qu'à rester l'aristocratie locale du savoir et de la pensée. C'est grâce à ces éléments divers que, dans le dernier siècle, s'est maintenue et développée sans bruit, sans nom, sans gloire, en suivant librement son génie, en trouvant dans un bonheur paisible le progrès moral et intellectuel, une des plus inconnues, une des premières sociétés du monde. {Revue des Deux- Mondes, XXVP année. — Seconde période , t. II, n° du 1" avril 1856, p. /i67-469). »

Le raisonnement et les faits se réunissent donc pour nous faire admettre que le sentiment religieux et les doctrines qui s'y rattachent sont le préservatif par excellence du suicide (1). Notre vie est souvent si misérable que la foi en Dieu et la confiance en sa bonté infinie, peuvent seules nous donner assez de courage pour en attendre paisiblement la fin. 11 ne faudrait pas cependant se méprendre sur la portée de nos paroles et leur véritable signification» Nous serions désolé qu on pût y voir une attaque, même très indirecte, dirigée contre l'esprit d'examen ou la liberté de conscience, ces grandes conquêtes de nos pères qui leur ont coûté tant de larmes et de sang. Personne plus que nous ne respecte et

(1) Nous entendons parla \e sentiment chrétien^ ou plutôt toute doctrinp religieuse qui reconnaît un Dieu unique, créateur et maître de l'Univers, et qui admet comme base de sa morale, le dogme d'une vie future, heureuse ou malheureuse, selon que nous aurons bien ou mal mérité de la souveraine justice, pendant la vie présente. Nous excluons donc les doctrines mystiques et panthéistes qui conduisent logiquement et fatalement au suicide, et ont été, comme on le verra par la suite, la cause la plus puissante de la mort volontaire chez les individus et chez les peuples qui les ont adoptées.

n'admire les immenses progrès accomplis par l'esprit humain surtout depuis deux cents ans. Aussi sommes-nous avant tout de notre temps. Nous n'en répudions que les doctrines exagérées, et subversives de tout ordre social, qui ne voient dans l'homme qu'un agrégat matériel destiné à rentrer tout entier, un peu plus tôt ou un peu plus tard, dans le néant d'où le hasard ou une force aveugle et immuable l'auraient tiré. Nous n'avons donc parlé que du sentiment religieux en général, sans acception de formes ou de cultes. Nous n'avons pas heureusement à nous inquiéter de savoir si telle religion est préférable et laquelle est la meilleure ; nous venons devoir que le suicide est d'autant moins fréquent chez les différents peuples que la religion y est plus honorée et plus respectée, que ceux-ci soient d'ailleurs catholiques, protestants, juifs ou mahométans. Toutes les religions dont le dogme et la morale nous apprennent à souffrir avec courage et résignation les déceptions, les douleurs et les misères de la vie, et à attendre avec patience que Dieu nous rappelle à lui pour nous récompenser ou nous punir, toutes ces religions, disons-nous, nous préserveront également de la

âO 5 DES MOYENS PRÉSERVATIFS

ponséo du suicide ou nous empêcheront d'y succomber.

C'esl donc en agissant dans cette direction qu'on arrivera au but qu'il s'agit d'atteindre. Mais ia réforme des moeurs et de i'éducation d'un pcupio est toujours une œuvre longue et laborieuse. Ses fruits sont lents à mûrir et ne peuvent avoir d'influence utile et efficace que sur un avenir plus ou moins lointain. Et le mal qu'il s'agit de combattre et de détruire est là qui nous presse et qui gagne sans cesse du terrain. N'existe-t-il donc aucun moyen plus sijret plus rapide d'en débarrasser les générations présentes? On guérit la folie; !es nombreux asiles, tant publics que privés, ouverts pour recevoir les fous, témoignent d'une grande sollicitude pour la plus déplorable des infirmités humaines. Les crimes sont punis ; et si l'on ne fait pas peut-être tout ce qui serait nécessaire pour les prévenir, nos nombreuses lois pénales montrent suffisamment que la société ne reste pas désarmée et sans défense contre le débordement des mauvaises passions. Le suicide seul trouve les pouvoirs publics indifférents. Un homme se tue; que fait l'autorité? elle recherche avec sollici-

tudesi le suicide est constant. Elle en consigne froidement dans un procès-verbal les circonstances principales, les causes présumées; elle constate avecsoinrâf^e, losexe, la profession, etc., du patient. Elle communique ensuite ce procès-verbal aux journaux qui l'arrangent à leur façon, en dramatisenî les circonstances les plus vulgaires et l'annoncent, par leurs millions do voix, à l'univers civilisé. Et puis tout est dit. Elle rend le cadavre à la famille qui le fait enterrer, avec ou sans l'intervention de l'Église, suivant qu'elle a affaire à un prêtre plus ou moins rigide.

Mais est-ce bien là tout ce que l'autorité publique pourrait ou devrait faire ? Est-ce ainsi qu'elle agissait autrefois, et n'a-t-elle jamais eu un rôle plus actif et plus digne? 11 est un fait certain: c'est que chez quelques peuples de l'antiquité, chez ceux surtout qui se distinguaient par la rigidité des mœurs publiques et privées, le suicide était considéré comme un crime et souvent puni comme tel. Il estcertain, d'un autre côté, que des lois encore plus sévères condamnèrent la mort volontaire chez tous les peuples chrétiens , et que, chez la plupart, ces lois ont été conservées

jusqu'à nos jours. D'où vient cependant que celles-ci sont presque constamment éludées là où elles n'ont pas été formellement abolies? Doiton en conclure qu'elles étaient injustes et mauvaises, et que toute loi dirigée contre le suicide est par avance condamnée à l'impuissance? Ce sont là des questions dont la gravité et l'importance n'échapperont à personne et dont nous trouverons probablement la solution dans l'expérience du passé.

Essayons donc de rassembler et de comparer entre eux les éléments de cette solution que nous trouverons disséminés dans l'histoire et la législation des différents peuples tant anciens que modernes. C'est là une tâche longue et laborieuse que nous n'entreprenons qu'en tremblant et avec le sentiment bien arrêté de notre insuffisance. Car ici nous ne pourrons plus nous appuyer sur des chiffres positifs, sur des faits d'observation irrécusables. Nous serons obligés le plus souvent de nous en tenir à des assertions que nous ne pourrons pas contrôler par nous-même ou à des inductions plus ou moins légitimes. Cependant nous nous efforcerons de n'admettre, comme dans nos deux premiers chapitres, que des docu-

inents authentiques ou qui nous paraîtront appuyés sur des autorités imposantes.

Art. I". — Histoire et législation du suicide chez les différents peuples.

Il y a toujours eu des suicides. On en retrouve des exemples plus ou moins nombreux dans l'histoire de tous les peuples et jusque dans les traditions et les légendes qui se rapportent à leur origine. La misère et la douleur ont été, dans tous les temps, le triste lot de l'humanité, à ces époques reculées surtout où les sociétés à peine naissantes n'avaient encore ni science, ni art, ni industrie, où l'homme dominé par les forces aveugles de la nature trouvait à grand'peine h satisfaire ses premiers besoins, en luttant sans cesse contre elles. Souvent alors la pensée d'une mort volontaire devait se présentera lui comme le seul remède aux maux de cette vie, surtout lorsque les maladies ou les progrès de l'âge lui rendaient tout travail impossible. Les écrivains anciens nous ont conservé le souvenir de quelques coutumes qui témoignent de la fréquence de cet acte dans les premiers âges de l'humanité.

Les habitants de l'île de Céos, dans l'archipel grec, s'empoisonnaient aussitôt qu'ils avaient dépassé l'âge de soixante ans, afin, dit Slrabon, qu'il restât des vivres pour les habitants plus jeunes et plus valides (1). Plus lard, probablement lorsque l'aisance fut devenue plus générale, la loi dut intervenir pour réglementer cette coutume barbare, et il ne fut plus permis de se tuer, selon le témoignage deValère-Maxime, qu'après avoir justifié ce désir par des motifs puissants et avoir obtenu l'autorisation des magistrats (2). Montaigne rapporte qu'à Marseille « il se gardoit, » au temps passé, du venin préparé à tout de la » ciguë, aux dépens publicques, pour ceulx qui » vouldroient haster leurs jours; ayant premiè-

(1) Strabon, liv. X.

(2) Valère-Maxiine, liv. II, chap. VI, 8. Valère- Maxime rapporte, à l'appui de son opinion, l'histoire d'une matrone de celle île qui, arrivée à l'âge de quatre-vingt-dix ans, avala la ciguë avec calme et courage, en présence de Sextus Pompée à qui elle rendit des actions de grâces d'avoir consenti à honorer sa mort. Elle avait auparavant rendu compte à ses concitoyens des motifs qu'elle avait de quitter la vie et obtenu leur assentiment, ainsi que celui de Pompée.

Moniaigiie rappelle longuement le même fait dans ses Essais. Liv. II, chap. m.

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