CHEZ LES PEUPLES ANCIENS
énergiques, après quoi « impavide hausit (1). » Enfin ce fanatisme de la mort volontaire était encore plus répandu en Asie, dans ces vastes contrées qu'on s'accorde à regarder comme le berceau du genre humain, et dont l'histoire se perd dans la nuit des temps. Plutarque, après avoir raconté le suicide du Brahmane Galanus qui se fit brûler avec solennité au milieu de l'armée macédonienne, pour se délivrer des souffrances d'une maladie peu dangereuse, ajoute : « Il se sacrifia lui-même, selon que le portoit la coutume des sages du pais (2). » « Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et grossiers auxquels on donne le nom de sages. A leurs yeux, c'est une gloire de prévenir ie jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès que la langueur de l'âge où la maladie commencent à les tourmenter. La mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie ; aussi, ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le feuserait souillé, s'il ne recevait l'homme respirant encore (3). »
(1) Tite-Live, liv. XXX, chap. XY.
(2) Plutarque. Vie d'Alexandre-le-Grand^ chap, CXIII.
(3) Quinte-Curce, Histoire d' Alexandre-le-Grand, liv.
Ces quelques fails suffisent pour démontrer que les suicides ont dû être très fréquents à l'origine des sociétés et chez presque tous les peuples. Cependant, isolés ainsi, ces faits n'ont par eux-mêmes aucune signification bien sérieuse. Ils
VIII, chap. IX. — Voyez aussi le continuateur de Quinte- Curce, Julius Valérius, liv. III, ciiap. XVI et suiv.
« Ne voyons-nous pas que, parmi les Indiens, ceux qui font une profession particulière de sagesse, et qui vivent le plus vertueusement, ne souffrent la vie (ju'à regret, parce qu'ils la considèrent comme un fardeau que la nature les oblige de porter, et dont ils ont de l'impatience de se décharger parla séparation de leurs corps d'avec leurs âmes? Ainsi quoiqu'ils soient dans une pleine santé, le désir d'aller jouir d'une immortalité bien heureuse, leur fait prendre congé des personnes qui leur sout les plus chères, pour passer de cette vie à une autre, sans que l'on s'efforce de les en empêcher. .. Alors ces hommes, pour purifier leurs âmes et les séparer de leurs corps, se jettent dans le feu qu'ils ont eux-mêmes fait préparer, et leur mort est suivie des louanges de tous ceux qui en sont les spectateurs. » (Flavius-Josèphe. Histoire de la guerredes Juifs contre les Romains, liv. Vil, chap. XXXIV.) Ces paroles établissent d'une manière certaine que les Juifs connaissaient les lois religieuses, les coutumes et les mœurs des Brahmanes, avant la conquête romaine. (Voir pour plus de détails la note de la page 3^1.)
prennent au contraire une très grande imporlancc lorsqu'on les examine dans leur ensemble et dans leurs rapports avec les dogmes religieux et les doctrines philosophiques. Partout, en effet, et cà toutes les époques de l'humanité, on trouve une liaison intime et comme nécessaire entre la mort volontaire el l'idée plus ou moins élevée que l'homme s'est faite de la nature de Dieu, de sa propre destinée et de la vie future. Nous avons déjà fait voir, au commencement de ce chapitre, qu'il est impossible de méconnaître cette liaison à ces rapports chez les peuples modernes. Mais c'est surtout dans i'ïnde el dans les livres sacrés des anciens Brahmanes que ceux-ci se montrent avec le plus d'éclat. Aussi est-ce par là que nous commencerons la longue revue que nous avons entreprise.
Les premières idées religieuses des Indiens furent essentiellement spiritualistes. « Originairement il n'y avait qu'une âme, et rien autre n'existait; l'être pensa : je créerai les mondes, et ainsi il créa les mondes, l'eau, la lumière, les choses mortelles (1). » «Dieu, dit le livre de la
(1) Golebrooke, Asiatic researches, vol. VIII, ■
loi de Manon, ou celui que l'espril seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l'âme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur. Ayant résolu, dans sa pensée, de faire émaner de sa substance les diverses créatures, il produisit d'abord les eaux, dans lesquelles il déposa un germe (1). » C'est de ce germe que sont sortis tous les êtres, depuis les dieux et les intelligences supérieures jusqu'à l'homme, aux animaux, aux plantes et aux corps inertes et sans vie. Dieu donc a tout tiré de lui-même. Tous les êtres sont une émanation de sa propre substance, émanation imparfaite par essence, sans
(1) Lois de Manou , n-aduiles du Sanscrit, par Loiseleur Deslongchamps, liv, I, stances 7 et 8, Paris, 1833. Le Mânava-Dharma-Sâstra, ou livre de la loi de Manou, est le monument le plus ancien de la législation Indienne dont le texte nous soit connu. C'est véritablement comme l'entendaient les anciens peuples, le livi^e de la Loi, comprenant tout ce qui regarde la conduite civile et religieuse de l'homme. Il est pour les Indiens à peu près ce que sont les lois de Moïse pour les Hébreux. Aussi, l'avons-nous pris pour guide dans tout ce que nous avions à dire de la religion de ces peuples.
cesse soumise au ebangemenS; et à la mort dans ce monde liorrible de l'existence (1), jusqu'à ce que,*à la coiisommalion des temps, elle rentre dans le sein de Dieu . Tout ce qui a reçu l'existence est donc malheureux: le monde lui-même est mauvais, il est corrompu dans sa racine, parce que tout nest qu'une lamentable dégradation de la parfaite félicité de l'être éternel (2).
Notre âme immortelle, douée du mouvement et de la vie comme l'âme suprême de laquelle elle est sortie, est emprisonnée dans le corps et soumise dès-lors à toutes les mauvaises influences de îa matière. Aussi tend-elle sans cesse à s'échapper de sa prison pour revenir à sa source, et arriver ainsi à la béatitude finale qui est son absorption définitive et absolue dans le sein de Brahme (3), l'être éternel et infini. Mais avant
(1) Lois de Manou, liv. I, stan, 1x9 et 50. — Frédéric Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, liv. II, chap. II.
(2) Schlegel, loc. cit., liv. Il, chap. IL
(3) Brahme ou Brahma est l'Être suprêiue, le Dieu unique éternel, principe et essence du monde, d'où sortent tous les eues et où ils retournent. L'identification avec Brahme produit le Mokcha, c'est-à-dire la délivrance des liens du cùrps ;
d'y parvenir, celle-ci condamnée, par son origine même, comme toutes les choses créées, au péché, à la corruplion el à la morî, doit se racheter de ses souillures par l'expiation et la ])énilence, et par la pratique do toutes les vertus. La pensée de là vie future doit donc être le mobile régulateur de toutes les actions, qui porteront un bon ou un mauvais fruit, selon qu'elles auront été ellesmêmes bonnes ou mauvaises. Aussi la vie présente n'esl-eile qu'une longue expiation, et la mort un passage de l'âme à une existence supérieure ou inférieure selon qu'elle a bien ou niai mérité de la souveraine justice (1). De là cette grande doctrine de la métempsycose ou transmigration des âmes, dont on retrouve des traces chez presque
l'âme désormais exempte de toute transmigration, est absorbée dans la divinité. La délivrance finale est regardée comme le bonheur suprême, c'est l'objet des vœux de tout pieux Indien. Il y a celte dillércnco entre Brabma etBrahmâ, que Brahuia (nom neutre) est l'Éternel, l'Être suprême, et que Brahmâ (nom masculin) est ce même Dieu se manifestant comme (jéaleur. (Note de M. Loiseleur-Deslongchamps, liv. I, slan. 98, p. 21.)
(1) Lois de Manou, liv. XII. — Schltgel, loc. cit. liv. II, chap. II.
tous les peuples de l'antiquité, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans les plus belles contrées de l'Asie.
De transmigration en transmigration l'âme s'élève donc peu à peu dans l'échelle des êtres jusqu'à son créateur, et finit, dans la suite des temps, par mériter la béatitude finale et éternelle. Mais il dépend de l'homme d'abréger, par des actes méritoires, le nombre et la durée de ces migrations lamentables. « Étudier et comprendre les Védas, pratiquer la dévotion austère, connaître Dieu (Bralime), dompter les organes des sens, ne point faire de mal et honorer son maître spirituel, sont les principales œuvres conduisant à la béatitude finale (1). » Mais la plus importante de ces œuvres est la connaissance de l'àme suprême de Brahma, et pour y arriver il faut pratiquer la dévotion austère et dompter ses sens. De là ce précepte : « Lorsque le chef de famille voit sa peau se rider et ses cheveux blanchir, et qu'il a sous ses yeux le fils de son fils, qu'il se relire dans une foret (2). »
(1) Lois de Manou, liv. XII, stan. 83.
(2) Lois de Manou, liv. VI, slan. 2. i
Alors sous le nom de Vânaprastha (1) ou de Samiyâsî{^), il renonce à tout ce qu'il possède, aux joies de la famille et du foyer domestique. Alors aussi commence pour lui une vie de pénitence, de jeûnes et de tortures qui laissent bien loin derrière elles celles que s'imposaient les solitaires chrétiens, dans les déserts de la Thébaïde. Sa nourriture se composera uniquement de fleurs, de racines, ou de fruits tombés spontanément ; il ne vivra que des aumônes qui lui seront offertes et restera souvent plusieurs jours sans manger. Il ne portera d'autres vêtements qu'un tissu d'écorces; dans la saison chaude il s'exposera à toute l'ardeur des cm^ feux[2>)\ pendant la pluie, il marchera nu sous les torrents d'eau qui tombent des nuages, et durant la froide saison, son vêtement sera toujours humide. Il n'aura d'autre lit que la terre et dormira au pied des arbres. Ainsi, toujours seul et sans compagnon, étranger à tout ce qui l'entoure,
(1) Anachorète, habitant de la forêt.
(2) Dévot ascétique.
(3) Quatre de ces feux sont placés aux quatre points cardinaux ; le soleil fait le cinquième.
inaccessible à tout désir sensuel ; absorbé dans la contemplation de l'être infini, et anéanti sous le sentiment de sa misère en présence des perfections de Dieu ; épuisé par le jeûne , l'insomnie, et les souffrances de toule nature qu'il s'impose, le Sannyâsî arrive lentement et par degrés insensibles à la mort^ qui doit être pour lui la délivrance (1). Et si celle-ci est trop lente à venir, Manou lui permet et même lui ordonne de hâter par une mort volontaire le moment tant désiré.
« Cette demeure dont les os forment la charpente, à laquelle les muscles servent d'atlaches, enduite de sang et de chair, recouverte de peau, infecte, qui renferme des excréments et de l'urine,
» Soumise à la vieillesse et aux chagrins, affligée par les maladies, en proie aux souffrances de loiite espèce, unie à la qualité de passion, destinée à périr, que cette demeure humaine soit abandonnée avec plaisir pur celui qui l'oc' cupe. »
« De même qu'un arbre quitte le bord d'une
(1) Lois de Manou, liv. VI, stan. 76, 77, 78.
rivière lorsque le courant l'emporte, de même qu'un oiseau quitte un arbre suivant son caprice, de même celui qui abandonne ce corps par nécessité on par sa propre volonté est délivré d'un monstre horrible (1). »
Et pour qu'aucun doute ne reste au malheureux pénitent fanatisé par cet effrayant mysticisme, le législateur divina joute : « Le Brahmane qui s'est dégagé de son corps par l'une de ces pratiques mises en usage par les grands Richis, (saints ou patriarches), exempt de chagrin et de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahme (2).»
Ce peu de mots doit suffire pour faire apprécier à nos lecteurs l'influence désastreuse que de semblables préceptes durent exercer sur des hommes croyants, rompus à l'obéissance, et accoutumés à faire intervenir la reliûfion dans
(1) Lois de Manou, liv, VI.
(2) Lois de Manou, liv. VI, sîan. o2. Le Mimansâ-Karniâ de Djaimini va plus loin que les lois de Manou, et fait connaître quel est le mode d'accomplissement de ce précepte qui est le plus agréable à Brahme. C'est celui dont parlent Plularquc et Quinte Curcc dans la Vie d'Alexandre : la mort volontaire dans les flammes, sur le bûcher consacré.
les actes les plus simples de leur vie de chaque jour. Nous nous garderons bien dès-lors de suivre cette religion primitive dans ses diverses transformations, dans les hérésies nombreuses auxquelles elle donna naissance, ou dans les systèmes philosophiques qui s'élevèrent à ses côtés, tantôt pour l'attaquer, tantôt pour la défendre. Nous dirons seulement que les lois de Manou et les \ édas immobilisèrent pour toujours la nation dans les castes que tout le monde connaît, et qui devaient se perpétuer jusqu'à nos jours, avec leurs divisions si tranchées, avec leurs lois, leurs idées, leurs mœurs, leurs droits et leurs devoirs réciproques.
Tant que cette division des castes fut respectée, les Brahmanes se montrèrent très tolérants, et laissèrent prêcher librement le sabéismeet les superstitions matérialistes les plus grossières. Ils acceptèrent, presque avec la même faveur, les doctrines orthodoxes de leurs plus illustres docteurs, Djaimini et Vyasa, dans le Mimansâ et le Védanta, et la philosophie Sânkhya, panthéiste et mystique, ou franchement athée de Patandjali et de Kapila. Tous ces philosophes, et beaucoup d'autres dont les écrits nous sont encore peu connus,
trouvèrent les Brahmanes également sympathiques ou égalementindifférenls. Mais lorsque, vers l'an mille avant notre ère, s'éleva la grande hérésie panthéiste de Bouddha, qui, non content de rejeter ouvertement l'autorité des Védas et de proclamer un dogme nouveau, voulut encore détruire les distinctions de castes, au nom de je ne sais quelle égalité humaine mal définie (1), la caste sacerdotale attaquée dans ses privilèges et dans sa puissance, protesta avec énergie contre ces doctrines subversives. Et comme les arguments ne suffisaient pas pour en arrêter les progrès, on eut recours pour les étouffer au feu et à la flamme; la persécution fut longue, sanglante, inexorable; les sectateurs de Bouddha furent exterminés ou bannis, et leurs débris se réfu-
(1) Tous les hommes peuvent, disail-il, s'élever à Dieu, pourvu qu'ils se détachent de la terre. Il prescrivait la contemplation de l'âme souveraine comme gage assuré de l'absorption bienheureuse dans l'Esprit infini. Bouddha fut identifié par ses disciples avec Yichnoû lui-même, dont il fut une des nombreuses incarnations ou Avatars. Il est adoré comme le Verbe ou la parole divine. (Voy. Colebrooke, /oc. cit. — De Mariés, Histoire de l'Inde, etc. )
gièrent au Tliibet, en Chine, au Japon, dans le royaume de Siam, elc, où leur religion domine encore aujourd'hui.
Mais ce que nous devons constater avant tout, c'est que toutes ces sectes, orthodoxes ou hérétiques, triomphantes ou persécutées, acceptèrent et développèrent encore le précepte de la mort volontaire, qui devait conduire les uns à leur identification avec Brahme, les autres à leur absorption définitive dans l'âme universelle , ceux-ci à leur anéantissement en Dieu, c'est-àdire, dans l'être abstrait, éternellement immobile et indifférent, ceux-là enfin au néant ou non être, d'où le hasard seul les avait tirés (1). Ajoutez à tout cela l'immense développement de la mythologie officielle, le culte rendu par la foule ignorante à des idoles terribles, ridicules ou monstrueuses, dont la signification allégorique était perdue depuis longtemps; songez en même temps à toutes ces innombrables superstitions d'un
(1) Voyez, pour plus amples renseignements surtout ce qui précède, les Mémoires de Colebrooke, loc. cit. — De Mariés, Histoire de VInde. — Pauthier, Essai sur la philosophie des Hindous^ Histoire de la Chine ^ etc., etc.
peuple sur lequel le merveilleux a toujours exercé une si entière domination, et vous comprendrez que le suicide s'y soit transmis, à travers les siècles, comme une tradition toujours vivante et toujours respectée.
7^ Vous comprendrez en même temps les terri-
bles conséquences de ces dogmes et de ces préceptes. Ces conséquences, tout le monde les connaît, et il nous suffira de rappeler ces suicides collectifs qu'il faut compter par centaines et par milliers, ces hécatombes humaines qui se sont succédé sans interruption, depuis tant de siècles, sur cette terre fanatisée, et dont la population s'élève à plus de cent millions d'habitants? Qui n'a frémi au récit de ces processions interminables pendant les- " quelles une foule de pénitents se font broyer, de nos jours encore, sous les roues des chars de leurs gigantesques et monstrueuses idoles; ou de ces funérailles mystiques dans lesquelles on voit, depuis plus de trois mille ans, les vivants, femmes, esclaves, amis, se faire brûler avec les morts sur le même bûcher, et résister à tous les moyens employés par leurs nombreux conquérants pour détruire ces coutumes
barbares (1)? Que dire encore de ces dévotions bizarres, de ces pénitences cruelles par lesquelles
(1) Cicéron, TuscuL, Dis. V, 27. — Valère-Maxime, liv. II, chap. VI.
« Durant les dernières années, le nombre de ces détestables holocaustes allant en augmentant, surtout dans la présidence du Bengale et sur les bords du Gange, le gouvernement a cru de son devoir d'intervenir, au moins en employant les voies de la persuasion, pour tâcher de refréner cette inconcevable manie. Il a, en conséquence, enjoint aux divers magistrats dispersés dans le pays d'examiner avec attention toutes les circonstances des suttys (c'est le nom qu'on donne à ces sacrifices barbares), et de n'en permettre la consommation qu'après avoir employé tous les moyens que la prudence leur dicterait pour s'y opposer.
» Aucune femme ne peut donc maintenant se dévouer à ce cruel genre de mort sans l'autorisation des magistrats, et lorsqu'on s'adresse à eux pour l'obtenir, ils font comparaître la victime, l'interrogent soigneusement pour s'assurer que sa détermination est entièrement libre et qu'aucune influence étrangère ne la lui a suggérée. Ils s'efforcent ensuite, par leurs cxiiortations et les raisonnements les plus persuasifs, de l'engager à renoncer à son horrible dessein ; si la veuve demeureinébranlable, oula lai sse maîtresse de sa propre destinée.
» J'ai vu la liste des veuves qui se sont sacrifiées sur le bûcher de leurs maris, depuis 1810 jusqu'à l'année 1820, et
d'innombrables fanatiques s'infligent les plus atroces tortures et tuent lentement leur corps, dans le but de conduire leur âme à la délivrance et à la béatitude finale (1) ? Ne vous sentez-vous pas dominé par une sorte de vertige en présence de cette religion de la mort, de ce culte du néant qui a enfanté, au milieu du peuple le plus doux de la terre, les inventions meurtrières des Sannyâsîs, les monstrueux excès du yogisme, les immolations volontaires dans les eaux sacrées du Gange, sur les bûchers des morts ou sous les roues du char de l'idole de Djaggernat, et jus-
j'ai reconnu que le nombre de ces victimes avait progressivement augmenté chaque année durant cet espace de temps ; (l'auteur attribue celte augmentation à la maladresse des missionnaires prolestants). En 1817, il y en eut 706 dans la présidence du Bengale seulement. Il est vrai que cette manie est beaucoup plus en vogue sur les bords du Gange que partout ailleurs. » {Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde, par l'abbé Dubois, t. II, chap. XIX.) (1) L'abbé Dubois, loc. cit., passim., et chap. XXXIV et XXXV. — Victor Cousin, Cours de Vldstoire de la philosophie, t. I, leçons V et VI. — Schlegel, loc. cit., passim., et traduction du Bhâgavat-Gîtâ, chap. V. — De Mariés, Histoire de l'Inde. — Tavernier, Recueil de voyages, t. II. — Histoire des voyages, t. XXXVIII.
qu'aux sacrifices humains offerts par les Phanségars à leur sanguinaire Dourga[i)'i»
C'est évidemment ce panthéisme sombre et cruel, avec ses aspirations mystiques vers l'absolu
(1) Femme de Sivâ, le Dieu de la destruction et de la reproduction.
Nous trouvons dans l'ouvrage de M. Falret, sur le suicide^ des renseignements précieux que nous sommes heureux de reproduire ici. M. Falret constate d'abord que les Anglais, les Français et les Hollandais, ont échoué dans leurs efforts pour empêcher les femmes de se brûler sur les bûchers de leurs maris; puis il ajoute : « Lord Binning et M. Bathurst assurent qu'après la circulaire publiée à ce sujet par le gouvernement anglais , le nombre des personnes qui s'immolèrent n'en fut que plus considérable. Cependant M. Boxton a appelé, dans la dernière session (1821), l'attention du parlement d'Angleterre sur cet objet important. Il a exposé que, pendant l'année dernière, 2,366 femmes s'étaient ainsi sacrifiées sur le bûcher, après la mort de leurs maris ; et, dans ce nombre, il ne comprenait que les sacrifices faits publiquement , ne pouvant , en aucune manière , préciser le nombre des femmes qui s'étaient volontairement brûlées dans leurs maisons. Des communications faites par M. Boxton à la chambre, il résulte que, parmi les victimes de la superstition , on en a vu qui n'avaient pas encore quatorze, douze, dix, et même une qui n'avait que huit ans. » (Falret, De Vhypochondrie et du suicide, Paris, 1822, page 275.)
et l'unité, ou plutôt vers le néant de l'être, qui a été dans tous les temps la cause la plus puissante de la mort volontaire. Partout où ses doctrines et ses préceptes ont pénétré, sous toutes les latitudes, dans tous les climats, en Europe comme en Asie, et chez les peuples les plus divers d'origine, de caractère, de mœurs ou de civilisation, partout nous retrouvons les mêmes coutumes barbares, le même fanatisme pour la mort volontaire. Les sectateurs de Bouddha, si nombreux encore qu'on peut les compter par centaines de millions au Thibet, en Chine, en Cochinchine, dans le royaume de Siam, au Japon, etc., s'y tuent encore aujourd'hui, aussi souvent et avec autant de facilité que les adorateurs de Brahmâ ou de Vichnoû. Le père Charlevoix revient fréquemment, dans son Histoire du Japon, sur l'enthousiasme qui porte ces sectaires au suicide, et sur la facilité remarquable avec laquelle ce penchant se développe dans toutes les classes de la société et pour les motifs les plus futiles (1).
(1) Bistoire des voyages, t. VI, XXIII, XXXVIII, etc.
— Brucker, Histoire critique et philosophique, t. IV, part. II.
— Kaerapfer, Histoire du Japon. — « C'est clans ces