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EN CHINE, AU JAPON, ETC

De même encore des anciens Gaulois. Le peu que nous savons de la religion des Druides se

principes que prennent naissance les scènes tragiques que présentent une infinité de personnes qui se donnent la mort avec sang-froid et même avec joie. Rien n'est plus conmiuii que de voir, le long des côtes de la mer, des barques remplies de ces fanatiques qui se précipitent dans l'eau chargés de pierres, ou qui percent leurs barques et se laissent submerger peu à peu eu chantant les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent des yeux et exaltent jusqu'au ciel leur valeur, et leur demandent, avant qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amidâ se font enfermer et murer dans des cavernes où ils ont à peine assez d'espace pour y demeurer assis, et où ils ne peuvent respirer que par un soupirail. Là ils se laissent tranquillement mourir de faim. D'autres montent au sommet de rochers très élevés, au-dessous desquels il y a des mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne cessent d'invoquer leurs dieux ; ils les prient d'accepter le sacrifice de leur vie, et ils demandent qu'il s'élève quelques-unes de ces flammes. Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du consentement des dieux, et ils se jettent la tête la première au fond de ces abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande vénération ; on leur érige même quelquefois des basiliques et des chapelles, etc., etc. » (Charlevoix, Histoire du Japon, I. IL)

Tout le monde sait avec quelle facilité les Japonais, hommes, femmes et même enfants, s'ouvrent le ventre sous l'em-

rapproche beaucoupdescroyances des Brahmanes et des Bouddhistes, et suffit pour expliquer ce profond mépris de la mort qui caractérisait les races gallique etkimirique. « Les âmes ne meurent pas; après la mort, elles passent d'un corps dans un autre, et de ce monde dans des mondes meilleurs. La mort n'est qu'un passage entre deux vies. » Mais ces transmigrations successives conduisaient le Gaulois, non plus comme l'Indien, à son anéantissement dans l'être infini, mais dans un monde vivant et actif, où il conservait son individualité primitive, et jouissait en paix de la félicité suprême (1). La vie présente était donc plutôt un mal qu'un bienfait, et, selon le témoignage de Valère-Maxime, ils célébraient les jours de

pire du motif le plus futile. On connaît aussi ce duel d'un nouveau genre qui paraît être commun dans ce pays, dans lequel les deux adversaires rivalisent d'ardeur et de courage, non pas dans l'attaque ou la défense, mais dans la dextérité et le sang-froid avec lequel ils s'ouvrent le ventre de leurs propres mains.

(1) Voyez Sirabon, liv. IV. — César, liv. IV, chap. XIV. — Diodore de Sicile, liv. V. — Lucain, liv. IV. — Valère- Maxime, liv. II. — Voyez aussi Henri Martin, Histoire de France^ t. I, liv. I.

naissance par des pleurs et les funérailles par des chants (1). Leur foi dans cette vie future était si entière qu'on les voyait, pendant les funérailles, livrer à la flamme mystérieuse des bûchers des lettres confiées aux morts et adressées aux habitants du pays des âmes, et remettre, d'un commun accord, à l'autre monde, le paiement de dettes contractées dans celui-ci (2).

(1) Valère-Maxime, liv. II, chap. XII. — Pline, Histoire naturelle, liv. III, chap. XI.

(2) Entre autres preuves de la fréquence du suicide chez les Gaulois, nous citerons le passage suivant de V Histoire de France de M. Henri Martin. « Les Druides pouvaient, disaient-ils, détourner les coups du génie de la mort, et racheter la vie d'un homme menacé d'une transmigration prochaine, en tranchant les jours d'un autre; opinion fatale aux captifs, aux esclaves, à tous les faibles, qu'on sacrifiait sans scrupule pour la rançon des puissants î Souvent même les clients, les dévoués an chd de clan se livraient spontanément à la mort pour sauver leur tiern^ et s'en allaient joyeusement dans l'autre monde (*). Les victimes consacrées

(*) Les chefs les plus renommés, tant en Gaule qu'en Ibérie, avalent autour d'eux des guerriers d'élite engagés par serment à ne les quitter ni dans la vie ni dans la mort. On les nommait en Aquitaine soldures ou saldunes, ce qui signifiait dévoués. Jamais un saldune ne survivait à son chef.

Un grand fait ressort déjà de tout ce qui précède, c est quel' histoire du suicide se lie partout d'une manière intime à celle des croyances religieuses, se rapportant à la destinée de l'homme et à sa vie future. Les preuves négatives ne manquent pas plus à notre démonstration que les preuves positives. Ainsi il est incontestable que, sur cette même terre d'Asie^ si féconde en morts volontaires, celles-ci furent à pou près inconnues chez les anciens Hébreux. Pourquoi cette différence si remarquable avec les autres peuples, sinon parce que les Hébreux avaient

aux dieux étaient tantôt immolées sur les tables granitiques des dolmens, tantôt mises en croix ou percées de flèches ; parfois, dans quelque clairière des forêts de chênes ou de hêtres, on élevait un colosse d'osier à figure humaine, dont le corps vide était rempli d'hommes et de bestiaux : un prêtre y mettait le feu en chantant, et bientôt la prison et les captifs disparaissaient parmi des flots de flammes et de fumée (*). Les funérailles des chefs étaient aussi de sanglantes hécatombes; on y brûlait solennellement leurs habits, leurs armes, leurs chevaux, leurs esclaves favoris auxquels se joignaient les dévoués qui n'étaient pasmoris au dernier combat du tiern.

(*) Strabon, liv. IV. — Diodore de Sicile, iiv. V. — César, liv. VI, chap. XVI.

trouvé dans leur religion et dans leurs lois un préservatif tout-puissant contre ce funeste penchant? Dieu avait dit à son peuple, Tu ne tueras point, et Moïse, désirant sans doute ôter tout prétexte à une interprétation dangereuse de la loi divine, avait défendu le suicide comme un crime, et ordonné que le coupable serait sévèrement puni.

Nous en trouvons la preuve dans un passage de l'Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains^ de Flavius Josèphe. Celui-ci, chargé de la défense de Jotapat, à la tête d'un corps de troupes, avait tenu, pendant plusieurs semaines, contre tout l'effort de l'armée romaine. Réduit enfin à la dernière extrémité, et réfugié dans une caverne sans issue avec quelques-uns de ses plus braves compagnons, il leur proposa de se rendre aux Romains, qui leur assuraient la vie sauve. Mais ceux-ci, bien décidés à se donner la mort plutôt que d'accepter l'esclavage, menacèrent de le tuer lui-même s'il cherchait à exécuter son dessein. Alors, pour les détourner de cet acte aussi insensé que coupable, Josèphe leur fil un long discours qu'il nous a conservé, et dans lequel on trouve les paroles suivantes : « îgnorez-vous que

â38 LOIS CONTRE LE SUICIDE

» les âmes de ces impies, qui, par une manie cri- » minelle, se donnent la mort de leurs propres y mains, sont précipitées dans les ténèbres de » l'enfer ; et que Dieu, qui est le père de tous les » hommes, venge les offenses des pères sur les » enfants ? C'est pourquoi notre très sage législa- » teur, sachant l'horreur qu'il a d'un tel crime, >; ordonne que les corps de ceux qui se donnent vo- » lontairement la mort, demeurent sans sépulture » jusqu'après le coucher du soleil, quoiqu'il soit » permis d'enterrer auparavant ceux qui ont été » tués dans la guerre ; et il y a même des nations » qui coupent les mains parricides de ceux dont » la fureur les a armées contre eux-mêmes, parce » qu'elles croient juste de les séparer de leur » corps, comme ils ont séparé leurs corps de » leurs âmes (1). »

Toutes les lois de Moïse tendaient d'ailleurs à inspirer au peuple le calme et la modéralion dans la prospérité, le courage, la patience et la résignalion dans le malheur. La foi en Dieu, la confiance

(1) Flavius Josèphe, Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains, liv. ÎIÏ, chap. XXV. — Traduction d'Ariiauld d'Andilly, odit. de 1719.

en sa justice, et la soumission absolue à ses volontés, y étaient représentées comme les premières de toutes les vertus. Le livre de Job est un magnifique exemple de la force et de l'éner.gie morale que le vrai croyant puisait dans cette abnégation de sa volonté et de ses passions^ en présence des décrets de Dieu. On vient annoncer successivement à Job que ses troupeaux ont été enlevés, ses richesses pillées, ses serviteurs tués ou dispersés, que ses enfants sont morts»

« Alors Job se leva, déchira ses vêtements, et » s'étant rasé la tête, il se jeta par terre et adora » Dieu,

« Et dit : Je suis sorti nu du ventre de ma V mère, et j'y retournerai nu. Le Seigneur m'avait » tout donné, le Seigneur m'a tout ôté : le nom dii » Seigneur soit béni (1) ! »

Un peu plus tard l'Éternel veut encore l'éprouver. Il permet à Satan de le tourmenter dans sa chair et dans ses os^ et de l'affliger d'un ulcère qui le couvre tout entier, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Réduit dès lors à la plus profonde misère , devenu un objet

(1) Le livre de Job, chap. I, vers. 20 el 21.

d'horreur pour sa femme et pour ses amis, livré au mépris et aux moqueries des êtres les plus dégradés, Job ne perd rien de sa foi et de sa patience. Il proteste de son innocence et implore la justice et la miséricorde de son Dieu; il le supplie de ne plus appesantir sa main sur lui, mais il ajoute aussitôt : « Voilà, qu'il me tue, » je ne laisserai pas d'espérer en lui ; et je « défendrai ma conduite en sa présence (1). » Enfin il répond à sa femme qui lui conseille de se donner la mort ; « ïu parles comme une » femme insensée. Quoi ! nous recevrions de » Dieu les biens, et nous n'en recevrions pas les » maux (2) ? »

Que de simplicité et de véritable grandeur dans cette résignation courageuse ! Et que nous sommes loin des absurdes et puériles pénitences des adorateurs de Brahma et de Bouddha ! Aussi ne Irouve-t-on que de très rares exemples de suicide chez les Hébreux, pendant la longue série de siècles qu'embrarssent leurs annales. Ils eurent cependant à supporter de longues guerres

(1) Le livre de Job, chap. Xlfl, vers. 45.

(2) Le livre de Job, chap. II, vers. 10.

et d'épouvantables malheurs. Ils furent plusieurs fois chassés de leur pays ou emmenés en esclavage. Ils virent leur temple profané, leurs prêtres et leurs prophètes persécutés et bannis, leur religion bafouée, et leur culte proscrit, leurs enfants enfin élevés dans une religion étrangère. 11 n'en faut pas moins arriver aux années qui suivirent la mort de Jésus-Christ pour voir les Juifs dégénérés, chercher parfois l'oubli de leurs maux dans une mort volontaire. Il paraît même constant que celle-ci devint fréquente parmi eux, et fît de nombreuses victimes pendant la longue guerre qui amena le siège et la ruine de Jérusalem, la destruction du temple et la dispersion définitive de la nation sur toute la surface de la terre (1). Mais personne n'ignore

(1) Voy. Flavius Josèphe, loc. cit. , notamment les livres VI et VII. — Tacite, Annales, additions dt Brottier, liv. XVI et Histoires, liv. V. —Après la prise de Jérusalem, Éléazar, un des chefs survivants, s'était retiré avec quelques milliers des siens dans la forteresse de Massada. Sylva, général romain, vint mettre le siège devant la ville avec une armée nombreuse. Éléazar, désespérant de pouvoir résister, exhorta les siens à se donner la mort pour ne pas tomber vivants aux mains de leurs ennemis. Dans le long discours que Josèphe

que depuis longtemps déjà ce malheureux peuple était tombé dans la plus déplorable anarchie morale et religieuse. Diverses sectes s'étaient formées, qui toutes s'éloignaient plus ou moins de la loi primitive et en avaient singulièrement

lui prête, on trouve le passage remarquable que nous avons cité plus haut (voir p. 316),

Persuadés par les exhortations de leur chef et saisis d'une fureur fanatique, les Juifs réunirent leurs femmes et leurs enfants avec tout ce qu'ils avaient de plus précieux. « Il ne s'en trouva un seul qui se sentît affaibli dans une action aussi tragique: tous tuèrent leurs femmes et leurs enfants ; et, dans la persuasion qu'ils avaient que l'état où ils étaient réduits les y obligeait, ils considéraient cet horrible carnage comme le moindre des maux qu'ils devaient appréhender. »

Ensuite ils tirèrent au sort dix d'entre eux, qui furent ordonnés pour tuer les autres. « Alors chacun se rangea auprès des corps morts de ses plus proches, et, en les tenant embrassés, présentèrent la gorge à ceux qui avaient été choisis pour un ministère si effroyable ; ceux-ci s'en acquittèrent sans témoigner d'en avoir la moindre horreur. » Enfin, le dernier survivant, après s'être bien assuré que tous étaient morts, mit le feu au palais, et « s'étant rapproché des corps de ses proches, acheva, par un coup qu'il se donna de son cpée, cette sanglante tragédie. » (Flavius Josèphe, loc. cit., liv. VII, chap. XXXV.)

altéré les dogmes et les préceptes. Quelques-uns en étaient arrivés à nier l'immortalité de l'âme humaine (1)5 d'autres s'étaient rapprochés du panthéisme mystique et fataliste des Bouddhistes (2); le plus grand nombre, s'abandonnant à l'orgueil, etselon l'expression de Bossuet, à une présomption qui allait à s'attribuer à soi-même le don de Dieu, avaient introduit dans la religion toute espèce de superstitions qui en dénaturaient le sens (3). Toujours les mêmes causes produisant des effets identiques !

Nous aurions voulu poursuivre l'histoire du suicide au sein de ces antiques civilisations depuis longtemps disparues, et qui n'ont laissé d'autre trace de leur passage que des ruines gigantesques et encore inexpliquées pour nous. Mais l'histoire morale de ces peuples nous est trop peu connue pour que nous osions nous aventurer dans une voie au bout de laquelle nous ne trouverions que des conjectures ou l'erreur. Nous dirons scule-

(l)Les Saducéens. Le mauvais riche de l'Evangile appartenait à celte secîe.

(2) Les Esséniens el les Thérapeutes.

(3) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, seconde partie, chap. XVII et XVIIL

S/i/i HISTOIRE DU SUICIDE

ment que d'après ce que nous savons des doctrines de Zoroastre sur la nalure de Dieu et sur la destinée de l'homme, il nous paraît probable que le suicide fut rare chez les Perses tant que sa religion régna sur eux.

Enfin dans des temps beaucoup plus rapprochés de nous, l'Asie nous présente encore, à l'appui de notre thèse , un exemple remarquable que nous ne devons pas négliger. Nous voulons parler des populations si nombreuses qui suivent la religion de Mahomet. Gomme Moïse, Mahomet défendit le suicide au nom du Dieu unique, créateur et maître de l'univers. 11 y revient dans une foule de passages du Coran (1), et sou-

(1) Al Koran, surah II, v. 88 et 89. — III, v. 9 et 148. — IV, V. 33, 69 et 124. — VI, v. 17. — XVI, v. 63. — XXII, V. 11 et 21. — XXXIII, V. 33 et 61. — XXXIV, V. 28. — XXXV, V. 12. - XXXIX, v. U3. — XLIX, v. 1 et 25. — LVI, V. 60. - LVIII, v. 22 et 23. — LXXIV, V.7.

« Que doit-on penser du suicide ? Ce crime est beaucoup plus grave que celui de rhomicide. » {Fethiva, extrait delà collection du Muphty Behhdjé Abd'ullah Efeiidy, dans le Tableau général de l'empire ottoman, par i\I . de M*** d'Ohsson, ancien chargé d'affaires de Suède h Constantinople. Paris, 1791.)

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