CHEZ LES MAHOMÉTANS
vent il en parle comme d'un crime qui excite toute la colère de Dieu, et que celui-ci punira sévèrement dans l'autre vie. Il fait d'ailleurs un devoir au vrai croyant de la patience dans la douleur et dans l'adversité, et de la résignation aux ordres d'en haut. Le dogme de la prédestination domine dans toute sa morale. Aussi quelque malheur qu'il subisse, quelque bonheur qu'il éprouve, le croyant, courbé sous cet implacable fatalisme, conserve-t-il toujours son impassibilité en répétant: C'était écrit! « L'homme ne meurt que par la volonté de Dieu et le terme de sesjours est écrit (1) »
On conçoit dès lors que le suicide a dû toujours être rare chez les musulmans, et c'est ce qui est arrivé en effet. Il n'en est question que très exceptionnellement dans l'histoire et dans
(1) Al Koran, surah lit, v. 139. — « Dis-leur: Quand vous seiiez restés dans vos maisons, ceux dont le trépas était écrit là-haut seraient venus succomber en ce même lieu, afin que le Seigneur éprouvât ce que vous cachiez dans vos seins, et débrouillât ce qui était au fond de vos cœurs. Dieu connaît ce que les cœurs recèlent. » (Surah III, v. 148.)
Il serait facile de multiplier ces citations presque indéfiniment.
3/l6 LOIS CONTRE LE SUICIDE
la littérature des différents peuples qui ont embrassé successivement la religion de Mahomet (i). îl est mêmeconstantquelesTartares Mongols, qui ont dominé dans la presqu'île du Gange pendant plusieurs siècles, voyaient avec horreur les suicides religieux de Yoguis sous les roues des chars de leurs idoles, ou des femmes indiennes sur le bûcher de leurs maris (2)^ et que souvent ils essayèrent d'y mettreobstacle. Enfin, on s accorde à reconnaître que si l'on observe aujourd'hui quelques exemples de mort volontaire chez les Turcs, cela tient uniquement à ce que le fana-
(1) Les seuls exemples de suicide que nous ayons trouvés chez les musulnicins étaient survenus à peu près exclusivement au sein de quelques sectes dissidentes qui avaient presque complètement altéré les doctrines du Prophète, et les avaient remplacées par le plus grossier matérialisme. Wous citerons entre autres les disciples de Babek et de Karmaih, qui s'emparèrent de la Mecque au commencement du X' siècle et firent un horrible massacre des habitants; et plus tard, les féroces sectateurs du Seigneur de la Montagne, Scheik-al-Djebal, qui se rendirent si redoutables sous le nom d'Assassins (vers la fin du xi^ siècle).
(2) L'abbé Dubois, loc. cit. , passim. — Les Lettres édifiantes. — De Mariés, Histoire de l'Inde. — Histoire des voyages.
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tisme religieux s'est beaucoup relâché parmi eux, et à ce qu'ils ont accepté quelques-unes de nos coutumes et de nos idées.
Les Hébreux furent donc les premiers, chez les anciens, qui repoussèrent les dogmes et les coutumes barbares des docteurs du panthéisme en matière de suicide. Mais ils ne furent pas les seuls. Longtemps avant l'établissement du christianisme, les Grecs et les Romains considérèrent cet acte comme un crime et le punirent comme tel. Chez les Athéniens, la main des suicidés qui avait servi d'instrument à l'accomplissement du crime était coupée par le bourreau, et enterrée ou brûlée séparément du reste du corps (1). A Thèbes, il était défendu de leur rendre les derniers devoirs, et leur mémoire était flétrie (3). Les lois de Sparte paraissent avoir été encore plus sévères, si nous en jugeons par ce qui advint d'Aristodème qui, convaincu de s'être jeté en furieux au milieu des ennemis à la bataille de
(1) Samuel Petit, De Legibus atticis. — JohannisRobeck, Exercitatio philosophica de morte voluntaria philosophorum et bonorum virorum, etiamJudœorumet Christianoimm^ avec (les notes et une préface de Nicolas Funccius. 1 vol in-4.
(2) Samuel Petit, loc. cit. — Jean Robeck, loc. cit.
Platée, et d'avoir cherché manifestement la mort, fut privé des honneurs de la sépulture (1). De quelle peine punissaient-ils donc ceux qui se tuaient pour obéir à des motifs insignifiants?
Aristote rappelle dans ses œuvres morales qu'il est généralement reconnu que ceux qui portent sur eux une main homicide doivent être notés d'infamie (2). Quelques écrivains ont accusé
(1) Y&h-et, Du suicide et de rkypochondrie,\). l\. — Voy. aussi plus haut, cliap. P"". p. 115. — « Les Spartiates, excellents juges de la vertu, quand ils vindrent à décider à quel particulier de leur nation debvoit demeurer l'honneur d'avoir le mieulx fait en celte journée, trouvèrent qu'Aristodème s'esloit le plus courageusement hazardé; mais pourtant ils ne luy en donnh^ent point de prix^ parce que sa vertu avoit esté incitée du désir de se purger du reproche qu'il avoit encouru au faict des Thermopyles, et d'un appétit de mourir courageusement pour garantir sa haute pensée. »> (Montaigne, Essais, liv. I", chap. XXX VJ.
(2) Voici les propres paroles d' Aristote : « Quant à celui qui se tue, il fait, contre toute raison, une action que la loi ne permet pas. Il fait donc un acte injuste, mais envers qui ? Est-ce envers la Société, et non pas envers lui-même? Car enfin ce qu'il éprouve, il l'a voulu : mais personne n'est volontairement l'objet d'une injustice. Voilà pourquoi la Société inflige une peine à ce genre de crime ; et de plus, une sorte