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avec un courage inébranlable ; obligés de se cacher dans les cavernes de leurs montagnes, ils y furent traqués comme des bêtes fauves. Les uns se défendirent avec courage et moururent en héros; les autres, soutenus par un épouvantable fanatisme,subirent le martyre en marchant àTennemi à la tête de leurs coreligionnaires, sans armes et sans autre défense que leur souffle, devant lequel, disaient-ils dans leurs rêves insensés, tout devait plier et s'évanouir comme la fumée. Et pendant tout le temps que dura cette longue guerre, on ne vit, parmi eux, aucun exemple de suicide; jamais il ne leur vint à la pensée d'anticiper sur les décrets de Dieu, et de mettre un terme à leur misérable vie, par une mort volontaire. Nous n'en avons du moins trouvé aucune trace ni dans leurs écrits, ni dans les nombreuses relations qui ont été faites de ce triste épisode de notre histoire. Que voir dans tous ces faits, sinon une éclatante confirmation de la thèse que nous soutenons, si éclatante qu'il nous paraît tout à fait inutile d'y insister plus longtemps? Nous voilà donc enfin arrivés au terme de cette longue revue de la législation en matière de suicide^ 'que nous regrettons de n'avoir pas pu faire plus complète.
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Cependant, telle qu'elle est, nous espérons qu'elle ne sera pas tout à fait inutile. Les faits qu'elle nous a révélés, les principes généraux qui en découlent légitimement, sont de nature, si nous ne nous faisons illusion, à attirer sérieusement l'attention des philosophes et des législateurs, et peut-être à préparer la solution du grand problème que nous avons essayé d'étudier. Un grand fait nous frappe tout d'abord. C'est l'efficacité incontestable d'une législation dirigée contre le suicide, toutes les fois que celle-ci a été aidée par de fortes institutions religieuses et par la croyance générale au dogme d'une vie future et d'un Dieu rémunérateur et vengeur. C'est par contre son peu d'utilité ou son impuissance, au moins relative, toutes les fois que les dogmes contraires ont régné sur les peuples, ou aux époques de doute , d'indifférence et de rénovalion religieuse et sociale.
Devons-nous en conclure que les lois pénales contre le suicide seraient inutiles à l'époque actuelle? Nous ne le pensons pas. L'expérience du passé prouve évidemment le contraire. Celleci nous enseigne en effet que, dans les premiers siècles de la monarchie, alors que l'Église était
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loiUe-puissante dans l'État, que la foi lui livrait toutes les âmes, les sentences canoniques des Conciles, les bulles des Papes suffirent pour faire disparaître à peu près complètement les faits de suicide. Celui-ci étant défendu, au nom de Dieu, comme un crime d'autant plus grand qu'il ôtait au coupable même la possibilité du repentir, la punition la plus terrible était évidemment, pour ces âmes croyantes, celle de la damnation éternelle, que l'Église constatait aux yeux des survivants, par la privation des prières des morts et de la sépulture religieuse. « Le suicidé est mort comme un chien, suivant l'énergique expression d'un saint évêque, il doit être enterré comme un chien, et seulement pour qu'il ne blesse pas l'odorat des vivants. »Le pouvoir civil n'avait pas à intervenir. Quelle peine plus effrayante et plus efficace aurait-il pu trouver dans les codes delà justice humaine?
Les choses se passèrent ainsi tant que l'autorité spirituelle de l'Église fut acceptée sans examen et sans discussion. Mais lorsqu'un premier coup eut été porté à cette autorité, lorsque quelques hommes nourris, à l'ombre des cloîtres, des doctrines philosophiques de l'antiquité ,
osèrent élever la voix contre elle et revendiquèrent, quelquefois au pris de leur vie, les droits imprescriptibles de la raison humaine, ces discussions passionnées jetèrent le trouble dans quelques âmes , et tout porte à croire que les suicides devinrent un peu moins rares qu'ils l'avaient été jusque-là. Le pouvoir civil vint alors au secours de la foi, et réprima cette tendance enluiopposantdes peines temporelles, qui avaient été jusque-là inutiles. Cela est si vrai que depuis la loi de Saint-Louis, qui condamne le suicidé à la confiscation de ses biens meubles, les peines devinrent de plus en plus sévères à mesure que l'influence de l'Église sur les consciences diminuait, et que les hommes revenaient aux opinions anciennes sur la légitimité et la noblesse de la mort volontaire. Il suffit de jeter les yeux sur les pages qui précèdent pour se convaincre que l'ordonnance de iô70, et la jurisprudence barbare et inhumaine à laquelle celle-ci donna naissance, ne furent que l'expression de ces deux tendances parallèles : l'affaiblissement du sentiment religieux et l'augmentation lente, mais progressive, du nombre des morts volontaires.
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Il est certain que cette loi, toute féroce qu'elle était, selon l'expression de Montesquieu, fut très utile et arrêta pour longtemps les progrès de la maladie sociale qu'elle était destinée à prévenir. Car rien ne prouve que le suicide ait été beaucoup plus fréquent, durant le XYUf siècle, que pendant les siècles qui l'avaient précédé, et nous ne craignons pas d'affirmer qu'il y fût beaucoup plus rare que pendant la première moitié du xix^. Il résulte des chiffres, recueillis par M. Brierre de Boismont , que de 1794 à I8O/1., il y a eu cent sept suicides par an à Paris, tandis que de 181/i à i82/i, ce chiffre s'est élevé à trois cent trente-quatre, et à trois cent quatrevingt-deux de 1830 à 1835 (1). Nous avons vu dans notre premier chapitre, que de 1835 à 1852, ce dernier nombre avait presque doublé et s'était élevé, en moins de vingt ans, au chiffre effrayant de six cent quatre-vingt-treize (2). Où trouver la raison de cette différence remarquable au profit du xviii* siècle, sinon dajis l'action préventive des lois qui furent abrogées en 1789?
(1) Brierre de Boismont, Bu suicide et de la folie suicide, p. 35^.
(2) Voir notre premier chapitre, p. 23
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On invoquerait en vain la différence du chiffre de la population, ou l'imperfection des statistiques au commencement de notre siècle : cela ne suffira jamais pour rendre compte d'une augmentaiion de plus de cinq sixièmes, en moins de soixante ans. Et puis rien ne prouve, nous le répétons , que ce chiffre de cent sept suicides par an, dans la ville de Paris, en il9[i, ne soit pas beaucoup trop élevé, pour les années antérieures, et surtout pour le commencement du xviu^ siècl.
D'un autre côté; il y a bien peu d'époques, dans l'histoire, qui aient présenté un semblable relâchement dans les mœurs, un dévergondage aussi complet dans les idées, une pareille anarchie dans les croyances. Les dogmes, les lois, les institutions, Dieu, le roi, le peuple, les personnes et les choses, tout fut discuté, analysé, nié par les hardis d*émolisseurs qui préparaient la Révolution de 1789. Et pour ne parler que de la question particulière de la mort volontaire, tout le monde connaît les apologies éloquentes et passionnées de Montesquieu, de Voltaire, de Beccaria, de J.-J. Rousseau, et de tant d'autres dont les noms nous échappent. Il est, dès lors,