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incontestable que jamais le terrain ne fut mieux préparé, et si le suicide n'y fut pas plus commun, c'est évidemment la crainte des peines édictées par les lois qui en préserva les populations. Ces lois étaient donc efficaces; l'expérience du passé comparée à celle du présent ne laisse aucun doute à cet égard, et l'on ne saurait trop regretter que l'Assemblée constituante les ait abolies sans compensation.
Mais nous n'aurions rempli que la moitié de notre tâche si nous nous contentions d'avoir démontré que ces lois pénales, loin d'être inutiles, comme l'ont prétendu Beccaria et avec lui quelques écrivains de ce temps, ont été au contraire un obstacle très puissant à l'accroissement du suicide, jusqu'au moment de leur abolition. Il nous resterait encore à rechercher s'il est utile ou possible de les rétablir, ou ce qu'il y aurait à faire pour les remplacer. Ce serait folie de prétendre que, dans l'état actuel de nos mœurs et de nos idées, il serait possible, en France, de mettre à exécution un arrêt semblable à celui dont nous avons donné le texte quelques pages plus haut (1). Nous sommes d'ailleurs de ceux
(1) Voir à la p. Ml.
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qui pensent qu'il y a danger, et danger très sérieux pour l'ordre public, à présenter à la masse des ciloyens le déplorable spectacle des tortures et des supplices infligés même aux plus grands coupables, i/homme, presque toujours corrompu, qui court à ces spectacles, y trouve, au lieu d'un salutaire enseignement, une sorte d'enivrement de colère et de vengeance. La vue du sang excite plus qu'elle ne terrifie, et nous ne sachions pas que le formidable appareil de répression, que la révolution a aboli en même temps que les lois sur le suicide, ait jamais servi à moraliser le peuple. Que l'on consulte avec impartialitéles annales de la justice criminelle du moyen âge et des siècles qui ont précédé le nôtre, et l'on y trouvera la preuve que toujours l'atrocité des crimes s'est élevée à la hauteur de celle de la répression. Beccaria a dit avant nous : « L'atro- »cité même de la peine fait qu'on ose davantage «pour s'y soustraire, et qu'on commet plusieurs «crimes pour éviter la punition due à un seul. » Les pays et les temps où les supplices les plus » cruels ont été mis en usage sont ceux où on a » vu les crimes les plus atroces (i). »
(1) Beccaria, Traité des délits et des peines, chap. XXVI.
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Nous n'avons donc pas la triste prétention de vouloir ramener la confiscation des biens des suicidés et les cruautés exercées sur leurs cadavres. Mais nous croyons avoir surabondamment démontré qu'en présence de l'accroissement si rapide des suicides, la loi ne peut ni ne doit rester plus longtemps indifférente. Quelque respect que nous professions pour la liberté humaine, il ne nous semble pas que la société puisse laisser s'accomplir un acte aussi grave et d'un exemple aussi funeste, sans essayer de le prévenir. Seulement il ne nous appartient pas de déterminer ici, de quelle nature doivent être les mesures comminatoires ou répressives, que l'intérêt général réclame. C'est aux pouvoirs pul)lics qu'incombe l'obligation de les chercher et surtout de les faire appliquer après les avoir trouvées.
Ce n'est pas sans motif que j'insiste sur cette dernière nécessité. Car nous en sommes encore aux préjugés nés du mouvement philosophique du xviii^ siècle. Notre éducation nous a façonnés lentement à ce joug, et bien rarement nous osons nous en affranchir. On a beaucoup discuté, beaucoup déplacé, beaucoup démoli depuis soixante ans ; on a proclamé de grands et salutaires prin-
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cipes: mais on a reculé trop souvent devant leur application sincère et effective. Qu'a-t-on fondé, en effet, de durable et d'incontesté? Quelles institutions religieuses et sociales a-t-on substituées aux anciennes ? Nous ne voulons pas nous engager plus avant sur ce terrain brûlant, qui nous conduirait trop loin de noire sujet. Nous nous contenterons de constater que nous en sommes encore, dans la seconde moitié du xix' siècle, à craindre les empiétements du clergé, et à lui disputer pied à pied la juste influence qui lui appartient. L'œuvre de Voltaire n'est-elle donc pas finie, et l'esprit de progrès qui nous emporte vers des destinées encore inconnues, n'est-il pas de force à broyer tous les obstacles qu'on pourrait opposer à sa marche? Ainsi, n'est-il pas étrange que, soit crainte de l'opinion, soit indifférence, les prêtres, même les plus éclairés, n'osent plus faire exécuter les lois canoniques, qui privent les cadavres des suicidés des prières de l'Église et de la sépulture religieuse? Et cependant qui oserait prétendre que l'exécution rigoureuse de ces mesures conservatrices n'arrêterait pas quelques malheureux, des femmes surtout, sur la pente fatale? Et par une de ces contradic-
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tions si communes de notre temps, on ne craindra pas de jeter la pierre au prêtre qui, fort de sa conscience, aura le courage de faire son devoir !
Que n'a-t-on pas dit de M. le procureur général Dupin et de la jurisprudence, sur le duel, que la Cour de cassation a fait prévaloir depuis quelques années? Il est positif cependant que cette jurisprudence, qui s'attaquait à un préjugé aussi ancien et bien autrement enraciné dans nos mœurs, a diminué le nombre des duels et a rendu à peu près impossibles tous ceux qui n'ont pas pour mobiles des motifs très graves et très sérieux. Il en serait de même, c'est notre ferme conviction, d'une foule de suicides, si les lois canoniques étaient appliquées partout avec ensemble et vigueur, et surtout si leur action était aidée de l'appareil imposant d'une instruction judiciaire et d'une peine quelconque infligée au nom de la société, toutes les fois qu'il serait bien reconnu que le patient aurait agi, dans la plénitude de sa liberté morale.
Qu'on ne croie pas d'ailleurs que nous soyons entièrement isolé dans notre opinion. Nous n'ignorons pas que quelques écrivains, médecins pour la plupart, ont conclu dans des ouvrages
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récents à l'inutilité absolue des lois comminatoires ou répressives dirigées contre le suicide (1). Mais nous craignons que nos hono- V
(1) « Du reste, a dit M, le docteur Ferrus, les sévérités dont l'ancienne législation frappait les suicides n'ont eu, à aucune époque, d'ascendant marqué sur la diminution de ces attentats.. .. Aujourd'hui les progrès de la philosophie sont trop réels, les lumières de la raison trop générales, pour que les flétrissures et les simulacres de supplices appliqués aux cadavres des suicidés, la mutilation du poing, l'infamante promenade sur la claie, l'anathème de l'Église, la confiscation des biens au profit de l'État, en un mot, le rétablissement des peines diverses tombées en désuétude ou abrogées par le code de 1791, soient de nature à agir efficacement sur l'homme que le désespoir et un insurmontable dégoût entraînent à cette résolution fatale, Nous doutons même que les mesures légales en vigueur en Saxe, en Prusse, dans le Danemark, et en vertu desquelles le corps de tout suicidé est livré aux dissections anatomiques, exercent, à cet égard, une intimidation suffisante. » (G. Ferrus, Des prisonniers, de Vemprisonnement et des prisons, p. 141.)
M. Brierre de Boismont est encore plus décidé, si c'est possible, dans son opinion. « Que dire des peines comminatoires? Elles ne sont plus dans nos mœurs, frappent des innocents; elles auraient d'ailleurs pour résultat, comme l'a très bien fait observer le P. Debreyne, de porter à l'imitation les aliénés suicides qui sont si nombreux, et ne pourraient qu'augmenter,