‹ Du suicideChapitre 46 sur 52 · UTILITÉ DES LOFS · texte numérisé non relu

UTILITÉ DES LOFS

impulsion. La statistique criminelle attribue îe tiers des morts volontaires à des maladies cérébrales, dont le suicide est l'un des symptômes ou l'un des effets. Il serait donc nécessaire, dans le système de la répression, qu'une enquête solennelle, à chaque mort volontaire, vîntéclairer et recueillir les causes de la détermination de l'agent, et Fétat de sa raison au moment m.ême de celte détermination. Or, quelle incertitude dans une telle investigation ! quels vagues moyens d'instruction pour arriver à Hétrir une vie peutêtre pure ! Telles sont les difficultés qui nous semblent environner celte question ; nous faisons des vœux pour qu'elles ne restent pas insolubles (1). »

Nous nous associons de toutes nos forces à co dernier vœu do MM. Fauslin Hélie et Ghauveau. Nous serions très heureux, si nos recherches pouvaient en hâter la réalisation, et appelaient, sur celte question si grave, les méditations de nos hommes d'État et de nos législateurs. Notre rôle, nous l'avons dit déjà, ne saurait aller plus loin,

(1) Théorie du Code pénal ^ par MM. Ghauveau (Adolphe) et Faustin Hélie, 2* édit. , t. Ill, p. /»23.

CONTRE LE SUICIDE. /l55

Cependant nous ne voulons pas terminer sans dire quelques mots de certains faits aussi bizarres et étranges qu'incontestables, qui, selon nous, réclameraient encore l'intervention, au moins indirecte, de la loi, et méritent, à ce titre, de fixer un instant l'attention de nos lecteurs.

Art. II. — De l'influence de l'imitation sur le développement DU penchant au suicide, et du danger de La publicité donnée aux faits de mort volontaire.

Il est depuis longtemps reconnu que le suicide devient facilement épidémique, et que le penchant à cet acte peut se transmettre d'un individu à un autre, par une espèce de contagion morale, dont l'existence est tout aussi certaine que celle de la contagion de quelques maladies. Les exemples d'épidémies de ce genre sont extrê^ mement nombreux. Nous en avons rappelé quelques-uns dans le cours de cet ouvrage, et nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute les morts volontaires des femmes de Milet, des travailleurs romains du Capitole, sous Tarquin l'Ancien, des sectateurs d'Hégésias, des Romains de toutes les classes sous les empereurs, des Juifs pendant et

après le siège de Jérusalem, de ceux de Massada, etc., elc.

Esquirol en a rassemblé un grand nombre, dans le mémoire dont nous avons si souvent parlé. Nous en rappellerons quelques-uns. «Primerose assure que de son temps, les femmes de Lyon, dégoûtées de la vie, se précipitaient en foule dans le Rhône. Un ancien historien de Marseille dit que les jeunes filles de cette ville se tuaient à cause de l'inconstance de leurs amants. Sydenham dit qu'en 1697 il y eut un grand nombre de suicides dans la ville de Mansfeld, pendant le mois de juin, qui avait été très chaud . La même chose a été observée à Stuttgart , pendant l'été de 1811. En 1806, on observa un grand nombre de suicides à Rouen. La chaleur et des revers de fortune parurent en être la cause. Le docteur Desloges, médecin à Saint-Maurice dans le Valais, observa une épidémie de suicide en 1813, au village de Saint-PierreMontjeau ; une femme se pendit, et les autres femmes se sentirent portées à suivre son exemple. Il y a quelques années que dans les environs d'Étampes, un prêtre se pendit, et en peu de jours il s'en tua deux autres dans les environs, et quelques

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autres personnes les imitèrent. J'ai entendu raconter cette observation à Pinel, dont la campagne était voisine d'Étampes (1) . »

Esquirol ajoute encore quelques pages plus loin : « Les historiens assurent que les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la destruction de leur culte, de leurs usages, de leurs lois, se tuèrent en si grand nombre, qu'il en périt plus de leurs propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants. Ross Cox , dans le récit d'un voyage dans les eaux de Colombie, imprimé à Londres en 1831, rapporte qu'à la fin du dernier siècle, la petite vérole fît de grands ravages dans l'Inde, que des milliers d'Indiens se pendirent aux arbres, croyant que le grand être les avait livrés aux mauvais esprits, pour les punir. Montaigne raconte que, pendant les guerres du Milanais, ce peuple, impatient de tant de changements de fortune, «prirent telle résolution à la mort, que j'ai ouï dire à mon grand-père qu'il y vinst tenir compte de bien vingt-cinq maistres de maison qui s'étoient bien défaits eux-mêmes en une semaine (2). »

(1) Esquirol, loc. cit., t. I, p. 586.

(2) Esquirol, loc. cit., t. I, p. 591.

Ces faits et beaucoup d'autres que nous pourrions y ajouter sont reproduits dans tous les livres sur le suicide qui ont été écrits après celui d'Esquirol (1). Mais si tout le monde est d'accord pour admettre l'existence de ces étranges épidémies, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de l'explication à donner de ces faits. Les uns croient aune influence mystérieuse, exercée par une disposition particulière et inconnue de l'atmosphère. Ils invoquent, à l'appui de leur opinion, cette circonstance, que les épidémies dont il s'agit ont été observées presque toujours pendant l'été et au moment des plus fortes chaleurs. D'autres les attribuent à des influences morales agissant simultanément sur un grand nombre d'individus, telles que celles qui résultent des bouleversements politiques, d'une longue disette, d'une épidémie meurtrière, desmal-

(1) Voy. les ouvrages de M. Falret, Du suicide et de Vhypochondrie; — de M. Cazauvieilh, Du suicide, de raliénation mentale et des crimes contre les personnes ; — du père Debreyne, Du suicide considéré aux points de vue philosophique,religieux, moral et médical; — de M. Boudin, Du suicide considéré comme maladie; — de M. Brierre de BoismoiU, Du suicide et de la folie suicide, etc., etc.

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heurs de la guerre, etc. Enfin, un certain nombre y voient tout simplement le résultat de Vinstinct d'imitation qui exerce si souvent une action prépondérante sur les déterminations humaines même les plus graves.

Tout nous porte à croire que cette dernière opinion est seule vraie. Nous ne pouvons voir dans tous le reste que des causes générales capables tout au plus de développer une prédisposition fâcheuse. Cette prédisposition est sans doute nécessaire, mais l'imitation est indispensable pour lui faire porter des fruits. Les exemples de cette influence mystérieuse sont innombrables. Il est peu de médecins qui n'aient eu occasion d'en observer de plus ou moins étranges. Tout le monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, pendant l'année 1772, se pendirent successivement, et en un très court espace de temps, à un crochet qui se trouvait dans un passage très obscur de l'Hôtel. Sous l'Empire, un soldat se tue dans une guérite. Pendant les jours suivants, plusieurs autres soldats choisirent la même guérite pour se donner la mort. Lord Cast...., dégoûté de la vie, va se précipiter dans un des cratères du Vésuve. Son exemple trouva

de nombreux imitateurs, et longtemps après , les Anglais, attaqués du spleen, allaient encore chercher le même genre de mort. Tous les jours nous voyons que les suicides qui ont eu un certain retentissement, ou ont présenté quelques circonstances bizarres ou extraordinaires , sont suivis d'un certain nombre de suicides semblables et accomplis dans les mômes circonstances. C'est ce qui arrive à peu près infailliblement toutes les fois qu'un individu se précipite du haut de quelque monument, les tours de Notre- Dame, la colonne Vendôme , la tour de Londres, etc. (1).

(1) On lit dans le Droit à\i 3 juillet 1856 : « Timon le misanthrope possédait un petit terrain où se trouvait un figuier aux branches duquel s'étaient déjà pendus bon nombre de ses concitoyens. Un jour on le vit monter à la tribune aux harangues : « Athéniens, s'écria-til, s'il est encore quelqu'un de vous qui veuille se pendre à mon figuier, qu'il se hâte, car, demain, je le fais abattre ! »

» Si Timon existait à notre époque, il donnerait probablement le même avertissement par la voie du journalisme, cette tribune moderne, au sujet d'un chêne du bois de Boulogne, situé à peu de distance de la porte de la Muette, sur le territoire de Passy et désigné pour être arraché comme nuisant à la perspective. A cet arbre se sont déjà pendus

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Il y a évidemment quelque chose d'analogue dans ces épidémies que nous avons rappelées plus haut. Un, deux, trois suicides ont lieu dans un espace de temps assez court et dans un même lieu. C'est là un fait grave et de nature à fixer fortement l'attention. Tout le monde en parle; tout le monde s'en préoccupe plus ou moins, les

plusieurs individus , entre autres , il y a quelques jours, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans , sur lequel on n'a recueilli que quelques papiers insignifiants.

» Hier, un autre individu était retiré du même arbre par le sieur Conflans, garde à la porte de la Muette. C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans.

» Après avoir examiné le corps, le docteur Jarrin , qui avait accompagné le commissaire de police, a déclaré que la mort avait été volontaire et due à la strangulation. Dans un portefeuille, retiré de la poche de son paletot, se trouvaient trois lettres écrites par ce jeune homme, et adressées, l'une à son père, l'autre à sa femme et la troisième à nn ami. Celui qui les écrivait priait ses parents et ses amis de lui pardonner le funeste dessein qu'il allait exécuter. Par suite de chagrins, dont il n'avait pu se décider à leur faire confidence , la vie lui était, assurait-il, devenue insupportable , et il terminait en leur disant q'uavant de mourir il réunissait leurs noms dans une fervente prière qu'il adressait à Dieu. »

Il n'est guère de jours où les journaux n'aient à raconter quelque fait semblable à celui qui précède.

esprits faibles et impressionnables beaucoup plus que les autres. Dès lors l'impulsion est donnée; les imaginations s'exaltent, et pour peu qu'on soit porté à la tristesse et à la mélancolie, pour peu qu'on ait quelque raison tant soit peu plausible de se plaindre du présent ou de s'inquiéter de l'avenir, une espèce de vertige s'empare de quelques-uns et les conduit presque malgré eux au suicide. Pourquoi cela se passe-l-il ainsi ? Nous ne voulons pas essayer de l'expliquer : cela nous importe pou d'ailleurs. Ce que nous tenons uniquement à constater, c'est le fait lui-même, et celui-ci est positif^ incontestable. Il y a là comme une attraction mystérieuse, qui ne peut mieux se comparer qu'à cet instinct irréfléchi et tout-puissant qui nous incite, à peu près à notre insu, à répéter les actes dont nous avons été témoins et qui ont agi vivement sur nos sens ou sur notre imagination. C'est là une observation de tous les jours et de tous les instants que chacun peut répéter sur lui-même. L'histoire des moutons de Panurge est une de ces allégories qui ne vieillissent jamais. Elle est encore vraie aujourd'hui, et elle le sera demain. Elle est de tous les lieux et de tous les temps. Elle s'applique

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à toutes nos actions, aux plus sérieuses aussi bien qu'aux plus futiles. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, sages ou fous, tous tant que nous sommes, nous subissons plus ou moins le joug de cette loi inexorable (1).

11 y a encore, dans les circonstances qui ont accompagné ces épidémies, quelque chose d'insolite qui milite en faveur de notre opinion. Ainsi comment comprendra-t-on autrement que dans celles de Milel, de Lyon, de Marseille, etc., les femmes seules se soient tuées, tandis qu'il est avéré que, dans les temps ordinaires, le suicide est beaucoup plus rare chez elles que chez les hommes (2)? D'un autre côté, qu'a-t-onfait toutes les fois qu'on a voulu s'opposer à cette contagion redoutable? on a agi fortement sur l'imagination

(1) Panurge, sans aultre chose dire, iecle en pleine mer son moulon criant et bellant. Tous les aultres moutons, crianset bellans en pareille intonation, commencearent soy iecter et sauller en mer après a la file. La foulle esloyt à qui premier y saulteroyt après leur couipaignon. Possible n'estoyt les en guarder. Comme vous sçavez , estre du mouton le naturel lousiours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. (Fr. Rabelais, Histoire de Pantagi^uel, liv. IV, chap. VIII.)

(2) Voir notre premier chapitre, p. 51 et suiv.

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