‹ Du suicideChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous comprendrons sous ce titre la distribution géographique du suicide et ses rapports avec la population ; l'influence qu'exercent sur sa production les climats, les saisons, les différents âges, les sexes, les professions, etc. Enfin, avant de passer a l'étude des causes occasionnelles, nous rechercherons quels sont les moyens de destruction les plus généralement employés par les malheureux qui veulent se donner la mort.

§ fl. Un nombre des suicides cl de ses rapports avec ccSui de la population.

Dans la période de dix-sept années, comprise entre 1836 et 1852, le nombre des suicides s'est

élevé au chiffre énorme de 52,126, ce qui donne une moyenne de 3,066 par année. Le tableau suivant est destiné k faire connaître dans quelle proportion chaque année se partage la somme totale,

I" TABLEAU. Nombre des suicides par année. 1836-1852.

Années.

Hommes.

l'emmes.

TotdUX.

. 2,0/tO

Totaux.

Moyenne.

11 suffit de jeter les yeux sur ce tableau pour se convaincre que le nombre des suicides augmente tous les ans avec une régularité remarquable. Sur ces dix-sept années , la première en compte 2,340, et la dernière 3,67/i. C'est une

différence de 1,334, ce qui donne un accroissement annuel de 78 environ. Nous avons vu déi • que la moyenne de ces dix-sept années était de 3,066, Or, en 1833, M. Guerry, dans l'ouvrage dont nous avons déjà parlé, donnait comme moyenne des suicides commis de 1827 à 1830 , le chiffre de 1,800 environ par année. C'est une augmentation de 1,266, à vingt années a peine de distance. Une différence aussi considérable entre les chiffres de M. Guerry et les nôtres ne vient-elle pas confirmer notre observation, que le nombre des suicides augmente dans une proportion effrayante. Où s'arrêtera cet accroissement graduel, qui remonte certainement à une époque éloignée, puisqu'il ne s'est pas ralenti un seul instant depuis 1827? 11 est vrai que les recherches des procureurs généraux sont faites avec plus de soin depuis quelques années, et , selon toutes les probabilités , il existe, dans leurs relevés , moins d'omissions aujourd'hui qu'à l'époque oti M. Guerry écrivait. 11 est constant , d'un autre côté , que la population a augmenté depuis cette époque d'une manière notable. Mais on tomberait dans une grave erreur si l'on croyait trouver un rapport, même

éloigné 5 entre cette augmentation et celle des suicides. Ainsi, en 1836, nous comptons 1 suicide sur l/i.,207 habitants (11^ tableau) , et 1 sur 9,o/t0 en 1852. M. Guerry en comptait a peine, de 1827 a 1830, 1 sur 17,693. La cause de cet accroissement est donc ailleurs, et nous ne la trouverons qu'en pénétrant plus avant dans la question. Lorsqu'on veut arriver à la solution d'un problème un peu compliqué , on commence par en décomposer les termes ,et l'on en recherche avec soin les principaux éléments. Aussi ne suffit-il pas d avoir constaté d'une manière générale l'étendue et la gravité de la plaie a laquelle nous cherchons des remèdes, il est encore très important de découvrir suivant quelles lois elle se développe et se propage dans les différentes parties du corps social. Et d'abord chaque département contribue-t-il pour une part égale a la formation du chiffre total des suicides? Ou, en d'autres termes, quelle est la distribution géographique du suicide dans les différentes régions dont la France se compose? 11 serait trop long, et d'ailleurs très peu utile, d'examiner chaque département en particulier et de les comparer entre eux. Mais nous ferons

comme M. Guerry,noiis diviserons laFrance en cinq régions distinctes , comprenant chacune dix-sept départements limitrophes. Nous rechercherons ensuite dans quelle proportion chacune d'elles a concouru pour former le chiffre de 52,126 suicides indiqué plus haut (1). C'est

(1) Division de la France en cinq régions:

Nord. Aisne, Ardennes , Calvados, Eure, Manche, Marne , Moselle, Meuse, Nord , Oise , Orne, Pas-de-Calais , Seine, Seine- Inférieure, Seine-et-Marne , Seine-et-Oise , Somme. ((\ .alaiion moyenne, 1836-1 85'i) 9,505,229

Est. Ain, Haulcs-Alpes, Basses-Alpes , Aube, Çôte-d'Or, Doubs, Drôme, Isère, Jura , Haute- Marne, Meurtlie, Bas-Rhin , Uaut-Filiiu , Rhône, Haute-Saône, Saône-et-Loire , Vosges 6,389,151

Ouest. Charente , Charente-Inférieure, Côtes-du- Kord.Dordogne, Gironde, Finistère , IlIe-et-Vilaine, Loire-Inférieure, Lot-et-Garonne , Landes, Maineet-Loire , Mayenne , Morbihan , Basses-Pyrénées , Deux-Sèvres , Vendée, Vienne . 7,50Zi,669

Centre. Allier, Cantal, Cher, Corrèze , Crei4}c^ Eure-et-Loir, Indre, Indre-et-Loire, Loire , Loiret-Cher, Loiret, Haute-Loire, Nièvre, Puy-de- Dôme, Sarthe, Haule-Vienne, Yonne 5,656,735

Sud. Ardèche, Ariége, Aude, Aveyron , Bouchesdu-Rhône, Gard, Haute-Garonne, Gers, Hérault, Lot, Lozère, Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Orientales, Tarn , Tarn-et-Garonne , Vaucluse , Var 5,257,683

Population des cinq régions 3j, 313,267

Population de la Corse 225,867

Population de tout l'empire 3/1,539,134

ce qu'on trouvera dans les deux tableaux suivants.

IP TABLEAU. Rapport du nombre des suicides avec la population.

18/ii. .

lSli'2. .

ISlxll. .

18Zi7. .

i^S. ., 18Zi9. .

5'ri'9/i

16.095 1/1,572 15,92/1 13,72') 16,211) 1/1,758 1/1,932 12,873 1/1,039 15,652 13,665 ll./l28 ll,/l28 10,997 ll,/l71 ll,/i71 ll,/l56

Moyenne. ]6,/i83, 13,855

23,/il7 21,G38 21,/i75 20,765 22,536 22,335 19,273 20,/i87 20,690 58,121 20,699 20,681 16,690 17,089 16,58/1 16,/i70 17,122

38/1 59/1 2/il

ll,/i78

ll,/ll2

III' TABLEAU. Nombre des suicides dans chacune des cinq régions.

AN.\ÉES.

Nord.

Est.

Ouest.

Centre

Sud.

Corse

Seine.

Totaux.

ISZiO. .

18Zi3. .

ISZi/i. .

Ziôo

18Zi5. .

18Zi8. .

l8Zi9. .

Totaux.

On y remarquera d'abord une confirmation nouvelle de la loi d'accroissement progressif du suicide, dont nous avons déjà si souvent parlé. Il existe dans chacune des régions une différence quelquefois énorme entre le premier et le dernier terme de l'échelle. La région du nord se distingue surtout par une augnientation de plus d'un tiers, qui porte plus particulièrement sur

le département de la Seine et les départements environnants. Ainsi, de quelque façon que nous examinions nos chiffres, nous arrivons toujours h cette conclusion remarquable, que les suicides augmentent chaque année dans des proportions définies et avec une régularité surprenante. Qui se serait attendu a trouver une régularité semblable dans la reproduction d'un acte qui paraît si intimement lié li la volonté de l'homme? D'un autre côté, n'a-t-il pas été démontré , depuis longtemps , que les différents crimes obéissent, dans leur accomplissement, a vui certain nombre de lois presque aussi constantes que celles qui régissent le monde physique ? Ne semblerait-il pas , d'après ces faits , que nous sommes incessamment soumis à l'action de causes mystérieuses dont nous subissons, à notre insu, l'influence pour ainsi dire fatale? Ces causes existent, en effet, et ne sont autres que les circonstances extérieures , dépendantes des climats, des saisons, des habitations, etc., les mœurs, les lois, les coutumes , les institutions , tout ce qui , en un mot , influe d'une manière quelconque sur l'état physique ou moral de l'homme dans le milieu social où

AVEC LA l'OPULÀTlON. 25

il est destiné à vivre. Mais s'il est impossible de nier que ces influences si diverses tendent a restreindre la liberté humaine, il n'en est pas moins vrai que l'homme possède en lui-même l'énergie nécessaire pour réagir incessamment contre elles. De la une lutte continuelle entre ces forces aveugles qui tendent a l'opprimer , et la volonté libre et intelligente qui modifie et atténue leur action dans le hut de le soustraire h leur empire. De la encore l'importance, nous oserions presque dire la nécessité des études statistiques , qui seules peuvent nous éclairer sur leur mode d'action et nous mettre sur la voie des moyens k employer pour les combattre. Il est donc démontré que le nombre des suicides augmente tous les ans ^ non pas seulement dans le pays en général, mais encore dans les différentes régions dont nous avons précédemment indiqué la distribution. U s'agit maintenant de comparer entre eux les nombres fournis par chacune de ces régions. Pour rendre cette comparaison plus facile, nous représenterons ces nombres par 100; nous aurons alors les proportions suivantes, qu'on trouvera indiquées dans le IV^ tableau.

IV' TABLEAU. Distribution annuelle des suicides dans les cinq régions. — Nombre proportionnel réduit à 100 comme terme de comparaison.

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