CHEZ LBS PEUPLES ANCIENS
x> rement approuvé aux six cents, qui estoit leur i> sénat, les raisons de leur entreprinse : et n'estoit » loisible, aultrement que par congé du magis- » trat et par occasions légitimes de mettre la » main sur S07(l). »
« Pline récite de certaine nation hyperbo- » rée, qu'en icelle, pour la doulce température » de Tair, tes vies ne se finissent communément M que par la propre volonté des habitants ; mais » qu'estants las et saotils de vivre, ils ont en » cousiume au bout d'un long aage, après avoir » faict bonne chère, se précipiter en la mer^ du »> hauU d'un certain rochior destiné à ce scr- » vice (2). »
Tous les historiens anciens s'accordent à roconnatlre que le suicide était extrèmemenl commun parmi ces tribus énergiques : les Ibères, les Galls, les Kimris, les Germains^ etc., qui peuplèrent le nord et Toccident de l'Europe, et en envahirent à diverses reprises presque toutes les contrées. Aucun peuple ne brava la mort
(1) Montaigne, Essais, Liv. II, chap. III. — Valère- Maxinie. Liv. II, cbap. VI.
(2) Montai^e, Essais. Liv. II, chap. III. — Pline, Histoire naturelle. Liv. IV, chap. XII.
Hk HtSTOlRB DU SmClDfe
ii?ec datant d'audace, et ne fit, de toilt tëtti{)9, bussi bon marché de la vie. Tite-Livè^ Gésàr, Tacite^ Yalère-Maxi me, etc.» rappellent Mee titi étonnement mêlé d'admiration l'énergie i^aUViige avec laquelle ces hommes encore barbâtes $e dotinaiedt la mort pour se sodstr^ire à l'esélàvage ou à la honte d'une défaite.
Quelque» mots d'un chapitré de Tite-Uve nous révèlent encore une grande habitude du sdicide chez les peuplés dd nord de TAfriqtie. Après là défaite de Syphax, toi de Nutnidie, Sophonisbe, sa femme, était tombée ad podVoit* dé Massinissa, allié des Romains, l'avait Séduit, s'était fait épouser pour avoir en lui un défenseur, et tâchait de le détacher de l'alliance romaine. Scipion, instruit de ses întri^es, \A réclama comme sa captivé ; et Massidissa vojàdt là résistance périlleusfe, sinon impossible, <x Ingenti ad postremum edito gérnitu, fidum é servis vocat sub cujus custodift, more regio, ad incerta fortunée venenum érat, et mixtuib id poculo ferre ad Sophonisbam jubet, ac simul nunciare.... sibi ipsa consuleret* »Ëlle reçoit la coupe « nuptiale munus » sans laisser paraître la moindre émotion, pfoROdee quelques pliroleë
CHEZ LES PEUPLES ANCIENS. dl&
éfiefgiqties, après quoi a impavide kausit (!)• » EtiQn de fanatisme dé la tnort volontaire était encore plus répandu en Asie, dans des vastel contrées qu'oti s'accorde à regarder comme le berceau dû genre humain, et dont l'histoire se perd dans la nuit des temps. Plutarque, après avoir raconté le suicide du Brahmane Calanus qui se ût brûler avec solennité au milieu de Var^ mée inacédonietine, pour se délivrer des souffrance^ d^une maladie peu datigereuSe, ajoute i c( Il se sacrifia lui-même, selon que le pof (oit là coutume des sages du pais (2). » » Il existe parmi eux une espèce d'hommes sauvages et grossiers auxquels on donne le nom de soffes. A leurs yeux, c'est une gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants dès que la langueur de l'âge où la maladie commencent à les tourmenter. La mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie ; aussi, ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse. Le feu serai t souillé, s'il ne recevait l'homme respirant encore (3). »
(1) Tite-Live, liv. XXX, chap. XV.
(2) Plutarque. Vie d'Alexandre-le-Grand, chap. GXIII*
(3) QuiiUe-Curce, Histoire d* Alexandre-le^Grand^ liv.
3t6 HISTOIRE DU SUICIDE
Ces quelques fails suffisent pour démontrer que les suicides ont dû être très fréquents à l'origine des sociétés et chez presque tous les peuples. Cependant, isolés ainsi, cejs fails n'ont par eux-mêmes aucune signification bien sérieuse. Us
Vni, chap. IX, — Voyez aussi le continuateur de Quinte- Gorce, Julius Yalérius, liv. III, chap. XVI et sui?.
« Ne voyons-nous pasque, parmi les Indiens, ceux qui font une profession particulière de sagesse, et qui vivent le plus vertueusement, ne souffrent la vie qu*à regret, parce qu'ils la considèrent comme un fardeau que la nature les oblige de porter, et dont ils ont de Timpaiience de se décharger parla se- |;>aration de leurs corps d*avec leurs âmes? Ainsi quoiqu'ils soient dans une pleine santé, le désir d*allcr jouir d'une immortalité bien heureuse, leur fait prendre congé des personnes qui leur sout les plus chères, pour passer de cette vie à une autre, sans que Ton s'efforce de les en empêcher. .. Alors ces hommes, pour purifier leurs âmes et les séparer de leurs corps, se jettent dans le feu qu'ils ont eux-mêmes fait préparer, et leur mort est suivie des louanges de tous ceux qui on sont les spectateurs. » (Fia vins- Josôphe. Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains^ liv. VII, chap. XXXIV.) Ces paroles établissent d'une manière certaine que les Juife connaissaient les lois religieuses, les coutumes et les mœurs des Brahmanes, avant la conquête romaine. (Voir pour plus de détails la note de la page 341.)
prennent au contraire une très grande impor» lance lorsqu'on les examine dans leur ensemble et dans leurs rapports avec les dogmes religieux et les doctrines philosophiques. Partout^ en effet» et à toutes les époques de Thumanité, on trouve une liaison intime et comme nécessaire entre la mort Tolontairo et Tidée plus ou moins élevée que l'homme s est faite de la nature de Dieu, de sa propre destinée et de la vie future. Nous avons déjà fait voir, au commencement de ce chapitre^ qu'il est impossible de méconnaître cette liaison à ces rapports chez les peuples modernes. Mats c'est surtoutdans l'Inde et dans les livres sacrés des anciens Brahmanes que ceux-ci se montrent avec le plus d'éclat. Aussi est-ce par là que nous commencerons la longue revue que nous avons entreprise.
Les premières idées religieuses des Indiens furent essentiellement spiritualistes. « Originairement il n'y avait qu'une âme, et rien autre n'existait ; l'être pensa : je créerai les mondes, et ainsi il créa les mondes, l'eau, la lumière, les choses mortelles (!)•»« Dieu, dit le livre de la
(1) Colebrooke, Asiatic researehes, vol VIII. ' .
Si8 HISTOIRE DU 8UIC1DE
loi de Manou, on celui que Tesprit seul peut pereevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est •ans parties visibles, éternel, l*âme de tous les ^reSy que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur. Ayant résolu, dans sa pensée, de faire émaner de sa substance les diverse^ créatures, il produisit d'abord les eaux, dans lesquelles il déposa un germe (1). » C*esl de ce germe que sont sortis tous les êtres, depuis les dieux et les intelligences supérieures jusqu'à Tbomme* aux animaux, aqx plantes et aux corps inertes et sans vie. Dieu donc a tout tiré.de lui-même. Tous les êtres sont une émanation de sa propre substance, émanation imparfaite par essence, sans
(1) Lois de Manou , (radaites do Sanscrit, par Loiseleur Desiongchamps, liv. I, stances 7 et 8, Paris, 1833. Le Mâaava-Dhamia-Sâstra, ou livre de la loi de Manou^ est le monument le plus ancien de la législation Indienne dont le texte nous soit connu. C'est véritablement comme Tentendaient les anciens peuples, le livre de la Loi^ comprenant tout ce qui regarde la conduite civile et religieuse de Tbomme. Il est pour les Indiens à peu près ce que sont les lois de Moïse pour les Hébreux. Aussi, Tavons-nous pris pour guide dans tout ce que nous avions à dire de la religion de ces peuples.
CHEZ LES miUENS. M9
cesse soumise au changement et à la morl dans ce monde horrible de l'existence (1), jusqu'à ce que^ à la consommation des temps, elle rentre dans le sein de Dieu. Tout ce qui a reçu l'existence est donc malheureux: le monde lui-rméme est mauvais, il est corrompu dans sa racine, parce que tout n est qu'une lamentable dégradation d§ la parfaite félicité de I être éternel (2).
Notf e âme imimortelle, douée du mouvement et de la vie comme Tàme suprénm de laquelle elle est sortie, ^st emprisonnée dans le corps-.et soumise dès-lors à toutes les mauvaises influences de la matière. Aussi tend-elle sans cesse à s'échapper de sa prison pour revenir à sa source, el arriver ainsi à la béatitude finale qui est son absorption définitive et absolue dans le sein de Brahme (3), l'être éternel et infini. Mais avant
(i) Lois de Mancm^ liv. I, sian. U9 et 50. — Frédéric Scblegel, Esm sur la langue et la philosophie des Indiens^ liv. II, chap. il.
(2) Schlegel, loe. cit.^ liv. II, chap. IL
(3) Brahme ou Brahma est TÊtre suprême, le Dieu uùique étemel, principe et essence du monde, d'où sortent tous les êtres et où ils retournent. L'identification avec Brahme produit kMokcha, c'est-à-dire ia délivrance des liens do corps;
d'y parvenir, celle-ci condamnée, par son origine môme, comme toutes les choses créées, au péché, à la corraplîon et à la mort, doit se racheter de ses souillures par Texpialion et la pénitence^ et par la pratique do toutes les vertus, La pensée de la vie future doit donc être le mobile régulateur de toutes les actions, qui porteront un bon ou un mauvais fruit, selon qu'elles auront été ellesmêmes bonnes ou mauvaises. Aussi la vie présente n*est-elle qu une longue expiation, et la mort un passage de Tâme à une existence supérieure ou inférieure selon qu'elle a bien ou mal mérité de la souveraine justice (1). De là cette grande<ioctrine de la métempsycose ou transmigration^ies âmes, dont on retrouve des traces chez presque
Tâoie (iésorniais exempte de toute trausmigration, est absorbée dans la divinité. La délivrance finale est regardée Goumie le bonheur suprême, c*est Fobjet des vœux de tout pieux Indien. 11 y a cette didérencc entre firabnia etfirahmâ» que Brahnia (nom neutre) est l'Éternel, TÊtre suprême, et que Brahmâ (nom masculiu) est ce même Dieu se manifestant comme Créateur. (Note de M, LoiscJeur-Oeslougchamps, liv. I, stan. 98, p. 21.)
(1) Lois de Manou, liv. XII. — Schlegel, /oc. ciU liv. II, chap. II.
GBEZ LES INDISNS. 321
tOQS les peuples de l'anliquité, et qui s*est con^ servée jusqu'à nos jours dans les plus belles contrées de l'Asie.
De transmigration en transmigration Tâme s'élève donc peu à peu dans Téchelle des êtres jusqu'à son créateur» et finit, dans la suite des temps, par mériter la béatitude finale et éternelle. Mais il dépend de l'homme d'abréger, par des actes méritoires, le nombre et la durée de ces migrations lamentables. « Étudier et comprendre les Yédas, pratiquer la dévotion austèrei connaître Dieu (Brahmej^ dompter les organes des sens, ne point faire de mal et honorer son maître spirituel, sont les principales œuvres conduisant à la béatitude finale (1). » Mais la plus importante de ces ÇBuvres est la connaissance de Fâme suprême de Brahma, et pour y arriver il faut pratiquer la dévotion austère et dompter ses sens. De là ce précopte : « Lorsque le chef de famille voit sa peau se rider et ses cheveux blanchir, et qu'il a sous ses yeux le fils de son fils, qu'il se retire dans une forêt (2). »
(1) Lois de Manou^ liv. XII, stan. 83.
(2) Lois deManou, liv. VI, slan. 2.
3S2 HlSTOiaE DU smciDE
Alors sous le nom de Vânaprastha (1) ou de Sannyâst (2), il renonce à tout ce qu'il possède, aux joies de la famille et du foyer domestique. Alors aussi commence pour lui une vie de pénitence, de jeûnes et de tortures qui laissent bien loin derrière elles ceUes que s'imposaient les solitaires chrétiens, dans les déserts de la Thébalde. Sa nourriture se composera uniquement de fleurs, de racines, ou de fruits tombés spontanément ; il ne vivra que des aumônes qui lui seront offertes et restera souvent plusieurs jours sans manger. Il ne portera d'autres vêtements qu'un tissu d'écorces; dans la saison chaude il s'etposera à toute l'ardeur des cinq /éti^(3); pendant la pluie, il marchera nu sous les torrents d'eau qui tombent des nuages, et durant la froide saison , son vêtement sera toujours humide. Il n'aura d'autre lit que la terre et dormira au pied des arbres^. Ainsi, toujours seul et sans compagnon, étranger à tout ce qui Tentoure,
(1) Anachorète, habitant de la forêt.
(2) Dévot ascétique.
(5) Quatre de ces feux sont placés aux quatre points cardinaux ; le soleil fait le cinquième.
inaccessible à tout désir sensuel ; absorbé dans la contemplation de Tétre infini, et anéanti sous le sentiment de sa misère en présence des perfections de Dieu; épuisé par le jeûne» Ha* somnie, et les souffrances de toute nature qu'il s'impos^e, le Sannyâst arrive lentement et par degrés insensibles à la mort» qui doit être pour lui la délivrance (1). Et si celle-ci est trop lente à venir, Manou lui permet et même lui ordonne de hâter par une mort volontaire le moment tant désiré*
« Cette demeure dont les os forment la char^ pente, à laquelle les muscles servent d'atta<ches, enduite de sang et de chair» recouverte de peau» infecte» qui renferme des excréments et de l'urine»
» Soumise à la vieillesse et aux chagrins» affli-» gée par les maladies» en proie aux souffrances de loute espèce» unie à la qualité de passion» (Icslinée à périr, que cette demeure humaine soit abandonnée avec plaisir par celui qui VoC" cupe. »
« De même qu'un arbre quitte le bord d'une
(1) Lois de Manou, Uv* VI, slan. 76, 77, 78.
rivière lorsque le courant Pemporle» de môme qu'un oiseau quitte un arbre suivant son caprice, de même celui qui abandonne ce corps par nécessité ou par sa propre volonté est délivré d'un monstre horrible (!)• »
Et pour qu'aucun doute ne reste au malheureux pénitent fanatisé par cet effrayant mysticisme, le législateur divina joute : « Le Br&hmane qui s'est dégagé de son corps par l'une de ces pratiques misés en usage par les grands Richis^ (saints ou patriarches) , exempt de chagrin et de crainte, est admis avec honneur dans le séjour de Brahme (2). »
Ce peu de mots doit suffire pour faire appré* cier à nos lecteurs Tinfluence désastreuse que de semblables préceptes durent exercer sur des hommes croyants, rompus à Tobéissance, et accoutumés à faire intervenir la religion dans
(1) Lois de Manou^ liv. YI.
(2) Lois de Manou^ liv. YI, stan. H2. Le Miinansâ-Karoiâ de Djaimini va plus loin que les lois de Manou, et fait connaître quel est le mode d'accomplissement de ce précepte qui est le plus agréable à Brahme. C'est celui dont parlent Plutarque et Quinte Gurce dans la Yic d'Alexandre : la mort volontaire dans les flammes, sur le bûcher consacré.
les actes les plus simples de leur vie de chaque jour. Nous nous garderons bien dès-lors de sui-* vre cette religion primitive dans ses diverses transformations, dans les hérésies nombreuses auxquelles elle donna naissance, ou dans les systèmes philosophiques qui s'élevèrent à ses côtés, tantôt pour Tatlaquer, tantôt peut la défendre. Nous dirons seulement que les lois de Manou et les ^édas immobilisèrent pour toujours la na« tion dans les castes que tout le monde connatt, et qui devaient se perpétuer jusqu'à nos jours» avec leurs divisions si tranchées, avec ieur^ lois, leurs idées, leurs mœurs, leurs droits çt leurs devoirs réciproques.
Tant que cette division des castes fut respec-p tée, les Br&hmanes se montrèrent très tolérants, et laissèrent prêcher librement le sabéisme et les superstitions matérialistes les plus grossières. Ils acceptèrent, presque avec la même faveur, les doctrines orthodoxes de leurs plus illustres docteurs, Djatmini et Yyasa, dans le Mimansâet le Védanta, et la philosophie Sànkhya, panthéiste et mystique, ou franchement athée de Patandjali et de Kapila. Tous ces philosophes, et beaucoup d'autres dont les écrits nous sont encore peu connus,
trouvèrent les Brahmanes également sympathie ques ou également indifférents. Mais lorsque, vers Tan mille avant notre ère, s'éleva la grande hérésie panthéiste de Bouddha, qui, non content de rejeter ouvertement l'autorité des Yédas et de pro^ clamer un dognve nouveau i voulut encore dé* truire les distinctions de castes, au nom de je ne sais quelle égalité humaine mal définie (1), la caste sacerdotale attaquée dans ses privilèges et dans sa puissancoi protesta avec énergie contre ces doctrines subversives. Et comme les arguments ne suffisaient pas pour en arrêter les progrès, on eut recours pour les étouffer au feu et à la flamme; la persécution fut longue, sanglante, inexorable; les sectateurs de Bouddha furent exterminés ou bannis, et leurs débris se réfu*
(1) Tous les hommes peuvent, disait-il, s'élever à Dieu, poar vu qu'ils se détachent de la terre. Il prescrivait la contemplation de l'âme souveraine comme gage assuré de l'absorption bienheureuse dans l'Esprit inGni. Bouddha fut identifié par ses disciples avec Yicbnoû lui-même, dont il fut une des nombreuses incarnations ou Avatars, Il est adoré comme le Verbe ou la parole divine. (Voy. Colebrooke, loc. cît, — De Mariés, Histoire de rinde, etc.)
gièrent au Thibet, en Chine^ au Japon, dans le royaume de Siam, etc., où leur religion domine encore aujourd'hui.
Mais ce que nous devons conslater avanl tout, c'est que toutes ces sectes, orthodoxes ou héréli* queSy triomphantes ou persécutées, acceptèrent et développèrent encore le précepte de la mort volontaire, qui devait conduire les uns à leur identification avec Brahme, les autres à leur absorption définitive dans Tàme universelle, ceux-ci à leur anéantissement en Dieu, c'est-àdire, dans l'être abstrait, éternellement immobile et indifférent, ceux-là enfin au néant ou non être, d'où le hasard seul les avait tirés (1). Ajoutez à tout cela l'immense développement de la mythologie officielle, le culte rendu par la foule ignoranleà des idoles terribles, ridicules ou mons* trueuses, dont la signification allégorique était perdue depuis longtemps ; songez en même temps à toutes ces innombrables superstitions d'un
(1) Voyez, pour plus amples renseigoetnents surtout ce qui précède, les Mémoires de Cblebrooke, loc, cit. — De Mariés, Histoire de l'Inde. — Paulhier, Essai sur la philosophie des Hindous^ Histoire de la Chine, de. , etc.
peuple sur lequel le merveilleux a toujours exercé une si entière domination, et vous comprendrez que le suicide s'y soit transmis* à travers les siècles, comme une tradition toujours vivante et toujours respectée.
Vous comprendrez en même temps les terribles conséquences de ces dogmes et de ces préceptes. Ces conséquences, tout le monde los connaît, et il nous suffira de rappeler ces suicides collectifs qu'il faut compter par centaines et par milliers, ces hécatombes humaines qui se sont succédé sans interruption^ depuis tant de siècles, sur cette terre fanatisée, et dont la population s*élève à plus de cent millions d'habitants? Qui n'a frémi au récit de ces processions interminables pendant lesquelles une foule de pénitents se font broyer, de nos jours encore» sous les roues des chars de leurs gigantesques et monstrueuses idoles; ou de ces funérailles mystiques dans lesquelles on Toit« depuis plus de trois mille ans, les vivants^ femmes,» esclaves, amis^ se faire brûler avec les morts sur le même bûcher, et résister à tous les moyens ejuployés par leurs nombreux conquérants pour détruire ces coutumes
barbares (1)? Que dire encore de ces dévotions bizarres, de ces pénitences cruelles par lesquelles
(1) Gicéron, TuscuL, Dis. V, 27. — Yalère-Maxime, liv. II, chap. VI.
cr Durant les dernières années, le nombre de ces déles-» tables holocaustes allant en augmentant, .surtout dans la présidence du Bengale et sur les bords du Gange, le gou^ Tcrnement a cru de son devoir dlntenrenir, au moins en employant les toies de la persuasion, pour tâcher de refréner cette inconcevable manie. Il a, en conséquence, enjonit anx divers magistrats dispersés dans le pays d'examiner avec attention toutes les circonstances des suttys (c'est le nom qu'on donne à ces sacrifices barbares), et de n'en permettre la consommation qu'après avoir employé totis le^ moyens que la prudence leur dicterait pour s'y opposer,
9 Aucune femme ne peut donc maintenant se dévouer ï ce cruel genre de mort sans l'autorisation des magistrats, et lorsqu'on s'adresse à eux pour l'obtenir , ils font compa* raitre la victime, l'interrogent soigneusement pour s'assurer que sa déxermination est entièrement libre et qu'aucune influence étrangère ne la lui a suggérée. Us s'eflforcent ensuite» par leurs exhortations et les raisonnements les plus persuasifs^ de l'engager à renoncer à son horrible dessein ; si la veuve demeure inébranlable, on la laisse maîtresse de sa propre destinée.
» J'ai vu la liste des veuves qui se sont sacrifiées sur le bûcher de leurs maris, depuis 1810 jusqu'à l'année 1820, et
d'innombrables fanatiques s'infligent les plus atroces tortures et tuent lentement leur corps, dans le but de conduire leur âme à la délivrance et à la béatUude finale (1) ? Ne vous sentez-vous pas dominé par une sorte de vertige en présence de cette religion de la mort, de ce culte du néant qui a enfanté, au milieu du peuple le plus doux de la terre, les inventions meurtrières des Sannyâm^ les monstrueux excès du yogisme^ les immolations volontaires dans les eaux sacrées du Gange, sur les bûchers des morts ou sous les roues du char de l'idole de Djaggernat, et jus*
j*ai reconnu que le nombre de ces victimes avait progressivement augmenté chaîne année durant cet espace de temps ; (ranteur attribue ceUe augmentation à la maladresse des missionnaires prolestants). En 1817, il y en eut 706 dans la présidence du Bengale seulement. II est vrai que cette manie est beaucoup plus en vogue sur les bords du Gange que partout ailleurs. » {Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde, par Tàbbé Dubois, t. II, chap. XIX.) (1) L*abbé Dubois, loc, cit., passim., et chap. XXXIV et XXXV. — Victor Cousin, Cours de Vliistoire de la philosophie, t. I, leçons V et VI. — Schlegel, loc. cit., passim., et traduction du Bhâgavat-Gîtâ, chap. V. — De Mariés, Histoire de l'Inde. — Tavernicr, Recueil de voyages, t. II. — Histoire des voyages, t. XXXVIII.
€H£Z LES mDIBNS. 331
qu'aux sacrifices humains offerts par les PhaU'^ ségars à leur sanguinaire Dourga{i)'f»
C'est évidemment ce panthéisme sombre et cruel, avec ses aspirations mystiques vers l'absolu
(1) Femme de Sivâ» leOleade la destruction et de la reproduction.
Nous trouvons dans Touvrage de ijil, Falret, sur le suicide ^ des renseignements précieux que nous sommes heureux de reprodcfire ici. M. Falret constate d'abord que les Anglais, les Français et les Hollandais, ont échoué dans leurs efforts pour empêcher les femmes de se Inrûler sur les bûchers de leurs maris; puis il ajoute : a Lord Binnfng et M, Bathurst assurent qu'après la circulaire publiée à ce sujet par le gouvernement anglais , le nombre des personnes qui s*immo» lèrent n*en fut que plus considérable. Cependant M. Boxton a appelé, dans la dernière session (1821), Tattentiou du par* lement d'Angleterre sur cet objet important II a exposé que, pendant l'année dernière, 2,366 femmes s'étaient ainsi sacrifiées sur le bûcher, après la mort de leurs maris ; et, dans ce nombre, il ne comprenait que les. sacrifices faits publiquement, né pouvant, en aucune manière, préciser le nombre des femmes qui s'étaient volontairement brûlées dans leurs maisons. Des communications faites par M. Boxton ^à la chambre, il résulte que, parmi les victimes de la superstition , on en a vu qui n'avaient pas encore quatorze, douze, dix, et même une qui n'avait que huit ans. » (Falret, De Vhypochondrie et du suicide, Paris, 1822, page 275*)
et l'unité, ou plulôt vers le néant de l'être^ qui a été dans tous les temps la cause la plus puissante de la mort volontaire. Partout où ses doctrines et ses préceptes ont pénétré^ sous toutes les lati* tudes, dans tous les climats, en Europe comme en Asie, et chez les peuples les plus divers d'ori* gine, de caractère, de mœurs ou de civilisation , partout nous retrouvons les mêmes coutumes barbares, le même fanatisme pour la mort vo* lontaire. (>es sectateurs de Bouddha, si nombreux encore qu'on peut les compter par centaines de millions au Thibet, en Chine, en Cochinchine, dans le royaume de Siam, au Japon, etc., s'y tuent encore aujourd'hui, aussi souvent et avec autant de facilité que les adorateurs de Brahmà ou de Vichnoû. Le père Charlevoix revient fréquemment, dans son Histoire du Japon^ sur Tenthousjasme qui porte ces sectaires au suicide, et sur la facilité remarquable avec laquelle ce pen* chant se développe dans toutes les classes de la société et pour les motifs les plus futiles (1).
{A) Bistoire des voyages, t. VI, XXIII, XXXVHI, elc.
— Brucker, Bistoire critique et philosùphique^ t. IV, part. IL
— Ksmpfer, Bistoire du Japon. — « C'est dans ces
£N CHINE, AU JAPON 9 ETC. 33â
De même encore des anciens Gaulois. Le peu que nous savons de la religion des Druides se
principes que prennent naissance les scènes tragiques que présentent une infinité de personnes qui se donnent la mort avec sang-froid et même avec joie. Rien n'est plus commun que de voir, le long des c6te6 de là mer, des barques remplies de ces fanatiques qui se précipitent dans Teau chargés de pierres, ou qui percent leurs barques et se laissent submerge peu à peu eu chantant les louanges de leurs idoles. Un grand nombre de spectateurs les suivent des yeux et exaltent jus« qu'au ciel leur valeur, et leur demandent, avant qu'ils disparaissent, leur bénédiction. Les sectateurs d'Amidâ se font enfermer et murer dans des cavernes où ils ont^ peine assa d'espace pour y demeurer assis, et où ils ne peuvent resphrer que par un soupirail. Là ils se laissent tranquillement mou* rir de faim. I>'autres montent au sou;^met de rochers tris élevés, au-dessous desquels il y a des mines de soufre d'où il sort de temps en temps des flammes. Ils ne cessent d'invo* quer leurs dieux ; ils les prient d'accepter le sacrifice de leur vie, et ils demandent quMI s'élève quelques-unes de cà flammes. Dès qu'il en paraît une, ils la regardent comme un indice du consentement des dieux, et ils se jettent la tète la première au fond de ces abîmes... La mémoire de ces prétendus martyrs est en grande vénération ; on leur érige même quelquefois des basiliques et des chapelles, etc., etc. » (Charlevoix, Histoire du Japon, t. IL)
Tout le monde sait avec quelle facilité les Japonais, hommes, femmes et même enfants, s'ouvrent le ventre sous Tem*
83ft HISTOIRE DU SUICIDE
rapprochebeaucoupdescroyances des Brahmanes el des Bouddhistes, et suffit pour expliquer ce profond mépris de la mort qui caractérisait les races gallique etkimirique. « Les âmes ne meurent pas; après la mort, elles passent d'un corps dans un autre, et de ce monde dans des mondes meilleurs. La mort n^st qu'un passage entre deux vies. » Mais ces transmigrations successives condui*saienl le Gaulois, non plus comme l'Indien, à son anéantissement dans Tétre infini, mais dans un monde vivant et actif, où il conservait son individualité primitive, et jouissait en paix de la félicité suprême (1). La vie présente était donc plutôt un mal qu'un bienfait, et, selon le témoignage de Yalère-Maxime, ils célébraient les jours de
pire du motif le plus futile. On connaît aussi ce duel d'un nouveau genre qui parait être commun dans ce pays, dans lequel les deux adversaires rivalisent d*ardeur et de courage, non pas dans l'attaque ou la défense, mais dans la dextérité et le sang-froid avec lequel ils s'ouvrent le ventre de leurs propres mains.
. (1) Voyez Sirabon, liv. IV. — César, liv. IV, chap. XIV. — Diodore de Sicile, liv. V. — Lucain, liv. IV. — Valèrc- Maxime, liv. II. — Voyez aussi Henri Martin , Histoire de France^ t. I, liv. I.