‹ Du suicide; statistique, médecine, histoire, et législationChapitre 49 sur 60 · CHEZ LES JUIFS. S · texte numérisé non relu

CHEZ LES JUIFS. S

en sa justice, et la soumission absolue à ses volontés, y étaient représentées comme les premières de toutes les vertus. Le livre de Job est un magnifique exemple de la force et de l'énergie morale que le vrai croyant puisait dans cette abnégation de sa volonté et de ses passions, en présence des décrets de Dieu. On vient annoncer successivement à Job que ses troupeaux ont été enlevés, ses richesses pillées, ses serviteurs tués ou dispersés, que ses enfants sont morts.

« Alors Job se leva, déchira ses vêtements, et » s'étant rasé la tête, il se jeta par terre et adora » Dieu,

<c Et dit : Je suis sorti nu du ventre de ma r) mère, et j'y retournerai nu. Le Seigneur m'avait )) tout donné, le Seigneur m'a toutôté : le nom du » Seigneur soit béni (1) ! »

Un peu plus tardrÉternel veut encore réprouver. Il permet à Satan de le tourmenter dans sa chair et dans ses os, et de Taffliger d'un ulcère qui le couvre tout entier, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la lête. Réduit dès lors à la plus profonde misère , devenu un objet

(1) Le livre de Job, chap, I, vers. 20 et 21 é

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d'horreur pour sa femme et pour ses amis, livré au mépris el aux moqueries des êtres les plus dégradés. Job ne perd rien de sa foi et de «a patience. Il proteste de son innocence et implore la justice et la miséricorde de son Dieu; il le supplie de ne plus appesantir sa main sur lui^ mais il ajoute aussitôt : « Voilà, qu'il me tue, »je ne laisserai pas d'espérer en lui; et je » défendrai ma conduite en sa présence (1). » Enfin il répond à sa femme qui lui conseille de se donner la mort : «Tu parles comme une » femme insensée. Quoi ! nous recevrions de » Dieu les biens, et nous n'en recevrions pas les » maux (2) ? »

Que de simplicité et de véritable grandeur dans cette résignation courageuse 1 El que nous sommes loin des absurdes et puériles pénitences des adorateurs de Brahma et de Bouddha ! Aussi ne trouve-t-on que de très rares exemples de suicide chez les Hébreux, pendant la longue série do siècles qu'embrassent leurs annales. Ils eurent cependant à supporter de longues guerres

(1) Le livre de Job, chap. XIII, vers. 15.

(2) Le livre deJoby chap. II, vers. 10.

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el d'épouvantables malheurs. Ils furent plusieurs fois chassés de leur pays ou emmenés en esclavage. Ils virent leur temple profané^ leurs prêtres et leurs prophètes persécutés et bannis, leur religion bafouée , et leur culte proscrit, leurs enfants enfin élevés dans une religion étrangère. Il n'en faut pas moins arriver aux années qui suivirent la mort de Jésus-Christ pour voir les Juifs dégénérés, chercher parfois l'oubli de leurs maux dans une mort volontaire. Il paratt même constant que celle-ci devint fréquente parmi eux, et fit de nombreuses victimes pendant la longue guerre qui amena le siège et la ruine de Jérusalem, la destruction du temple et la dispersion définitive de la nation sur toute la surface de la terre (1). Mais personne n'ignore

(1) Voy. Flavius Josèphe, /oc. ctV., notamment les livres YI et VIL — Tacite, Annales, additions de Brottier, liv. XVI et Histoires, liv. Y. —- Après la prise de Jérusalem, Éléazar, un des chefs survivants, s'était retiré avec quelques milliers des siens dans la forteresse de Massada. Sylva, général romain, vint mettre le siège devant la ville avec une armée nombreuse. Éléazar, désespérant de pouvoir résister, exhorta les siens à se donner la mort pour ne pas tomber vivants aux mains de leurs ennemis. Dans le long discours que Josèphe

que depuis longtemps déjà ce malheureux peuple était tombé dans la plus déplorable anarchie morale et religieuse. Diverses sectes s'étaient formées, qui toutes s^éloignaient plus ou moins de la loi primitive et en avaient singulièrement

lai prête, on trouve le passage remarqaable que nous avons cité plus haut (voir p. 316).

Persuadés par les exiiortations de leur chef et saisis d'uue fureur fanatique, les Juifs réunirent leurs femmes et leurs enfants avec tout ce qu'ils avaient de plus précieux. « Il ne s'en trouva un seul qui se sentît affaibli dans une action aussi tragique : tous tuèrent leurs femmes et leurs enfants ; et, dans la persuasion qu'ils avaient que l'état où ils étaient réduits les y obligeait, ils considéraient cet horrible carnage comme le moindre des maux qu'ils devaient appréhender. »

Ensuite ils tirèrent au sort dix d'entre eux, qui furent ordonnés pour tuer les autres. « Alors chacun se rangea auprès des corps morts de ses plus proches, et, en les tenant embrassés, présentèrent la gorge à ceux qui avaient été choisis pour un ministère si effroyable ; ceux-ci s'en acquittèrent sans témoigner d'en avoir la moindre horreur. » Enfin, le dernier survivant, après s'être bien assuré que tous étaient morts, mit le feu au palais, et « s'étant rapproché des corps de ses proches, acheva, par un coup qu'il se donna de son épée, cette sanglante tragédie. » (Flavius Josèphe, loc, cit.^ liv. VU, chap. XXXV.)

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altéré les dogmes et les préceptes. Quelques-uns en étaient arrivés à nier rimmortalilé de Tâme humaine (1); d'autres s'étaient rapprochés du panthéisme mystique et fataliste des Bouddhistes (2); le plus grand nombre, s'abandonnant à l'orgueil, etselon l'expression de Bossueti aune présomption qui allait à s'attribuer à soi-même le don de Dieu^ avaient introduit dans la religion toute espèce de superstitions qui en dénaturaient le sens (â). Toujours les mêmes causes produisant des effets identiques !

Nous aurions voulu poursuivre l'histoire du suicide au sein de ces antiques civilisations depuis longtemps disparues, et qui n*ont laissé d'autre trace de leur passage que des ruines gigantesques et encore inexpliquées pour nous. Mais l'histoire morale de ces peuples nous est trop peu connue pour que nous osions nous aventurer dans une voie au bout de laquelle nous ne trouverions que des conjectures ou Terreur. Nous dirons seule-

(l)Les Saducéens. Le mauvais riche de l'ËTangAe appartenait à celte secte.

(2) Les Esséoiens et les Thérapeutes.

(3) Bossoet, Discours sur l*histoire universelle, seconde partie, chap. XYII et XYIIL

3&& HISTOIRE DU StlGlDE

ment que d'après ce que nous savons des doctrines de Zoroastre sur la nature de Dieu et sur la destinée de l'homme^ il nous parait probable que le suicide fut rare chez les Perses tant que sa religion régna sur eux.

Enfin dans des temps beaucoup plus rapprochés de nous, TAsie nous présente encore, à Tappui de notre thèse , un exemple remarquable que nous ne devons pas négliger. Nous voulons parler des populations si nombreuses qui suivent la religion de Mahomet. Comme Moise, Mahomet défendit le suicide au nom du Dieu unique, créateur et maître de l'univers. H y revient dans une foule de passages du Coran (1), et sou-

(1) W Koran, surah II, v. 88 et 89. — III, v. 9 et 148. — IV, V. 33, 69 et 12^. — VI, v. 17. — XVI, v. 63. — XXIÏ, V. 11 et 21. — XXXIII. V. 33 et 61. — XXXIV, y. 28» — XXXV, V. 12. - XXXIX, v. ii3. — XLIX, v. 1 et 25. — LVI, V. 60. - LVIII, v. 22 et 23. — LXXIV,

a Que doit-on penser du suicide ? Ce crime est beaucoup plus grave que celui de l'homicide, » (Fethwa^ extrait de la collection du Muplity Behhdjé Abd*ullah Efendy, dans le 7ableau général de V empire ottoman^ par M . de M*** d*Ohsson, ancien chargé d'affaires de Suède à Gonstantinople. Paris, 1791.)

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vent il en parle comme d*un crime qui excite toute la colère de Dieu, et que celui-ci punira sévèrement dans l'autre vie. Il fait d'ailleurs un devoir au vrai croyant de la patience dans la douleur et dans l'adversité^ et de la résignation aux ordres d'en haut. Le dogme de la prédestination domine dans toute sa morale. Aussi quelque malheur qu'il subisse, quelque bonheur qu'il éprouve, le croyant, courbé sous cet implacable fatalisme, conserve-t-il toujours son impassibir lité en répétant: C'était écrit! « L'homme ne meurt que par la volonté de Dieu et le terme de ses jours est écrit. (1) »

On conçoit dès lors que le suicide a dû toujours être rare chez les musulmans, et c*est ce qui est arrivé en effet. Il n'en est question que très exceptionnellement dans Thistoire et dans

(1) AI Koran, snrah Ilf, v. 139. — * Dis-leur: Quand vonsseiiez restés dans vos maisons, ceux dont le trépas était écrit là -haut seraient venus succomber en ce même lieu, afin que le Seigneur éprouvât ce que vous cachiez dans vos seins, et débrouillât ce qui était au fond de vos cœurs. Dieu connaît ce que les cœurs recèlent. » (Surah III, v. 148.)

Il serait facile de multiplier ces citations presque indéfiniment.

la littérature des différents peuples qui ont embrassé successivement la religion de Mahomet (1). Il est même constant que les Tar tares Mongols, qui ont dominé dans la presqu'île du Gange pendant plusieurs siècles, voyaient avec horreur les suicides religieux de Yoguis sous les roues des chars de leurs idoles, ou des femmes indiennes sur le bûcher de leurs maris (2)^ et que souvent ils essayèrent d y metlreobstacle. Enfin, on s accorde à reconnaître que si Ton observe aujourd'hui quelques exemples de mort volontaire chez les Turcs, cela tient uniquement à ce que le fana-

(1) Les seuls exemples de suicide que nous ayons trouvés chez les musulmans étaient survenus à peu près exclusivement au sein de quelques sectes dissidentes qui avaient presque complètement altéré les doctrines du Prophète, et les avaient remplacées par le plus grossier matérialisme. INous citerons entre autres les disciples de Babek et de Karmath, qui s'emparèrent de la Mecque au commencement du X* siècle et firent un horrible massacre des habitants ; et plus tard, les féroces sectateurs du Seigneur delà Montagne, Scheik-al-Djebal, qui se rendirent si redoutables sous le nom d* Assassins (vers la fin du xi* siècle). '

(2) L'abbé Dubois, loc, cit. , passim. — Les Lettres édifiantes. — De Mariés, Histoire de l'Inde. — Histoire des voyages.

tisme religieux s'est beaucoup^ relâché parmi eux, et à ce qu'ils ont accepté quelques-unes de nos coutumes et de nos idées.

Les Hébreux furent donc les premiers^ chez les anciens, qui repoussèrent les dogmes et les coutumes barbares des docteurs du panthéisme en matière de suicide. Mais ils ne furent pas les seuls. Longtemps avant rétablissement du christianisme, les Grecs et les Romains considérèrent cet acte comme un crime et le punirent comme tel. Chez les Athéniens^ la main des suicidés qui avait servi d'instrument à Taccomplissement du crime était coupée par le bourreau, et enterrée ou brûlée séparément du reste dû corps (1). A Thèbes, il était défendu de leur rendre les derniers devoirs, et leur mémoire était flétrie (2). Les lois de Sparte paraissent avoir été encore plus sévères, si nous en jugeons par ce qui advint d'Aristodème qui, convaincu de s'être jeté en furieux au milieu des ennemis à la bataille de

(1) Samuel Petit, De Legibus atticis, — JohannisRobeck, Exercitatio philosophica de morte voluntaria philosopkoi*um et bonorum virorum^ etiamJudœorumet Christianorum, avec des notes et une préface de Nicolas Funccius. 1 vol in-/i.

(2) Samuel Petit, loc. cit. — Jean Robeck, toc. cit.

âA8 LOIS CONTRE LE SUICIDE

Platée, et d'avoir cherché manifestement la mort, fut privé des honneurs de la sépulture (1). De quelle peine punissaient-ils donc ceux qui se tuaient pour obéir à des motifs insignifiants?

Aristote rappelle dans ses œuvres morales qu'il est généralement reconnu que ceux qui portent sur eux une main homicide doivent être notés d'infamie (2). Quelques écrivains ont accusé

(1) Falvei, Du suicide et de4'kypochondrie^ p. 6. — Voy. aussi plus haut, cbap. T'. p. 1 1 5. — « Les Spartiates, excellents juges de la vertu, quand ils vindrent à décider à quel particulier de leur nation debvoit demourer Thonneur d'avoir le mieulx fait en cette journée, trouvèrent qu*Anstodème s*es* toit le plus courageusement bazardé; mais pourtant ils ne luy en donnèrent point de prix ^ parce que sa vertu avoit esté incitée du désir de se purger du reproche qu'il avoit encouru au faict des Thermopyles, et d'un appétit de mourir coura^ geusement pour garantir sa haute pensée, a (Montaigne, Essais, liv. I", chap. XXXVL

(2) Voici les propres paroles d' Aristote : « Quant à celui qui se tue, il fait, contre toute raison, une action que la loi ne permet pas. Il fait donc un acte injustCi mais envers qui 7 Est-ce envers la Société, et non pas envers lui-même? Car enfin ce qu'il éprouve, il l'a voulu : mais personne n'est volontairement l'objet d'une injustice. Voilà pourquoi la Société inflige une peine à ce genre de crime ; et de plus, une sorte

Pythagore et Platon d'avoir préconisé le suicide dans leurs écrits. Or, le premier de ces philosophes enseignait qu'il est défendu à rhorome de se donner la mort sans la permission de TÉtre suprême, comme il n*est pas permis à un soldat de quitter son poste sans le consentement de son chef (1). Platon adopte pleinement cette maxime dans son apologie de Socrate ; il la développe ensuite dans ses Lois dans les termes suivants : « Mais quelle peine porterons-nous » contre le meurtrier de ce qu'il a de plus proche i> et de plus cher au monde, je veux dire contre >^ Thomicide de soi-même, qui tranche malgré » la destinée le (il de ses jours, quoique l'Ëtat

de déshonneur s'attache à celui qui s*esl tué lui-même» comme étant coupable d*un délit envers la société. » (Aristote, Œuvres morales, irad. du grec, par Thurot, professeur au collège de France. Liv. V, chap. XL)

Le traducteur ajoute en noie : « On refuse la sépulture au coupable, dit Tauteur de la Paraphrase. Mais Eschine {adv. Ctesiphont, p. 636) dit seulement : « Si un homme se tue luimême, nous enterrons séparément du corps la main qui a faitraciiou. »

(1) Platon, Apologie de Socrate, — Cicéron, TuscuL, et De senectute.

» ne Tait pas condamoé à mourir, qu'il n'y soit » point réduit par quelque malheur affreux et » inévitable survenu inopinément, ni par aucun » opprobre^ de nature à lui rendre la vie insuppor- » table, mais qui, par une faiblesse et une lâcheté » extrême, se condamne lui-même à cette peine r> qu'il ne mérite pas? Les Dieux seuls savent » quelles sont les cérémonies nécessaires pour » l'expiation et la sépulture du coupable. Ainsi, » les plus proches parents du mort consulteront » là-dessus les interprètes et les lois relatives à yy ce sujet, et se conformeront à leurs décisions. » Ceux qui se seront défaits ainsi seront enterrés » seuls, dans un lieu à part. On choisira pour » leur sépulture, dans les confins des douze par- » ties du territoire, quelque endroit inculte et » ignoré , où ils seront déposés sans honneur^ » avec défense d'ériger aucune colonne sur leur » tombe et de graver leur nom sur un mar- » bre (1). »

Il existait donc chez la plupart des peuples de

(1) Platon, Des lois, liv. IX. —C'est à peu près ce qui se passe, de nos jours, en Angleterre, toutes les fois qu'il est bien reconnu que le suicidé jouissait, au moment de la perpétration de l'attentat, de la plénitude de sa liberté morale.

la Grèce et dès la plus haute antiquité^ des lois pénales dirigées contre le meurtre de soi-même. Ces lois, donl les premiers auteurs nous sont inconnus, étaient encore en vigueur aux temps où vivaient Pythagore, Platon et Aristote, c'està-dire aux plus belles époques de la civilisation grecque. C'est aussi à ces époques que le suicide parait avoir été le plus rare dans ces contrées. Il est difficile cependant de déterminer avec précision jusqu'à quel point les lois dont nous parlons furent efficaces. Les documents authentiques nous font à peu près complètement défaut. Nous ne trouvons que deux ou trois faits un peu concluants; disséminés de loin en loin dans les écrivains anciens. Tout le monde connaît l'his^ toire des filles de Milet qui nous a été conservée par Plutarque :

ce II fut un temps que les filles des Milésiens » entrèrent en une estrange resverie et terrible » humeur, sans que Ion en vist aucune cause » apparente, sinon que Ion conjecturoit qu'il )>falloitque ce fust quelque empoisonnementd'air » qui leur causoit ce devoyement et aliénation » d'entendement; car il leur prenoit à toutes une » soudaine envie de mourir et un furieux appétit

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» de s'aller pendre, et y en eut plusieurs qui se » pendirent et estranglerent secrettement; et n'y » avoit ny remonstrances , ny larmes de père » et de mère, ny consolations d'amis , qui y ser- » vissent de rien, car pour se faire mourir elles » trouvoient tousjours moyen d'affiner et tromper » toutes les ruses et inventions de ceux qui » fesoient le guet sur elles. De manière que Ion » estimoit que ce fust quelque punition divine^ x> à laquelle nulle provision humaine ne sçeut x> trouver remède, jusques à ce que par l'advis » de l'un des citoyens, homme sage, il se feit au » conseil un edicl que s'il advenoit qu'il s'en » pendist plus aucune , elle seroit portée toute, » nue à la veuë de tout le monde à travers la » grande place. Cest edict, fait et ratifié par le » conseil, ne reprima pas seulement pour un M peu, mais arresla du tout la fureur de ces filles » qui avoient envie de mourir. » Plutarque ajoute ces réflexions remarquables : « Or, est ce un » grand signe de bonne et vertueuse nature que » la crainte d'infamie et de deshonneur, et veu » qu'elles ne redoutoient ny la mort, ny la dou- >^ leur, qui sont les deux plus horribles accidens » que les hommes puissent souffrir, qu'elles ne

CHEZ LES GRECS £T LES ROMAINS. ft69^

» peureot supporter une imagination de villanie, j> ny de honte et deshonneur, qui ne lour devoit » encores advenir sinon après leur mort (1). »

Esquirol rappelle, dans son mémoire sur le suicide, que les déclamations d'Hégésias ayant rendu les morts volontaires fréquentes enËgypte^ il suffit d'une loi de Ptolémée, qui défendit; sous peine de mort, d'enseigner cette philosophie et celle de Zenon, pour les faire cesser (2).

Enfin nous trouvons dans Pline un fait beaucoup moins ç^nnu, et tout aussi favorable à notre thèse que ceut qui précèdent : « C'est ici le lieu x) de rapporter un fait qui mérite d'autant plus » d'être cité, que les plus célèbres écrivains n'en » ont fait aucune mention. Pendant que Tarquin » TÂncien employait le peuple à construire un » égout, un grand nombre de citoyens, rebutés » d'un travail si long et si périlleux, se donnèrent » la mort. Ce prince imagina pour les en détour » ner un moyen nouveau^ dont on ne retrouve » aucun exemple ni avant ni après lui. Il fit

(1) Plutarque, Œuvres morales : « Des vertueux faits des femmes. » (cbap. XV.)

(2) Esquirol, loc. cit.^ 1. 1, p. 665.

S5/t JUOIS CONTRE LE SUICIDE

» mettre en croix les corps des suicidés, et les » exposant à la vue des citoyens, il les abandonna »aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. » Aussi l'honneur, ce caractère distinctifde tout 9 ce qui est Romain , ce noble sentiment qui 9 tant de fois a rétabli dans les combats nos » affaires désespérées, l'honneur vint au secours p de Rome. Sans doute il en imposa pour lors » à leur simplicité^ puisque vivants ils rougis- » saient de cette ignominie, comme si après la 9 mort ils devaient être sensibles à la honte. On » dit que Tarquin donna aux souterrains assez p de largeur pour qu'il y passât une charrette s>.chargée de foin (1). »

Cette loi de Tarquin TÂncien ne fut probablement qu'une loi de circonstance^ qui ne dura qu'autaat que les faits qui lui avaient donné naissance. Cela ressort des termes mômes de Pline^ qui la qualifie de remède nouveau dont on ne trouve aucun exemple ni avant ni après. D'un autre côté, si nous en croyons Montesquieu, <x du temps de la république^ il n'y avait point p de loi à Rome qui punit ceux qui se tuaient

(1) Pline, Histoire naturelle , traduction de Guéroult, Uv. XXXVI, chap. XV.

>) eux-mêmes. Cette action, chez les historiens, »est toujours prise en bonne part, et Ton n'y » voit jamais de punition pour ceux qui l'ont » faite (1). » Cependant il semblerait résulter d'un passage de Sénèque le rhéteur, que, dans les premiers temps de la république, on abaudon*' nail sans sépulture les cadavres de ceux qui se tuaient eux-mêmes (2).

Il est probable, d'un autre côté, que la loi des Douze tables» dont nous ne connaissons malheureusement que quelques fragments, nç laissait pas le suicide impuni. Cette loi n'était, comme personne ne Tignore^qu unrésumé des meilleures lois recueillies chez les différents peuples de la Grèce, par les citoyens les plus intelligents et les plus vertueux de Rome. Pourquoi ceux-ci auraientils négligé celles qui condamnaient le suicide et qui étaient alors partout en vigueur dans ce pays? Quoi qu'il en soit, il est constant que la mort volontaire n'est devenue fréquente à Rome que dans les derniers temps de la république, alors que Tinlroduction de la philosophie grecque au

(1) Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXIX, chap, IX.

(2) Sénèque le rhéteur, Controverses^ liv. VIII, conlr. (i.

seÎD de la cité y produisit une si profonde révolution dans les idées et dans les mœurs. C'est en effet à cette philosophie, et surtout aux doctrines stoïciennes^ qu'il faut attribuer Tadoption de ce principe. Mori licet, cui vivere non placet^ qui servit de base, à la fin de la république et souâ les empereurs^ aux nombreuses lois sur le suicide que le Digeste et le Code nous ont conservées. Ceci demande quelques développements.

Rien n'était fait comme la morale stoïcienne pour séduire un peuple fier et énergique, amoureux jusqu'à la fureur de sa liberté et de sa puissance^ plus grand peut-être dans Tadversité que dans le triomphe, a Les diverses sectes de » philosophie chez les anciens, a dit Montesquieu, » pouvaient être considérées comme des espèces » de religions. Il n'y en a jamais eu dont les prin- » cipes fussent plus dignes de Thomme, et plus » propres à former des gens de bien, que celle » des stoïciens ; et si je pouvais un moment cesser » de penser que je suis chrétien, je ne pourrais » m'empêcher de raetlre la destruction de la » secte de Zenon au nombre des malheurs du » genre humain.

» Elle n'outrait que les choses où il y a de la

» grandeur, le mépris des plaisirs et de la dou- » leur.

» Elle seule savait faire les citoyens; elle seule » faisait les grands hommes; elle seule faisait » les grands empereurs (1). »

Aussi cette philosophie et cette morale furent* elles adoptées avec une sorte d'enthousiasme par la jeunesse romaine à la suite des enseignements de Diogène le stoïcien, de Carnéade et de Critolaus, envoyés à Rome par le peuple d'Athènes pour demander la remise d'une amende de 500 talents, à laquelle il avait été condamné pour avoir pillé la ville d'Orope. En vain Caton le censeur craignant pour l'avenir de Rome « que les » jeunes gens ne tournassent entièrement là leur » affection ^et leur estude, et ne quitassent la » gloire des armes et de bien faire, pour l'hon- » neur de sçavoir et de bien dire, » obtint-il du sénat « de les renvoyer à leurs escholes disputer » avec les enfants des Grecs, et laisser ceux des » Romains apprendre à obéir aux lois^ et aux ma- » gistrats de leur pais, comme auparavant (2). »

(1) Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXIV, chap. X.

(2) Plularque, Vie des hommes illustres: Galon le censeur, chap. XLVII.

Le séjour de ces philosophes â Rome avait produit des fruits qui devaient mûrir tôt ou tard. A peine Galon était-il mort qu'ils furent rappelés avec éclat par quelques sénateurs influents, et chargés de l'éducation de leurs enfants. Les nouvelles doctrines firent des progrès rapides. Les philosophes, les stoïciens surtout, furent adoiis dans la familiarité des plus grands citoyens, les Scipion, les Lélius, lesTuberon, lesSc9evola,etc. Il est vrai de dire aussi que les vieilles mœurs, les lois, les coutumes austères de l'ancienne Rome s'étaient adoucies peu à peu. Les dépouilles des peuples vaincus avaient porté Taisance et la richesse dans toutes les classes de la population. La frugalité, la pauvreté, l'amour de l'épargne et du travail, ces vertus sévères qui avaient été si longtemps en honneur et avaient tant contribué à la grandeur des premiers siècles, avaient fait place à la longue aux recherches du luxe et des arts, au goût de l'oisiveté et des amusements frivoles, à une curiosité ardente pour toutes les idées nouvelles, qui rendirent la lâche facile aux philosophes de toutes les sectes. Mais ces sectes, fruits parfois encore magnifiques de la décadence philosophique de la Grèce, après les

beaux jours de l'Académie et du Lycée, portaient en elles, comme conséquences nécessaires de leur théologie et de leur morale, la justification et réloge du suicide. Toutes, comme à Tenvi, ame* naient le sage à cette conclusion désolante, que leurs fondateurs et leurs plus illustres adhérents sanctionnèrent par leur exemple et scellèrent de leur sang. Un coup d'œil jeté sur les dogmes et les préceptes des épicuriensetdes stoïciens suffira pour faire comprendre tout l'empire qu'elles exercèrent sur des hommes qui avaient conservé, mi milieu de leurs vices et de leur corruption, l'énergie et le courage de leurs ancêtres.

Épicure et ses disciples ne voyaient dans runi*. vers qu'une seule substance, la matière ; dans la création, qu'une combinaison fortuite des atomes dont celle-ci se compose; dans l'âme humaine ^ qu'une agrégation des parties les plus subtiles et les plus épurées de cette matière, sujette à la mort, comme tous les corps vivants; dans les dieux enfin, que des êtres faits à notre ressemblance, qui ne sont ni de purs esprits, ni des corps, mais de simples images, indifférents au sort dés hommes et à la marche du monde, trouvant le bonheur suprême dans un repos et une

immobilité absolue, qui les rend également insensibles aux hommages et aux outrages (1). Les principes de morale qu'ils déduisaient de ces dogmes étaient aussi simples que logiques. L'homme, n'ayant rien à craindre ni à espérer au delà de cette vie si courte, devait avant tout chercher le bonheur dans les plaisirs et les jouissances du présent ; le souverain bien étant là volupté, tous les moyens étaient bons qui pouvaient y conduire (2) ; et lorsque la satiété était venue, ou quand la somme des douleqrs et

(1) Gicéron, De natura deorum^ liv. I, chap. XVH et XIX, — Sénèque, De beneficiis, liv. IV, chap. IIl. — Lucrèce, De rerurn natura, passim. et liv. III : « Nil igitur mors est ^ ad nos neqiie pertinet hilum; — Quandoquidem natura animi mortaliê habetur. » •— Ce sont à peu près les idées cosmogoniqaes de Kapila et de Kanada, dont nous avons parlé un peu plus haut, et qui vivaient sur les bords du Gange, plusieurs siècles avant le philosophe grec. : (2) Cicéron , De natura deorum, liv. I. — Sénèque, et avec lui quelques philosophes modernes, attribue à Épicure une morale un peu moins brutale. D'après eux, celui-ci ne trou^ vait pas seulement le bonheur, que tout homme doit chercher dans cette vie, dans les plaisirs des sens et la satisfaction des passions, mais encore dans la paix de Tâme, dans la vertu ou la sagesse. Il conseillait d'opposer aux attraits des plaisirs la

des souffrances l'emportait sur celle des félicités, la nature, qui nous avait ouvert une seule porte pour entrer dans la vie, nous en offrait plusieurs pour en sortir. « Cependant, quoiqu'il y ait plusieurs cas qui pourraient nous faire renoncera la vie, et nous engager à ne pas attendre qu'un cas fortuit vienne nous en enlever la liberté, nous ne devons rien entreprendre à ce sujet sans méditation, sans calme et surtout sans opportunité. Mais lorsque le moment tant désiré sera arrivé, oh! alors plus d'hésitation 1 Celui qui veut faire ce grand pas ne doit point douter de trouver son salut, au milieu même des positions les plus difficiles, pourvu toujours qu il ne se hâte pas trop et qu'il sache s'y prendre à temps (1). »

raison qui calcule non-seulement leur inlensité, mais leur durée et leurs suites. Il est certain toutefois que cette doctrine dégénéra plus tard, et servit d'excuse à la plus abominable corruption. (Sénèque, Letlresy leUres XII, XX, XXI, etc). Voici une maxime d'ÉpIcure rappelée par Sénèque dans cette dernière lettre : « Magnificentior, mihi crede, sermo tuas » in grabato videbitur et in panno. Non enim dicentur tan-

» tum illa, sed probantur. » — Cousin, Cours de l'histoire de la philosophie, t. V, p. 268.

(1) Pierre Gassendi , Syntayma philosophiœ Epicuri ,

Les stoïciens avaient adopté un point de départ tout à fait différent, qui les conduisit néanmoins aux mêmes conséquences pratiques. Ils étaient, sinon les disciples, du moins les fils dégénérés de la philosophie de Pythagore et de Platon. Leur théologie était plus épurée, leur morale plus austère que celle des épicuriens. Les uns distinguaient dans le monde deux principes, la matière et YespriU Dieu ou Tesprit n*a pas créé la matière; il Ta seulement façonnée, organisée. Il est Tétre souverainement intelligent, doué d'iine raison et d'une sagesse parfaites, jouissant d'un bonheur infini, qui pénètre et vivifie tout

part, m, chap. XXI. — Sénèque, lettre XII, rappelle cette maxime d*Épicure : « IVIalum est in necessitate vivere ; sed in B necessitate vivere, nécessitas nulla est. » Puis il ajoute : « Et pourquoi ? G*est qu'on peut s'en affranchir; mille routes mènent à la liberté : elles sont courtes, elles sont faciles. Rendons grâces aux dieux qui ne retiennent Mrsonne de force dans la vie : on peut fouler, aux pieds la nécessité même. Encore Épicure, direz-vousî toujours le bien d*aulrui. Ce qui est vrai m'appartient. Je ne me lasserai pas de vous citer Épicure. Il faut que ces hommes qui jurent sur parole, et considèrent moins le mot que Tauteur, sachent bien que ce qui est excellent est commun h tous. »

et par qui tout se conserve dans Tunivers (!)• Pour d'autres, au contraire, Dieu n'était autre chose que le feu de Téther universellement répandu dans la nature, ou, en d'autres termes, le monde lui-même, dont ce feu, principe de toute énergie , de tout mouvement , de toute activité , de toute intelligence, était Vâme. « In naturâ sentiente ratio perfecia inest^ quant vint animam dicunt esse mundi (2). » Ceux-ci ne voyaient donc rien en dehors ou au delà du monde qui était Tétre existant par lui-même de toute Téternité, et par conséquent était Dieu (3).

L'âme humaine était pour tous une émanation ou une parcelle de Dieu ou de l'Être parfait (4).

(1) Sénèque, Questions naturelles^ préface et liv. II, chap. XLV.

(2) Cicéron, Acad. I, chap. VIL De natura deorum, liv. ir, chap. X et XL

(3) Cicéron, De natura deêfum, liv. Il, chap. XIII: » £t sapiens a principio mundus et deus habendus est. Neque » enim est quîdquam aliudpraeter mundum, cui nihil absit ; » quodque undique aptum, atque perfectum, expletumque sit » omnibus suisnunieris et partibus. »

{U) Cicéron, De natura deorum, liv. II, chap. XIV. — Sénèqne, Questions naturelles, préface.

Cette âme était-elle immortelle? Non, pas plus que le monde lui-même. Seulement elle conservait plus ou moins longtemps son individualité, après la mort du corps. Seules, les âmes des grands hommes et des sages devaient durer jusqu'à la consommation des temps, époque à laquelle elles s'abtmeraient, à leur tour, dans le feu universel qui^ après avoir absorbé les autres éléments, formerait par sa seule énergie un monde nouveau, aussi beau que le premier (1). Dans ce système, les dieux n'étaient que des êtres supérieurs chargés par la Providence universelle de maintenir Tordre dans l'univers et de veiller à l'accompiissement de ses immuables décrets (2). Il est facile de voir dans ces idées

(1) Gicéron, De natura deorum, liv. II, chap. XXIV. Balbus rappelle les héros qui ont été divinisés^ par leurs ancêtres, puis il ajoute : « Quorum cùm remanerent animi et » aeternitate fruerentur, dit rite sunt habiti ; cûm et optimi » essent, etaeterni. » Dans un passage des Tmculanes, Gicéron dit encore : « Stoïci usuram nobls largiuntur tanquam corni- » cibus ; diù mansuros aîont animos, semper negant. » — Sénèque, Lettres, lettres XXIV, LXXI. Consolation à Marcia, chap. XXVI.

(2) Gicéron, De naturndeorum, liv. II, chap. XXII.

un peu confuses et contradictoires une réminiscence éloignée des dogmes brahmaniques et des idées philosophiques des successeurs de Djaimini et Vyasa (1).

Telle était d'une manière générale la théologie des stoïciens. Nous n'avons pas à discuter ici la valeur de ces dogmes, ni à rechercher les causes des variations assez importantes qu'ils ont subies depuis Zenon, Gléanthe ou Ghrysippe, jusqu'à Sénèque ou Marc-Âurèle. Nous ne faisons pas et nous n'avons pas à faire, grâce à Dieu ! une histoire de la philosophie. Notre seul but est de montrer par quelle filiation d'idées ces philosophes avaient été conduits à ce mépris de la mort» je dirai presque à ce fanatisme du sui* cide, dont tous les historiens anciens nous ont conservé de si nombreux et de si lamentables exemples. Or, ces faits eurent évidemment pour point de départ les principes de morale que les stoïciens avaient déduits de leurs dogmes. Cette

(1) Voir plus haut à la page 315. Voir aussi le passive de Josèphe que nous avons cité à la page 316 (note), qui prouve que la religion et la philosophie de Tlude étaient connues dans le monde romain.

morale était, par certains côtés, l'expression la plus pure et la plus grandiose du progrès de l'esprit humain pendant Tantiquilé païenne. Nous avons vu plus haut avec quel respectueux enthousiasme en a parlé Montesquieu. On peut encore la considérer comme le digne précurseur de la morale chrétienne^ et comme une protestation suprême de la raison humaine contre la corruption, qui envahissait le monde romain et devait en amener graduellement la dissolution. Mais elle portait en elle, en même temps, un vice radical qui permet de comprendre sa grandeur presque surhumaine dans certains cas, et dans d'autres ses désolantes maximes. Tous les stoïciens professaient la doctrine qu'il faut vivre et agir conformément à la nature, c'est-à-dire conformément à la raison et à la vertu, qui constituent la véritable nature de Thomme et la fin pour laquelle il est fait (1). De là celte conclusion que la volupté et le plaisir ne sont pas le bien, et sont seulement un moyen surabondant de pousser

(1) Jouffroy, Cours de droit naturel, t. III, p. 14.—- Cousin, Cours de Vhistoire de la philosophie, t. Ij p. 27/* et suiv. — Sénèque, Lettres, lelt. LXXI et LXXIV.

au bien les créatures douées de sensibilité* Ils ne tenaient donc presque aucun compte du corps et de sespenchants(l),et plaçaient le souverain bien dans râmO; c'est-à-dire dans la raison et dans la liberté. « Ce n'est pas dans une masse de chair, s'écrie Sénèque dans une de ses lettres^ que doit résider le bien suprême; il se corrompt en passant de la partie de nous-môme la plus noble à la plus vile : il n y a de vrais biens que ceux que la raison procure ; ils sont solides et durables. Ils ne peuvent ni périr, ni diminuer : les autres ne sont des biens qu'en apparence; ils portent le même nom que les véritables, mais ils n ont en réalité rien de bon ; qu'on les appelle donc des avantages ou pour parler notre langue, producta. Mais sachons bien qu'ils sont nos esclaves et non des parties de nous-mêmes ; admettons-les chez nous, mais n'oublions pas qu'ils nous sont étrangers (2). »

(l)Cicéron: « Zeno, quasi expertes corporissimus, aoi- » mumsolumcomplectitur. »{D€ finibusbonorumetmalorum, lib. II, cap XIL) — Sénèque, Lettres^ passiin.

(2) Sénèque, Lettres^ lettre LXXIV. Sénèque revient sur ceUe idée dans plusieurs de ses lettres, et dans presque tous ses ouvrages; mais, plus particulièrement dans les deux traités De la Providence et De la tranquillité de rame.

Il rassort de ce passage cette conclusion remarquable^ que tout être raisonnable doit aller au bien par la raison^ c'est-à-dire par Fintelligence; c'est-à-dire qu'il ne doit pas abandonner, selon l'expression de Jouffroy, l'accomplissement de sa destinée ou de sa fin au mouvement des penchants» à l'attrait du plaisir; car c'est là une qualité inférieure en lui et qui le rapproche des animaux (1). De là la nécessité d'une lutte continuelle contre les passions; de là toutes les vertuS; le courage, la force morale, la patience, la magnanimité, etc. De là enfin ce mâle précepte : Supporte {sustine), supporte les chagrins qui s'engendrent de la lutte amère contre les passions ; compte pour rien la révolte de tes plus chers sentiments, et tous les maux que la fortune t'enverra, la calomnie, la trahisoi), la pauvreté^ l'exil, les fers, la mort même (2). Mais

(1) Jouffroy, Cours de droit naturel^ t. III, p. 17. — Sénèque, Lettres, et plus spécialement la lettre LXXIV.

(2) Cousin, Cours de r histoire de la philosophie, 1 1, p. 276. — Voici un passage remarquable de Sénèque :« Saistu d'aujourd'hui que tu es menacé de la mort, de rexil,de la douletir 7 Tu es né pour tout cela. Tout ce qui peut arriver, regardons-le comme certain. Ce sont là tes principes, je le

(le là aussi cette conclusion suprême que lorsque le sage est las de combattre, lorsque Iq pureté de son âme lui semble en péril, lorsqu'enfin il en arrive à désespérer d'être victorieux dans la lutte, il peut et il doit la terminer par la mort, comme Gaton et tant de grands hommes lui en ont donné l'exemple.

Tous les ouvrages des stoïciens nous ont transmis cette doctrine. Sénèque va même jusqu'à mettre dans la bouche de la Providence ou de Dieu ces paroles si significatives : ce J*ai placé tous

sais, (iependant, je te conseille de ne pas plonger ton âme dans cette inquiétude , car elle en serait oppressée, et elle aurait moins de vigueur lorsqu'il faudrait agir... Dis que tu as un corps fragile et mortel, auquel Tinjustice et la violence n'apportent pas seules de la douleur; les voluptés elles-mêmes se changent en tourments. Les excès de la table sont suivis d'indigestion, d'ivresse, de la torpeur ou du tremblement des nerfs, la débauche, de ladéformation des pieds, des mains, de toutes les articulations. Je deviendrai pauvre ? Je serai comme le plus grand nombre. Je serai exilé? Je me figurerai que je suis né au lieu de mon exil. Je serai enchaîné ? Qu'estce que cela? Suis-je libre maintenant ? La nature m*a attaché au joug si pesant de mon propre corps. Je mourrai ? Tu te dis, je cesserai d'être sujet aux maladies, à l'emprisonnement, à la mort. » (Sénèque, Lettres, Lettre XXIV.)

570 HISTOIRE DU SClGfbE

teô biens éa toi-même, et ton bonheaf consiste à n'en avoir pas besoin. Mais il survient des circonstances affligeantes, affreuses, dores à stipporter ! je ne pouvais t'y soustraire, mais je t'ai arUé contre elle. Souffre donc codrageuseaiettt ; C'est en cela que tu peux l'emporter sur Diéti même. Il est à Tabrides maux; tu leur es supérieur. Méprise la pauvreté : on n'est jamais aiissi paatte qu'on Tétait en naissant. Méprise la douleur : elle cessera où tu finiras toi-même. Méprise la fortune: je ne lui ai pas donné de trait qui aille jusqu'à l'âme. Méprise la mort : elle n'est qu'un terme ou un passage. J'ai surtout pourvu à ce qu'on ne te retint pas malgré toi dans la vie ; le chemin est ouvert : si tu es las de combattre^ tu peux fuir. Voilà pourquoi, de tous les besoins auxquels je t'ai soumis, le plus facile à satisfaire est celui de la mort. Ta vie est sur une pente, c'ë^t pour U retenir qu'il faut des efforts. Considère codïbien est courte et unie ta voie

qui mène à la liberté! Je n'ai point mis autant d'obstacles à ta sortie qu'à ton entrée dans la vie.... »

« Les taureaux les plus gras succombent sous une légère blessure : le moindre effort de la main

terrasse les animaux les plus vigoureux; le fer le plus mince peul rompre les liens du col ; et quand rarticulalion^ qui le joint à la iéte, est une fois coupée, la masse entière tombe. La vie n est pas |)rofpndément enracîilée dans Thomme; il n'est pas même besoin du fer pour Ten faire sortir; il ne faut pas une blessure qui pénètire jusqu'aux entrailles. La mort est à ta portée} je n'sfi point marqué d'endroitd particulierd pour les coups : ils sont tous inohels. Gé qu'on appelle mourir, cet instant où Yktae se sépare du corps, est trop court pour que la darée en soil sensible. Soit quun cordon t'étrangle, seil que Teau t'ôte la respiration, soit que la durôté du sol fracasse ta tête, à la suite d'une chuté volontaire, d'un lieu élevé; soit que tu t'étouffes en avalant des charbons ardents ; sous quelle forme que tu cherches la mort, elle sera pronipto.- Ne rougis-tu pas de craindre si longtemps oè qui dure si peu (1) ? »

Le suicide était donc inévitablement au bout

(1) Sénè(lae, De providentia. Chap. VI. Vofye* aaasi lèft lettres XII, XXIV, LVIII^ LXX. etc. Voyez encore le traîtéi de Tranquillitate animi.

de toutes ces doctrines. Le terrain était d'ailleurs parfaitement préparé pour favoriser leur propagation. En Grèce, l'immense désordre moral et matériel qui suivit la mort d'Alexandre, les dissensions, les haines^ les vengeances, qui désolèrent tous les états et jusqu'aux plus petites villes de cette malheureuse contrée , et ne cessèrent qu'après la conquête romaine; à Rome, la concorde entre les citoyens affaiblie et détruite^ l'anarchie des factions, les séditions sanglantes, la guerre civile avec ses massacres, ses flots de sang , ses proscriptions et ses caprices, et â la suite de tous ces maux, la corruption des mœurs, Tabandon des anciennes lois, le relâchement des sentiments religieux, de la discipline militaire, du culte de la patrie et du foyer domestique, tout semblait s'être réuni pour rendre les esprits dociles aux enseigments, ici des épicuriens, là des stoïciens. Ce que ceux-ci produisirent à la longue, toutes les histoires, tous les écrits parvenus jusqu'à nous le proclament à Fenvi les uns des autres. Ce fut comme une immense lassitude qui s'emparade toutes les âmes, un malaise moral, un mécontentement de soi«mêm6; une sorte de besoin de mourir, dont

bien peu furent exempts (1). De là naquit une véritable épidémie de suicide qui gagna de proehe

(1) Quelques philosophes grecs, et après euxSénèque ont très bien décrit cet état de Tâine, cetœdium vitœ, ce besoin de mourir qui envahit le monde romain, sous les empereurs. Dans son traité de Tranquillitate animi, ce grand écrivain nous montre Tâme de ses contemporains toujours flottante, toujours isolée, toujours inquiète, se consumant dans une agitation stérile, voulant aujourd'hui ce qu'elle ne voudra plus demain, mécontente de tout, d^elle-même et des autres, du passé, du présent et souvent de l'avenir. Dans cet état, l'homme recherche la solitude et la retraite pour trouver un peu de repos ; mais bientôt celles-ci lui deviennent lourdes et pesantes : « son âme abandonnée à elle-même ne peut soutenir sa propre vue. De là, cet ennui, ce dégoût desoi-même,

cette rotation continuelle d'une âme qui ne peut se flxer

De là encore, le chagrin, la langueur, les tempêtes d'une âme inconstante, qu'agitent alternativement et les élans de l'espérance et l'abattement du désespoir, qui maudit sans cesse un repos importun, qui gémit de n'avoir rien à faire, et voit avec envie les succès des autres. » Cet homme alors se jette encore dans le mouvement et le bruit; il a besoin de se fuir lui-même, il appelle en vain à son aide les distractions, les voyages, des spectacles toujours nouveaux. c< Les voyages se succèdent, les spectacles se remplacent, et comme dit Lucrèce, hoc se quisque modo semper fugit,.. Mais que sert de se fuir si l'on ne peut s'éviter ? On se retrouve tou-

kl

S74 HISTOIRE OU SCiClPE

en proche et s'étendit à tout le monde romain^ qui dura plusieurs siècles et moissonna tous les

jours, oi; sp rapprocha de plus en pluç. ^açhOQsdopc que ce n'est pas aux Ijeux, m^s à qous-mêœ^ qu*il faut nous en prendre. Trpp fiaib|es pour supporter et )a peine et |e plaisir, nous ^oiqnies également à chaire et aux autres et à nousr munies. Aussi, l^eaucoqp ont p^s le parti de ipourir, en yoyaqt qu'à force 4^ çt)anger ils ne faisaiept que recommen- ^f Iç ni^we perc|e, s^qs ^ucuq /espoir de trouver rien de nouy^y. Qiioi I toujours la même chose 7 Ce mot qui fait le désespoir deiç voluptueux les a souvent dégqqtés du monde ^ntjer et même 4c )a vie. » (Sénèque, de franquillitatf anmi. G|iap. IL)

Lucrèce avait cpnqu et éiqdij^, ay^ntS^qèque, cette mala4ie de son époque. Il l'a décrite presqqedans |es mêmes termes. « Si leisf hommes connaissaient |a cause et l'prigiqe 4cs maux qui asriégent Leur âm^, pomme ils çeqtept le poids accablant qui s'appesantit çqr ^n%f leur vie q^ serait pas si malheqreuse. On ne )es verrait pas chercher toujours saqs savoir ce qu'ils désirent, et changer sans cesse de place , comme si, par cette oscillation continuelle, ils pouvaient se délivrer du fardeau qui {es oppriqie. Celui-rci quitte sqn riche palais pour $6 dérober à l'ennui ; oaais i| y rentre, l'iqstant 4'après, ne se trouvant pas plus h^qreui ail}eqrs. Cet autre se sauve prépipitanin^nt daqs ^a vilja ; on croirait qu'il accoqrt pour y ^teindre un incendie. Mais à peine en a-t-il touché les limitas qu'il y troqye l'ennuf. Il succombe fiq soninieil et cher-

aps des niill^ars de yictiipes. Tristeq saturnsli^ de 1^ pior^daps lesquelles se précipitèrent, coii^ll^/^ à renvi et avec uqe fureur ^uvage, tout ce q}i§ cette civilisation mourante produisit de pli)9 graqd par le cœur ou l'intelligence, ou de plus illustre par la naissance et la fortune !

Devons-nous maintenant rappeler les faits particuliers qui sont disséminés dans tous les écriti^ du temps? Ce serait là une tâche aus^f longue que fastidieuse, et qui n'offrirait d'ailleurs qu'un intérêt bien secondaire. Les anciens ne faisaient pas de statistique, ou du moins il n'en est rien parvenu jusqu'à nous. Nous ne pouvons dope rien savoir de positif sur le chiffre annuel des morts volontaires à la fin de la république et SQus les empereurs, et nous sommes obligés do nous en tenir à des conjectures. Cependant, toift porte à croire que ce chiffre a dû être très élevé. Il suffit de parcourir les écrits de Diogène Laerce, de Plutarque, Cicéron, Dion, Suétone,

cl)9 fi s'oiibli^r lui-même, ou regagne bientôt la ville avec |a même vitesse qu'il Tavait quittée. Ainsi chsu^un se fuit sans c^sse, o^is sans pouvoir s'éviter. On se retrouve toujours. » ((.ucrëcs, lie Fiaiyra deorwniy iiv. \\\, vers 1,066.)

Tacite, Sénèque, Pline, etc., pour se rendre compte de la facilité avec laquelle se donnaient la mort les personnages les plus éminents, des philosophes, des écrivains, des guerriers, des jurisconsultes, etc. Tous les motifs, même les plus futiles, un froissement d amour-propre (1), la satiété et le dégoût des plaisirs (2), la recherche d'une vaine gloire (3) , une maladie quelquefois légère (4), un revers souvent répara-

(1) Fulvius, favori d'Augusle, ayaut méconlentéson maître pour avoir divul^é ua secret que celui-ci lui avait confié, annonce à sa femme qu'il est résolu de se tuer : « Tu ne feras que raison, veu qu'ayant assez souvent expérimenté Tincontinence de ma langue, tu ne t*en es point donné de garde : mais laisse que je me tue la première. » Et, sans autrement marchander, se donna d'une épée dans le corps. (Alontaigne, Essais, Liv. II, chap. III.)

(2) Le suicide d'Apicius (Sénèque, Consolation à Uelvia^ Chap. X); celui de Pétrone (Tacite, Annales, Liv. XVI, chap. XVIII).

(3) Suicide d'Isocrale, à Tâge de quatre-vingt-dix ans (Yalère-Maxime, liv. III) ; celui de Démoslhène (Plutarque, Vie de Démosthène) ; celui de Gécilius Gornutus (Tacite, Annales, liv. IV, chap. XXVIII), etc., etc.

(A) Les philosophes Speusippe et Cléanthe (Montaigne, Essais, liv. II, chap. III et XIII) ; Pomponius Atticus, Tami

ble (1), le désir d'échapper à la tyrannie, ou de se soustraire à un supplice immérité (2), tous les motifs, disons-noqs, étaient bons pour amener la plus funeste résolution.

Et puis ces exemples venus de haut devaient nécessairement trouver de nombreux imitateurs. Personne n'ignore le rôle immense que le besoin d'imitation exerce sur les déterminations humaines, même les plus graves. Nous avons rappelé l'histoire des filles de Milet, et celle des citoyens romains qui se tuaient, comme à l'envi les uns des autres, sous le règne de Tarquin. Nous reviendrons plus loin sur cette question. 11 sem-

de Cicéron (Cornélius Nepos, Vie d*Atticus) ; Tullius Marcelinus (Séuèque, Lettres, lettre LXXVII]. Cornélius Rufus et Titus Arislon. dont Pline nous a conservé Thistoire (Pline, liv. I, leti. XII et XXII).

(1) Brutus et Cassius. « £t Cassius et Brutus, au contraire, achevèrent de perdre les reliques de la Ronoaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la précipitation et témérité de quoy ils se tuèrent avant le temps et Toccasion. » (Montaigne, Essais, liv. II, chap. III.}

(2) Le nombre de ces malheureux fut innombrable. Nous citerons seulement Sénèque, Thraséas, Corbâlon, L. Arrun* tius, Petus, sa femme Arria, etc. , etc. (Voy. Suétone, Tacite, Dion, pasiiim.)

878 HUSTOipB DÏJ SU|Cipp

bleraitd'ailleurs que cette observation n'avait paa échappé aux ancienst Dion Gpnstat$ que soq^ |q règne de Claude, après la révolte de S{;ribQniaT nuSy le suicide devint une véritable inQdQ 4t qu'on tomba dans do tels excès, qu'on fit consister le plus grand bonbeur et la plus grande gloire | souffrir la mort ou à se la donner, de gaieté d§ cœur (i)* Du temps d'Horace, les gens désespérés! allaient se précipiter dans le Tibre du baut du pont Fabricius (2). Presque tous les écrivain^ disent ou laissent deviner que ce fanatisme de la mort a vai{; gagné toutes les classes de la popula-* lion. Sénèque rappelle à Lucilius, dans une de ses lettres, que sans avoir à rechercher dans l'hisjpjre 4^ passé, jl trouvera, dans le siècl^ méfue qU ils viyaieiit, des hpmpQ§s de tQ^s Ifif rangs j de toutes les fortunes^ de tous k^n ^ges^ qui ôHl mis fin à leurs maux, par une mort volontaire (3). Plus loin, dans une autre de ses lettres^ il lui donne en exemple le suicide récent de plusieurs gladiateurs, puis il ajoute : « Nous jrçgar^eps ÇQ.miRe inimitables les Caton, les §ci-

(l)Dton,liv.LX.

(9) Horace, Satires^ Hv. n, sat. III.

(3) Sénèque, Lettres y leWre XXIV.

BUtX. LES ROMAINS^ ft?9

pion» et tant d'autpes que nous som^ies ^gcqk* tumés à admirer ; m^i^ je te f^rai VQir que cett^ vertu est aussi cpmmune c^p^ les ^léros di^ cirqufi| qi|6 pariQQi les ol)efs de 1^ guerre cjvile (i)* » Tacite et PIi}tarqu^, après avpjr raconté le suicide deTempereur Otbop, ajoutept que quelque soldats se tuèren|, auprès de son bûcher, non pa|r crainte pu par remords, mais par une émulation de gloire e( par attachement pour pe prince, Tacite fait aussi Remarquer que depuis, à JQé^n^Çy à Plaisance^ et cjans (es autres camps, b^^ucoiip de morts seipblables célébrèrent ceUe d'0(hpn : Qc Ççlebratum i4 genus mOT^is {^\ » Yojçi ençojre une réflexion de Tacite. Cet écriv^jp gyai:^! à fîtconter )a mor^ ^e L. Pison, préfet 4o ftome, sous Tibère, ajoute, ayec sa concision or(|inajre,roruin, im tantâ claritudine, fatoobiit (3). Ces f^its, (|ue.je

(1) Catones, Scipionesque , et alios, quos aodire cain admiratione consuevimus, supra imita tionem positos putamas : jam ego istam virtutem hahere tam multa exempla ia iudo bestiario, quam in ducibus bellici?iiis,ostendaui. » (SeMiet, Epist, epist LXX.)

(2) Plutarque, Vie d'Othm, — Tacite, Histoire^ liv. II, chap. \LISL

(3) Tacite, Annales, liv. VI, chap. X.

d60 LÉGISLATION DU SUICIDE

pourrais multiplier, pour ainsi dire, à Tinfini, doivent suffire pour justifier les expressions d'épir demie de suicide^ dont nous nous sommes servi un peu plus haut, et pour faire admettre, qu'à l'époque dont nous parlons, celui-ci était très fréquent à Home et dans les provinces, ainsi que dans toutes les classes de la population.

D^âilleurs les lois qui régissaient la matière, et elles étaient nombreuses, semblaient avoir été faites pourfavoriserledéveloppementdecefuneste penchant/Évidemment inspirées par les doctrines et la morale stoïciennes, elles professaient un véritable culte pour la liberté humaine. Mori licet eut vivere non placety tel est, ainsi que nous l'avons déjà dit, le principe qui les domine toutes. C'est à cei point qu'une de ces lois l'applique même aux exclaves : « Si un esclave s*est blessé, dit-elle, le dommage ne doit pas être déduit de son pécule, pas plus que s'il s'était tué ou précipité; car il est permis par la loi naturelle, même aux esclavos, de sévir sur leurs corps. Licet etiam servis naturaliier, in suum corpus sœvire (1). »

(1) Digesle, liv. XV. lit. I, 1. 9, § 7. — Ulpianus, liv. 29.

CHEZ LES ROMArNS. S81

Cependant, en accordant cette faculté à Tesclave, le législateur veut sauvegarder aufant que possible les intérêts du maître. Aussi annule-t-il la vente d'un esclave, lorsque celui-ci a fait quelque temps après une tentafive de suicide (1). Voici les curieux motifs sur lesquels il s^appuie : <« E^t dit {réputé) mauvais esclave celui qui fait quelque chose pour se retirer des affaires de ce monde : qui a essayé de se pendre, qui a pris du poison, ou s'est précipité d'un lieu élevé, ou a fait toute autre chose, dans Tespoir de se donner la mort ; car il est capable de tout oser contre les autres, lorsqu'il a osé agir ainsi contre lui-même (2). » Ces deux lois sur le suicide des esclaves ne sontelles pas une preuve éclatante que ce triste penchant avait pris une énorme exten^ion^ et avait gagné jusqu'aux esclaves, si nombreux dans le monde romain ?

Quant à ce que nous avons dit plus haut, que la loi elle-même tendait à en favoriser la produc« tion, Tacite le constate d'une manière très netle^

(1) Digeste, liv. XXI, lit. I, 1. 23, § 3. — Ulpianos, liv. 5.

(2) Digeste, id., id.

ëiSiS LËGiSIiAttÔN DU SUICIDE

lors(JuO las, poxir ainsi dire, d'enregistrer dansl ses annalesles morts volofitàires de tant d'botniné^ illustres dans l'Êfàt, (Jiii signalèrent surtout les dëtriiers iriois du tèghé de Tibère, il s'écrie : <» Cependant le sang coulait à Rome éans interrtiptioh. LaËéon, qui âtàit gëuVérilé \û M^È^sie» se fit ôiivfû les veinés, et fut imité par sd femdiô Paiiéa. Là crainte du bourreau multipliait aioét lés mortâ volontaires. D'ailleurs ceux qui se laissaient €k)ndamner, étaient dépouillés de leurs biens et privés de sépulture^ tandis que ceux qui disposaient eux-mêmes de leur vie, assuraient leur sépulture et la validité de leurs testaments : c'était la récompense de leur prompte résolution (1). »

Il paraît, en effet, que, sous les premiers en!pereurs, les choses se passèrent ainsi à peu près constamment. Suétone est ici d'accord avecTaeite. Mais cette espèce d'immunité acoordée aux individus qui prévenaient leur eondaiftnation

(1) Nam prumptas ejus inudi mortes metus carnificis faciebat, et quia damnati, publicatis bonis, sepultura prohibëiîàhitlr, eorutn ^ui de se stalùebant iiumabantàr corpora, manebant testamenta, pretium festinandi. » (Taciti Anm^ Hum, lib.» YI, chap. XXIX.)

CÈÈt LES liOÂlAINS. 885

par utie thbfl vôloiitatfé, ènlëVàit an flàô littè somme ôdnsidétàble de revehUS; Gëllë-6i ëlëit même, dahs quelques circonstances, l'ôcCâsfo4i de dépenses très onéreuses pour lé trésor publie, qui payait les délateurs, dans les cas de c#imôà de lèse-majei^té, ainsi qiié cela tésultô du témoignage de Tacite (1). C'était là Chose gravé » surtout pour des princes dont les besoins aug* mentaient sans cesse, et qui étaient très pOd scrupuleux sur le choix des moyens Remployer pour les satisfaire. De là sans doute la loi de

(1) Tacite, Annales, liv. IV, chap. XXX. Il rappelle qu*à roccasioii du suicide de Coroutus, on proposa dans le sénat l'abolition des récompenses accordées aux accusateurs, dans les cas où les accusés de lèse-majesté se donnaient la mort à?ant le jugement.

Montesquieu a fait la même remarqué : « Sous leâ pr6-> miers empereurs, dit-il, la coutume s'introduisit de préfcnir la condamnation par une mort volontaire ; on obtenait ainsi les honneurs de la sépulture, et les testaments étaient exécutés. Mais lorsque les empereurs devinrent aussi avares qu'ils avaient été cruels, ils ne laissèrent plus à ceux dont ils voulaient se défaire, le moyen de conserver leurs biens, et lîs déclarèrent que ce serait un criiiié de s'ôtei* la vie, |»r le temordsd'un autre crime. » (Montesquieu» Esprit des LoiSé Uv. XXIX, chap. IX.)

dSU LÉGISLATION OU SUICIDE

Marcien : De bonis eorum qui antesententiamsibi conscivertmt morlem. n Ceux qui, étant accusés d'un crime ou surpris en flagrant délit, se tuent par crainte d'une condamnation imminente^ n'ont pas d'héritiers.

» Cependant Pius a écrit que, dans ce cas, les biens ne sont confisqués qu'autantque le crime, dont celui qui s'est donné la mort était accusé, aurait entraîné une condamnation a mort ou à la déportation.

» Il a écrit encore que s'il n'était coupable que d'un vol modique, ses biens ne devraient pas être confisqués, pas plus qu'ils ne l'auraient été s'itavaitété condamné pour le même fait. Aplus forte raison doit-on confisquer les biens du suicidé , dont le crime aurait entraîné une condamnation telle , que la confiscation s'en serait suivie.

»Mais si quelqu'un s'est donné la mort par ennui de la vie, par impatience d'une douleur quelconque ou par toute autre cause, ses biens retournent à ses héritiers, d'après la décision du divin Antonin. Adrien a même décidé que cette règle devait être observée lorsqu'il s'ag;issaït d'un père accusé d'avoir tué son fils* parce que.

CHEZ LES ROBTAmS. 385

dans ce cas, le suicide doit être attribué à la douleur d avoir perdu son fils (1). »

Comme on le voit sans peine, cette loi prévoit à peu près tous les cas qui peuvent se présenter. Cependant elle n*énumèrc pas complètement les causes qui rendent le suicide excusable ou licite; celles-ci sont indiquées dans quelques autres lois, qui sont disséminées dans le Digeste ou le Code, et dont celle qui précède semble être le résumé. Ces causes sont Tennui de la vie, ce tœdiumvitœ dont Sénèque nous a laissé une peinture si éloquente; un chagrin violent; Timpatience de la douleur ou d'une maladie; la vanité ou la forfanterie, comme chez certains philosophes, ajoute le texte (2); la fureur et la folie (â). Notons aussi, en passant, que, par une

(1) Dîgesie, liv. XLVIII, (it. XXI, 1. 3. Marcianus. De bonis eorum qui antè sententiam sibi mortem consciverunt.

(2) Digesle, liv. XXVIII^ tit. III, I. 6, § 7. - Ulpiaiius,

ih. la.

(3) Digesle, liv. XXVIII. lit. IV, I. 6, § 7. Code. liv. IX, liU L.De bonis eorum qui moriem sibi consciverunt. (frnp. Aotoninas.) Cette dernière loi ajoute, après avoir éauméré les causes précédentes, ou par une autre cause légitime. Rien

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