PERDAIIT LES XV* ET XVI* SIÈCLES
» de compte fait, » et qu'il était temps de se » rendre (1). »
Ceci n'est pas une digression inutile; il y a, au contraire, dans tous ces faits un grand enseignement que nous ne devons pas négliger. U n'existe pas , dans l'antiquité , d'exemple d'une ville qui ail eu à supporter de semblables horreurs, sans que ses habitants se soient tués en grand nombre. Les catastrophes de celte espèce ont été tellement nombreuses et sont si connues, qu'il est tout à fait inutile de les rappeler ici (2). Les Parisiens avaient donc en eux-mêmes un préservatif puissant, qui les sauva du désespoir. Ce préservatif, qui manqua aux anciens, était évidemment le sentiment religieux si exalté encore à cette époque, et la ferme conviction que la mort volontaire était, aux yeux de Dieu, le plus grand des crimes, et était punie dans l'autre vie de la damnation éternelle. « Ces misères et » calamités, ajoute Tau teurde la Satyre Ménippée^
(1) Satyre Ménippée (édlt de 1709), t. I. p. A&O.
(2) Montaigne, Essais^ liv. Il, chap. III etXIIL — Tacite, Annales et histoires, passim. — • Plutarque, Vies des grands hommes, passim, etc., etc.
»^àip^ntsuiviesdepIii^iei|rsinala(|iie8,eotreauti$t » d'enflur<^s dont tous les pauvres étoieqt t^Ufr » mentéfi, comme Tbydropisie; maisla roM^ine x>q!)'il8 jr foisoieat éloit la paûeoca, de iaqueU^^. )>il$ étoient tellement armés^ qa*e|Ie au|[fB^f)|g » encore plus que leur mal : et ne laî^soit-ofl » de faire infinies processions, avec les ,iod|}{n Ji gences et pardons que M. l^ lég^t jeur (}Qnnoit, » qui se gaignoient en la plusp^rt des églisi^s» » avec les sermons qu'ils oyoyeQl., qui leu^ fesof| » pirendre tant de courage avec tout c^ qu'fls 9 snduroyent, que les sermpas leur sa^voyent 4t p pain (!)• »
Il semblerait donc résulter de tou^ 00 qui pr(^ éède que, contrairement ^ l'assertion de M. Boujrquetot, le suicide a été extrêfn^^)enf rare pei^d^^ot les JLV^ et XYi* siècles. Qdia n'^st yrai pepppdaat qn^en partie ; car si M. BourquelQtavaj^ consMll^ les annales de la sorcellerie et de |a liplie démor QÎaque à cette époque, sa moisson aurait été t^ie^ autrement abondante. La mort volontaire était, en effej., fréquente chez ces pauvres fous qui, sous Iç Qpfn de pqsi^édés à]^ démqn, de sorciers^ d'ado-
(1) Satyre Ménippée, édit. de 1709, (^ I, p* ^19.
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r^teurg du diable, etc., ont ét^ en si grand nombre victimes d<^ Tignorance el d^ préjugés dejeiifscontarpporains. La science de la folie, CQn^ipe pprsopne ne j'ignore, est une science tout à f^U moderne. Celte maladie était presque cpa^tainmenl méconnue, et, jusqu'au milieu du xvui* siècle, les tous étaient assiuiiiés aux crimîaels même )es pl<is endurcis II faut lire dans l'ouvrage de M. Calmoil, sur la folie depuis la 'renaissance jusqu'à nos jours^ toutes CC9 lamaniables histoires d'hallucinés, de maniaques^ de mélancoliques ou d'épilepliques, condamnés impitoyablement au bûcher par des juges aussi barbares que fanatiques, pour se faire une jdpe du rôle immense attribué au diable, dans |es affaire^ hun^aiiies, pendanjkce^siècl|e$qi|i^i|*ei)^ peppndant la renaj^^s^uce de^ sçif3nf;ç$| ^e% |ettre$ et des arts.
La réforme de Luther, et phrs tard celte ëe Calvin, avaient porté dans toutes les classes de la société la passion, je dirai presque la fureur des discussions théologiques. Grâce à elles, la croyance aux esprits bops ou mauvpis, k U puissance des démons et à jeur ifjiervenlion pepa^nente dans les chose.^d.e 1^ terre) 4MaU davepue
&2& HISTOIRE m smcfDE
phis. générale et plus entière qu'elle Teût peutêtre jamais été. C'est dans les livres des exor* cistes, des inquisiteurs et de quelques légistes de l'époque, les Spranger (1), les Del Rio (2), les Bodin (5), les Pierre Delancre (4), les Michaelis (5), les Barthélémy de Lépine (6), les Boguet (7), les Wier (8), etc., qu'il faut étudier cette étrange aberration de l'esprit humain qui a fait
(1) Spranger, In malleo maleficorumy t. I.
(2) Del {lia, de la congrégation de Jésus, Disquisitionum magicarum libri sex (1599).
(SJ Bodin, De la démonomanie des sorciers. Paris, ia-^.
(U) Pierre Delancre, conseiller au Parlement de Bordeaux, Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons^ etc. Paris, in-4, 4613. — L'incrédtdité et mécre'ance du sortilège pleinement convaincue, etc. Paris, in-4, 1622.
(5) Michaelis, inquisiteur, Pneumalogie ou discours sur les esprits, in- 4, 1587. -^ Histoire admirable de la pos" session et convef^sion d'une pénitente séduite par un magi-
eien, in-8, 1614.
(6) Barthélémy de Lépine, professeur en théologie et frère de la congrégation de Saint-Dominique, {hiœstio de strigi^ bus. — De lùmiis apologia^ in Ponzinibium.
(7) Boguet, grand juge en Bourgogne, Discours des sor* cierê, 1 vol. in-8, 1603 à 1610.
(8) Wier, Opéra omnia, 1560.
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tant defousy etqui^ pendant si longtemps, lésa fait considérer comme coupables du plus grand des crimes, celui de lèse-majesté divine. C'est dans ces livres qu'on trouvera Thistoire de ces terribles épidémies de maladies morales et nerveuses qui épouvantèrent nos aïeux, Cest enfln dans ces livres qu'il faut rechercher la description^ des atroces souffrances de tant de malheureuses victimes, des pratiques du diable pour les amener à lui vendre leur âme, et des tortures auxquelles il soumettait ceux qui s'étaient donnés à lui. Or, parmi ces tortures, une des plus ordinaires était une impulsion irrésistible au suicide, dont la perpétration devait leur ôler toute voie au repentir et les lui livrer sans retour.
Aussi le suicide était très fréquent chez ces pauvres insensés, comme il l'est encore aujour* d'hui chez les fous(l). Nicolas Remy, procureur criminel du duché de Lorraine vers la fin du xvr siècle, a rendu compte, dans un livre intéressant (2), de ce qu'il a observé lui-même chez
(1) Yoir noire 2* chapitre, p. 190 et saiv.
(2) Nicolas Remy, procureur crkniuel du duché de Lorraine, Demonolatriœ lièrt très, 1596.
AiO ÈISTCttRfe DÛ SUiCtOB
tes démonolàlres et ftorèlers, qu'il a euà jdger î»eD(iaDi lès qiiîhee Mhéeé que du^èren( âes faneliong. Il constate que chez beahcodp d'entre MX qui auraient vmilu l*enancer db pacte qull^i ataienl fait avec Sa I An, eelui-ci faisait nattre dh |léiicbairt au sufckle tellëftié^nt pfdHOhcé; qu'il leur arrivaU souvient de i;e poriéèe^ de se noyer*, ad de se perrer d*iin instriimetil tranchant, il rajïilpëllé que oe beS4iin de mourir ^st tellement ItnpèriMt ekei quelques-uns, qu'uB ne saurait les suMeiller de trop près, el que, malgré tous les soiiis qu'on j àiit mis, il lui est arrivé d'en voir jusqu'à quinee ei^empies dans une ^ule année. Ceux qui nV ?ftient pas le courage jd'attenter eux-mêmes à leur vie suppliaient souvent lèurjuged'aeeélérer le moment de leur supplice, qui seul pouvait le& délivrer des obAOssious de leur ennemi et de leur maître, et les affranchir de cette vie de pisèreet de crime qui leur était odieuse (1). . P'aprèsSpranger, les démonolâtres de la bizute AUeu^ia^ne arrivaient aux audiences la ûgure el le corps cou\ei ts de meurtrissures el d'ecchymoses, el cbercbaieul souvent dans le suicide
(1) Nicolas Aemy, lat* cîL
PENDANT LÈS Xt' Et XVI' &IÊGLES. S&l
iin teiùèdé à leurs tourmièntsfl). Toas les dénoio^ hcgraphes otA tu un pliis ou rboins grand nombre ûe suicides ou dé tentatives de suicide chez les possédés, feorciers, magiciens, qu'ils ont connus. Jeanne de BrHied, supérieure des Ursdliftèà de Londres, qui fit condamner Urbain Grandief, Voulut un jour s*êtrangler avec une corde en prééètice de iM. Laubarde^ont ^2). Le père Mi* èbaelis, dans son histoire de la possession dé Madeleine de Mandols et du procès de Louis Gaùfridi, prêtre bénéficiéde Féglise des Âcoules, S Mstrsëille» raconte que le jour de Pâc|ue^ <» là h fille fcfioit si haut qu'on entendoit la voix de :bifien loin, et espouvantoit ceux qui l'enten*- 3(^ doiènt, Bcizébut la vexant aussi à rintérieur >^ dé pffandes tentations de désespoir, lui disant *i qtt*elie n'aVoit jamais fait une entière confe^ ti sïéii.. l'iiicitant à Éè prédptier de h fenêtre » qûÉité elle y éioit , ou à se frapper d'un cou- » teau quand elle étoit seule. La nuit précédente, » la vuulusl faire brusler, et elle ne consentant
(lj Spranger, loc. cit,
(2) De la Méuarday, Examen et discussion chUique de Vhistoire déi diables de LàMun. Liège» 17/id, iù-i2.
/iâS HISTOIRE DU SUICIDE
tt point, la jeta contre le feu, et fut trouvée toute a assoupie^ la teste touchant presque le feu (1). » Je pourrais multiplier les faits de ce genre « car le nombre des sorciers était immense» et les parlements ne sufGsaient pas à les juger. On était obligé de Jes poursuivre par bandes de dix» de quinze, de cent cinquante {"2). Croirait-on que sous le règne de François V^ on en ait déféré jusqu'à cent mille à la justice (â)? Nicolas Remj en fit brûler neuf cents en moins de quinze ans, dans le seul duché de Lorraine (/t). Il fut un moment où l'oT) en faisait périr par les flammes environ mille par an, dans le seul district de Côme,en Lombardie(5). On nous pardonnera une dernière citation, malgré sa longueur. Elle peint admirablement la superstition fanatique et la férocité naive de ces temps de violence, où Ton faisait si bon marché de la vie humaine. Cest un extrait d'un ouvrage sur la sorcellerie « de Bogaet ,
(1) [Vlichaetis, Histoire admirable de lapossesnony eic.
(2)Bodin, loc. cit.^ p. 167.
(3)De]ancre, De l'incrédulité et mécréance^ etc., p. 584.
{U) Nicolas Rémy, loc. cit.
(5) fiartbéleoiy de Lépiae, Quœstio de strigibus.
PENDANT LES XVl' ET XVll' SIÈCLES. ftâS
grand juge, en Bourgogne, sous le règne de Henri IV.
« Je tiens que les sorciers pourraient dresser » une armée aussi formidable que celle de Xerxez » qui cslojt neantmoins de dix-huit-cenls-mil » hommes ; car s'il est ainsi que Trois-Éclielles, » l'un des mieux expérimentez en leur meslier, » déclara, sous le roi Charles neuflesme, qu'ils » esloienl en la France Irois cents mil (les autres » lisent (rente mil), à combien estimerons-nous » le nombre qui se pourroit rencontrer es autres » pays et contrées du monde? et ne croirons- » nous pas encore que dès lors ils sont accreuz » do plus de moitié? quand h moi, je n'en fais » nul doute, d'autant que si nous jeltons seule- » ment l'œil sur nos voisins, nous les verrons » lous fourmiller de cesle malheureuse et dam* » nable vermine. L'Allemagne n'est quasi empé- » chée à autre chose qu'à leur dresser des feux ; » la Suisse, à celte occasion, en dépeuple beau- » coup de SCS villages; la Lorraine fait voir aux » étrangers mil et mil poutenux où elle les atta- » che; et pour nous (car nous n'en sommes pas » exempts non plus que les autres), nous voyons » les exécutions ordinaires qui s'en font en plu-
hSli HISTOIRE DU SUICIDE
D sieurs pays... Mais quel jugement ferons-nous »dc la France? Il est bien difficile à croire D qu^elle en soit répurgée» attendu le grand nom- » bre qu'elle en soutenoit du temps de Trois- » Échelles : Je ne parle point des autres régions » plus éloignées ; non, non, les sorciers mar- M chent partout à milliers, multipliants en terre, » ainsi que les chenilles en nos jardins... Je veux » bien qu'ils sachent que si les effets correspon- » doyoient à ma volonté^ la terre serait tantôt re- » purgée ; car je désirerois qu'ils fussent tous » unis en un seul corps, pour les faire brusler » tous à une fois^ en un seul feu (1). »
Ce que nous savons de la folie et surtout de la mélancolie et de leur influence sur la production du penchant au suicide^ suffit pour nous donner la certitude que la mort volontaire devait être commune parmi ces malheureux. Nous ne quitterons pas ce sujet sans faire ressortir le contraste remarquable qui exista, sous ce rapport, entre la folie produite par l'intervention supposée des démons^ et celle, au contraire^ qui eut pour point de départ la foi à une inspiration di-
(1) Boguet, loc. cit.^ dédicace.