PENDANT LES XVI* ET XVII* SIECLES
vîne. Les persécutions contre les calvinistes, qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes, déterminèrent, chez ces infortunés, une véritable épidémie de prétendus prophètes, qui se donnèrent comme envoyés de Dieu pour délivrer leurs frères et détruire le papisme. Tout le monde connaît la guerre d'extermination dont le Daùphiné, le Vivarais et les Cévennes furent le théâtre, et le rôle immense que ces pauvres fanatiques jouèrent dans cette guerre. Tout le monde sait que leur nombre se compta par milliers; que dans certains villages, les hommes, les femmes, et jusqu'aux enfants, furent saisis de ce triste don de prophétie, qui s'accompagna, à peu près constamment, de convulsions et d'une remarquable incohérence dans les idées. Ils étaient, disaient-ils inspirés par le Saint-Esprit et sous la protection des saints Anges, qu'ils voyaient voltiger autour d'eux.
Les gibets, la roue, le bûcher, les massacres et les exécutions en masse, les tortures les plus épouvantables, tout fut mis en usage pour arrêter cette déplorable aberration mentale, et tout échoua pendant plusieurs années. Les prophètes subirent les persécutions et les supplices
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avec un courago inébranlable ; obligés de se cacher dans les cavernes de leurs montagnes, ils y furent Iraqués comme des bétes fauves. Les uns se défondirent avec courage et moururent en héros; les autres, soutenus par un épouvantable fanatismCjSubirenlle martyre en marchant àrennemi à la tète de leurs coreligionnaires^ sans armes et sans autre défense que leur souffle, devant lequel, disaient-ils dans leurs rêves insensés, tout devait plier t;t s^évanouir comme la fumée. Et pendant tout le temps que dura cetlc longue guerre, on ne vit, parmi eux, aucun exemple de suicide; jamais il ne leur vint à la pensée d'anticiper sur les décrets de Dieu, et de mettre un terme à leur misérable vie, par une mort volontaire. Nous n'en avons du moins trouvé aucune trace ni dans leurs écrits, ni dans les nombreuses relations qui ont été faites de ce triste épisode de notre histoire. Que voir dans tous ces faits, sinon une éclatante confirmation de la thèse que nous soutenons, si éclatante qu'il nous paraît tout à fait inutile d'y insister plus longtemps? Nous voilà donc enfin arrivés au terme de cette longue revue de la législation en matière de suicide, que nous regrettons de n'avoir pas pu faire plus complète.
Cependant, telle qu'elle est, nous espérons qu'elle ne sera pas tout à fait inutile. Les faits qu'elle nous a révélés, les principes généraux qui en découlent légitimement, sont de nature, si nous ne nous faisons illusion, à attirer sérieuse* ment l'attention des philosophes et des législateurs, et peut-être à préparer la solution du grand problème que nous avons essayé d'étudier. Un grand fait nous frappe tout d'abord. C'est l'efficacité incontestable d'une législation dirigée contre le suicide, toutes les fois que celle-ci a été aidée par de fortes institutions religieuses et par la croyance générale au dogme d'une vie future et d'un Dieu rémunérateur et vengeur. C'est par contre son peu d'utilité ou son impuissance, au moins relative, toutes les fois que les dogmes contraires ont régné sur les peuples, ou aux époques de doute, d'indifférence et de rénovation religieuse et sociale.
Devons-nous en conclure que les lois pénales contre le suicide seraient inutiles à l'époque actuelle? Nous ne le pensons pas. L'expérience du passé prouve évidemment le contraire. Celleci nous enseigne en effet que, dans les premiers siècles de la monarchie, alors que l'Ëglise était
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toute-puissante dans TÊtal, que la foi lui livrait toutes les âmes, les sentences canoniques des Conciles, les bulles des Papes suffirent pour faire disparaître à peu près complètement les faits de suicide. Celui-ci étant défendu, au nom de Dieu, comme un crime d'autant plus grand qu'il ôtait au coupable même la possibilité du repentir, la punition la plus terrible était évidemment, pour ces âmes croyantes, celle de la damnation éternelle, que TEglise constatait aux yeux des survivants, par la privation des prières des morts et de la sépulture religieuse. « Le suicidé est mort comme un chien, suivant Fénergique expression d'un saint évéque, il doit être enterré comme un chien, et seulement pour qu'il ne blesse pas Todorat des vivants. »Le pouvoir civil n'avait pas à intervenir. Quelle peine plus effrayante et plus efficace aurait-il pu trouver dans les codes de la justice humaine?
Les choses se passèrent ainsi tant que Tautorite spirituelle de l'Église fut acceptée sans examen et sans discussion. Mais lorsqu'un premier coup entêté porté à cette autorité, lorsque q^uelques hommes nourris, à Tombre des cloîtres, des doctrines philosophiques de l'antiquité ,
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osèrent élever la voix contre elle et revendiquèrent» quelquefois au prix de leur vie, les droits imprescriptibles de la raison humaine, ces discussions passionnées jetèrent le trouble dans quelques âmes , et tout porte à croire que les suicides devinrent un peu moins rares qu'ils l'avaient été jusque-là. Le pouvoir civil vint alors au secours de la foi, et réprima cette tendance en lui opposantdes peines temporelles, qui avaient été jusque-là inutiles. Gela est si vrai que depuis la loi de Saint-Louis, qui condamne le suicidé à la conGscation de ses biens meubles, les peines devinrent de plus en plus sévères à mesure
que Tinfluence de TËglise sur les consciences diminuait, et que les hommes revenaient aux
opinions an^.iennes sur la légitimité et la noblesse de la mort volontaire. Il suffit de jeter les yeux sur les pages qui précèdent pour se convaincre que lordonnance de 1670, et la jurisprudence barbare et inhumaine à laquelle celle-ci donna naissance, ne furent que l'expression de ces deux tendances parallèles : TaiTaiblissemenly du sentiment religieux et l'augmentation lente, mais progressive, du nombre des morts volontaires.