‹ Du Suicide: Unité de son étiologie. Son traitementChapitre 17 sur 30 · CAR AT · texte numérisé non relu

CAR AT

Voici donc établie la valeur de deux facteurs dans la question du suicide le célibat et le mariage. Nous avons vu qu’à de rares exceptions qui peuvent, du reste, s’expliquer, lé mariage est contraire aux idées de suicide. Il nous reste à examiner la troisième position : le veuvage. Or celui-ci découlant du mariage et étant toujours possible, on peutse demander s’il ne vaut pas mieux rester garçon. La statistique nous répond toujours avec ses deux résultats, celui d’Oldenbourg, pour les suicides en

général, celui de France pour année moyenne.

A.— Grand Duché d’'Oldenbourg.

Coefficients de préservation des veufs par rapport aux célibataires de chaque sexe par 10.000 habitants de chaque groupe d’âge pendant l’ensemble de la période 1871-85.

Hommes Femmes Demorar0%ans 7 » > ASE RS AAA En »

HD AO ="... 1.69 1e 07 40: 8150 LUS 0.66 , 0.77 5 DRE POI RERR 0.97 1.33 C0 D AUD US 0,79. 1.12 PR OT RES 4.02 >

Passons au tableau des coefficients de préservation en

France :

France (1889-1891).

Coefficents de préservation des veufs par rapport aux

célibataires calculés par 1.C00.000 d'habitants de chaque groupe d'âge, année moyenne :

Hommes Femmes De 15 à 20 ans... » 0.23 CA AN APTE 1.66 1.60 25 à 30 — ...... 0.95 0.84 30 à 40 — ,..... 112 0.61 ADEA TOO NX 1.35 1.01 DDAALONE = Ne 1.46 1.02 GOUT NE: 1751 0.77 AOL A SOC EE 1.54 0.83 AUEdelà Lin La 1.36 0.79

Nous avons les résultats bruts, il s’agit de les interpré- 1er:

Le premier axiome à poser, car il est la base de toute notre thèse, est l'influence néfaste du célibat au point de vue du suicide.

Si, comme on l’a invoqué jadis, comme on linvoque encore, la misère, les ennuis, pris en eux-mêmes, doivent être considérés comme les vrais facteurs de la mort violente, le célibat sera l’état civil idéal pour vivre, ou mieux pour ne pas se tuer. Pour lui en effet point d'ennuis lui venant de sa femme, point de craintes au sujet de ses enfants, ainsi que le dit le mot populaire « il n’a qu’à vivre pour lui-même ». Or les chiffres sont là qui infligent à cette thèse le démenti le plus catégorique.

Que voyons-nous en effet?

Si l'on a transcrit les résultats sur un graphique, comme nous l’avons fait, on constate que de 15 à 20 ans, les

époux se tuont plus que les célibataires. Et cela se con-

çoit. À ce moment, celui qui n’est pas marié, ne peut pas véritablement porter le nom de célibataire, car on ne peut pas diviseralors, ccmme à partir de 20 ans, la société en mariés et en célibataires. Le non marié appartient encore àcet âge à la famille dont il sort, il est encore fils ou fille, dans ce sens qu’il appartient à ses parents, qu’il subit leur influence et par eux profite de la situation favorable que crée contre le suicide l’état familial. Le marié se met au contraire dans une situation exceptionnelle. Comment admettre que l'individu soit apte à sortir d'une famille et à en créer une autre alors qu'il n’a pas 20 ans? Il n’a pas encore les forces suffisantes pour résister aux épreuves qui vont l’atteindre non seulement dans sa personne mais dans les êtres qu'il va grouper autour de lui. Et ce qui prouve bien que telle est l’explication, c’est que tandis que le coefficient de préservation de l’époux est de beaucoup inférieur à celui des célibataires de même sexe, puis qu’il n’est que de 0,22, celui de la jeune femme atteint son maximum. Chez elle, point de préoccupations graves, elle a la réalisation de ce qui est sa vie, le mariage, sans enavoir encoretoutes les préoccupations, que crée la maternité. Et si son coefficient est de suite élevé c’est que chez la femme, la famille, le foyer représen- ‘tent tout l'idéal. Ayant atteint ce dernier, et en jouissant avec une félicité sans nuages, comment ne se tuérait-elle pas en nombre insignifiant. |

Mais, dès la période suivante, de 20 à 25, les résultats changent. Nous voyons la courbe de l'époux faire une ascension ct la continuer encore de 25 à 30 ans où elle atteint

son coefficient de préservation maximum. C’est qu’alors

l'homme est devenu véritable chef de famille. Il se trouve alors dans sa véritable période d’état de reproducteur. Dans la force de l’âge, c’est le sentiment de procréation qui domine, et les situations autres sont secondaires pour lui. Aussi la vie de famille, quoiqu'il soit au-moment le

plus actif de son existence, au moment où la lutte pour

‘subsister est à son maximum, la vie de famille, grâce à

son action tutélaire, le protège contre les défaillances. Il se sent soutenu et par quelqu'un qui le comprend et panse ses blessures d’amour-propre, sa femme, et par ceux à qui il veut une vie douce et agréable et qui le récompensent d’un sourire, ses enfants, Quelle diflérence alors avec le célibataire ! Celui-ci, seul, ne trouve aucun appui. [Il est obligé de puiser en lui-même et rien qu’en lui toute l'énergie nécessaire. Alors que le marié, rentré chez lui, se trouve dans un milieu réconfortant, ne seraitce que parce quil lui permet d'oublier les circons-

tances douloureuses qu'il vient de traverser, ne serait-

ce même que par le changement de préoccupations, le

célibataire reste en tête à tête avec toujours les mêmes pensées. Bref, tandis que l’un est enveloppé, finie sa journée, d’une atmosphère toute autre que celle dans laquelle les affaires de la journée l’ont fait vivre, atmosphère pleine de calme, d'oubli et de réparation, le célibataire voit sa vie intime envahie par les tourments de la vie publique et en outre, il w’entend jamais une parole de réconfort. Alors que l’un à un but dans la vie, et qui dit but dit volonté d’y parvenir à tout prix, ce but étant le bien-être de ceux qui vivent de lui, pendant sa vie et après sa

mort, le célibataire ne voit que lui et ne peut songer à

autre chose que sa satisfaction personnelle, donc quelque chose qui doit finir avec lui-même.

* Aussi vienne une adversité un peu forte, alors que l’époux la surmontera à cause de sa femme et de ses enfants, le célibataire s’abandonuera et se tuera, cela d’autant plus facilement qu’il n’enterdra autour de lui aucun encouragement sincère. ,

Ce qui prouve que le mariage agit bien par lappui qu’il donne à l'individu c’est que le coefficient de préservation est moins élevé chez le veuf, moins élevé chez la femme.De plus, la préservation du mariage étant toujours la même, nous aurons bien la preuve que le mariage agit par cet appui, si nous voyons cet appui diminuer quand, par suite des exigences de la vie,nous voyons augmenter les chances de suicide.

Ainsi, alors qu’à Paris la moyenne du coefficient de préservation des époux par rapport aux célibataires n’est que 1,56 nous voyons le coefficient de province atteindre 2,88. La lutte étant moins âpre en province on conçoit que le coefficient sera plus élevé, tandis qu'à Paris une partie de ce chiffre favorable sera épuisée par la différence en plus des ennuis journaliers. Une autre chose prouve encore que le mariage protège efficacement, de lui-même, l’individu, c’est que, pour la femme, les deux coefficients sont sensiblement les mêmes. |

De quoi provient cette préservation parle mariage ? Deux choses constituent pour chacun des deux époux la famille :

1° l’autre conjoint ; 2° le ou les enfants.

Quelle est l'influence propre à chacun de ces deux

A ne

facteurs, c'est ce que va nous dire le tableau suivant. Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe.

(Coefficients de préservation).

Epoux de 45 ans avec enfants....... Nue 0 — sans LU DEV Re an ml D Epouses de 4? ans avec enfants...... 1.89 — sans LOTO UE 0.67 Veufs,de 60 ans avec enfants......... 1.6 — sans nl ee ee 17e Veuves de 60 ans avec enfants...... 1200 — SANS MEN EN TELL M 0 OÙ

Si la nuptialité avait le rôle important ce qui devrait être marqué surtout, ce serait la différence des coefficients entre époux sans enfants et veufs sans enfants, 6r nous constatons que, à quelques dixièmes près, ces chiffres. sont semblables : 1,5 et 1,2 pour les hommes, 0,67 et 0,60 pour les femmes.

Car, dans ce cas, comme il n’y a pas d'enfants, seule est en jeu la crise provoquée par la mort de l’un des deux mariés. On voit que cette crise modifie peu les résultats, c’est donc que cette cause agit peu sur les individus.

Comment au contraire agissent les enfaits ?

Nous aurons cette réponse en examinant si les enfants : élèvent ces coefficients de préservation. Cr, chez l’époux comme chez le veuf, ils prennent un taux élevé. Le coefficient de l'époux avec enfants monte à 2,9 alors que sans enfants il n’est que de 1,5, celui de l'épouse passe de 0,67 à 1,89, ce sont donc des différences sensibles puisqu'elles dépassent toutes deux l’unité.

/ Pour les veufs lexplication est encore plus claire.

Hauviller 4

ep Veufs et veuves sans enfants se tuent sensiblement de même que mariés sans enfants.

Sans doute, lorsqu'ils ont des enfants, leurs coefficients sont loin d’équivaloir à ceux des mariés, mais ils dépas. sent ceux des époux sans enfants, c’est donc que ces derniers agissent plus que la nuptialité. La différence moins grande entre veufs avec enfants et sans enfants qu'entre mariésavec ou sans enfants est une preuveencore en faveur de notre théorie. Si leur préservation est moindre, c’est qu’à l'âge où nous les examinons, 60 ans, les veufs sont bien souvent séparés de leur descendance, soit que celle-ciait disparu dans la mort ou se soit écartée d’eux entraînée par un sort nouveau : situation à se faire, mariage etc.

En résumé, nous l’avons vu, la famille est un puissant agent de préservation contre le suicide, agent d’autant plus puissant nécessairement que la vie commune est plus étroite, plus unie, ct, l’on peut dire, que la famille est plus nombreuse. Ce dernier point n’est-il pas amplement démontré par ses considéralions, qu’en France la natalité ayant fortement diminué nous voyons le suicide atteindre des chiffres fort élevés, qu’une famille est d’autant plus sérieusement réglementée qu’elle est plus nombreuse, car pour la faire subsister, il faut une discipline. plus rigoureuse, les caractères qui la composent étant plus variés ; enfin, si la famille est peuplée, peut-on dire, ses membres ont plus de chances de demeurer en contact que s'ils sont clairsemés et par suite ils prolongent plus longtemps son influence protectrice.

Ce qui agit, dans son rôle de préservatif, ce sont, non

RTE SR

pas les sentiments qui ont poussé à s’unir deux individus (ce facteur, nous l'avons vu, a une importance minime) mais les enfants, les produits de cette union. C’est done dans ce fait de groupement nombreux, et c’est bien là une société, que nous trouvons l'explication du rôle de la famille. C’est, parce qu’elle lui permet de satisfaire à son besoin d’être sociable, que cette réunion d'individus, unis par la volonté, les ascendants, par la consanguinité, les descendants, garantit l’homme contre les entreprises du suicide. |

Ces deux termes de la vie de l’homme, société et procréation, se trouvant satisfaits au maximum dans cette façon d’être, on comprend que l’homme ne cherchera pas à détruire cette situation, n’aura même qu’un but, continuer à la vivre le plus longtemps possible.

Il peut arriver cependant que cette société se rompe, que les époux viennent à divorcer, et aussitôt le coefficient d’aggravation du suicide s'élève, surtout chez l’homme, car, à cause de la législation et des coutumes, c’est lui qui profite le plus des secours que donne la famille. |

Cette action du divorce est si puissante que nous l’enreyistrons dans tous les pays quelles que soient leur situation géographique, leurs mœurs, leurs lois, leur religion.

Il y a là un parallélisme que rien neparvient à rompre, et qui existe non seulement dans les moyennes mais encore dans tous les détails des statistiques.

L'influence du divoree sur le su cide est plus marquée encore que celle du veuvage. Comment pouvons-nous

l'expliquer, car à première vue il semble que le résultat

doive être le même que la famille soit détruite par la mort ou brisée par un jugement. |

À quoi tient le divorce, sinon à un état d'équilibre qui ne peut s'établir par non concordance du caractère des deux époux. Par. tempérament ils n’ont donc pas la même valeur morale que les veufs. Ceux-ci, grâce à une pondération plus marquée pourront réagir contre le choc que leur a inflijé la mort, tandis que le divorcé perd toute mesure en présence d’une catastrophe qui brise tous les espoirs qu'il fondait sur son union.

Ce n’est donc pas dans le fait lui-même qu’il faut chercher l'explication du taux d’aggravation, mais dans l'état d’esprit qu’il révèle. Ce qui le prouve bien c’est que des deux époux c’est l’homme, qui trouve dans la famille le plus fort appui, qui, en présence de cette sépation brusque, se trouve le plus désarmé. Une autre observation nous révèle que c’est bien à un état mental particulier et initial qu'il faut rattacher l’influence néfaste du divorce: c’est en effet dans les pays où celui-ci est le plus fréquemment demandé que le mariage a le moins d'action préservatrice.

Nous conclurons donc que le mariage a une action modératice sur la mort volontaire non du fait que deux individus s’unissent, mais de ce qu'il réglemente les désirs de l'individu, d’où son influence beaucoup moindre chez la femme dont les passions sont naturellement réfrénées par une constitution organique qui la voue à la monogamie. Cette réglementation garantit l'individu contre un équilibre mental instable résultant d’un manque de prin-

cipes directeurs. Elle réduit sa liberté et par suite lui

trace le chemin à suivre, et cela est si vrai que son rigorisme augmentant avee la venue des enfants du même coup le ceofficient de préservation se trouve porté à son maximum. Cest parce qu’il est une société, donc quelque chose avec des lois, qui mettent un frein aux penchants désordonnés, que le mariage offre contre le suicide . un

recours si puissant.

Page 1