L À RELIGION
La conclusion du chapitre ayant trait au mariage, d’après laquelle celui-ci agit parce qu’il satisfait à la sociabilité de l’individu, sera la même pour celui-ci où nous allons étudier le rôle de la religion.
L’homme ne se tue que pour des sentiments ayant trait à la propagation de l’espèce, et c’est pour défendre celleci que les individus ont formé les diverses sociétés qui, à cause de la multiplicité de ces composants, donnent à l’homme pour sa conservation propre et la propagation de lPespèce, une sécurité que seul il n’eut pas eu. C’est le principe naturel de l’association qui le domine donc, et chaque fois qu’il n’est pas appliqué il entraîne chez l’homme un trouble tel que nous le voyons mettre fin à Sa vie.
Cest à ce principe méconnu qu'est dû le suicide, si nous l’examinons au point de vue religieux. C’est pour avoir négligé cette base d’une association fortement constituée, reposant sur la hiérarchie et les préceptes
bien définis, que Îles protestants paient au Suicide un
NE ee
tribut beaucoup plus lourd que les catholiques et les Juifs.
Quelle opinion professe chaque religion au sujet de la mort volontaire ? Une religion l’autorise-t-elle alors que les autres l’interdisent, et faut-il chercher dans cette rai-
son la différence constatée ?
Le catholicisme vrai et le catholicisme transformé ou protestantisme professent à ce sujet même opinion: uüe prohibition formelle. Non seulement le dogme catholique enseigne que, dans la vie après la mort les suicidés sont des réprouvés qui subiront toutes les tortures les plus épouvantables qu’a pu inventer l’enfer, mais en ce monde même, l'Eglise traite les suicidés en véritables pestiférés, elle les considère comme des lâches et n'a pour eux ni oubli ni pardon. Elle les arracl:e de son sein, elle les éloigne d’elle, et refuse à leurs cadavres la sépulture en lieu consacré. Cette règle implacable n’est point du reste un enseignement tiré de la morale, l'Eglise en fait un dogme dont l’origine vient de Dieu.
Quand le protestantisme vient se greffer sur le catholicisme, il prit à ce dernier tous ses anathèmes contre les suicidés, comme lui il leur annonça les châtiments éternels et réserva à leurs cadavres sur cette terre les peines les plus exemplaires tout en vouant à leur mémoire sa malédiction.
Ainsi dans les deux religions, mêmes menaces, même indignation contre « cette lâcheté », et cependant les résultats sont différents : les protestants se tuent beaucoup
plus que les catholiques.
Moins encore que les catholiques les juifs se livrent à la mort volontaire.
Le dogme juif est-il donc plus farouche encore ? Fait-il aux suicidés une situation plus lamentable que le catholicisme ou le protestantisme ?
Non, loin de là. Rien dans ses textes religeux, rien dans sa loiet ses dogmes ne permet de considérer cet acte comme sacrilège.
Point chez eux de prophéties, de menaces vengeresses dens un autre monde, et dans celui-ci aucun châtiment à leurs cadavres. « La seule prescription pénale que nous ‘connaissons, dit M. Durkeim, est celle dont nous parle Flavius Josèphe, dans son Histoire de laquerre des Juifs contre les Romarns, (UT 25), et ily est simplement dit que les corps de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans sépulture jusqu’après le coucher du soleil, quoiqu'il soit permis d’enterrer auparavant ceux qui ont été tués à la querre. On peut même se demander si c’est là une mesure pénale. » Ainsi rien dans la loi qui puisse arrêter le meurtrier armé contre lui-même, car cette indication tirée de Josèphe esttrop vague. N’est-elle pas du reste plutôt une mesure d'hygiène psychologique pourrait-on dire ? On sait quelle impression fait sur la foule
le cadavre d’un suicidé, l’on peut alors se demander si
cette prescription n’a pas pour but uniquement d'éviter cet effet.
Ce n’estdonc point dans le dogme, dans lesrègles de la foi qu’il faut chercher l’explication de ces résultats. Voyons si dans la constitution des diverses religions nous trouvons la solution.
Le catholicisme, en dehors même des choses du culte, s’introduit dans la famille, il exerce sur l'individu une surveillance constante. Par la confession, il prend possession du fidèle qui devient sa chose et sans pousser aussi loin, dans seslois ordinaires, que dans la secte des jésuites qui, à ses adeptes, enlève -toute volonté, toute idée d'examen, pour les amener à cet état decadavre, qui pour eux est l’idéal, la religion courante prétend diriger l’homme et par la man mise sur son état moral diriger ses actions. Dans cette église organisée, la forme familiale se retrouve, plus forte encor:, grâce à une hiérarchie bien nette qui n’admet point de discussion. D’ailleursla discussion n’est pas tolérée. Ce que les prêtres enseignent dogmaliquement, voilà ce qu'il faut croire, tout le reste est hérésie. On ne discute pas, on accepte. Le catholique n’a pas à raisonner, comment le ferait-il d’ailleurs puisqu'il trouve à la base même de sa religion des faits surnaturels, faits contre lesquels l'intelligence ne peut rien puisqu'ils la dépassent. Aussion comprend que, dansde telles conditions, ce que la personnalité de chacun y perd en indépendance la collectivité le gagne en puissance.
Tout concourt vers ce but unique: faire chaque jour plus redoutable cette puissar ce. Le catholicisme enserre l’hon me et lui refuse toute défaillance puis qu'il prétend lui donner tous les remèdes à ses maux, toutes les consolations à ses douleurs, c’est d'offrir ceux-là comme cellesci à Dieu qui vous tiendra compte de toutes vos souffrances ence monde et vous en récompensera dans un autre tout de joies et de félicités. Où trouver une organisation
mieux comprise contre l’adversité et par suite contre la
sou désespérance? Ici en effet le désespoir ne peut atteindre l'individu, puisque tous les malheurs qui pourraient l'accabler sont considérés comme des ‘épreuves envoyées par Dieu pour permettre à sa créature de se relever et de mériter un bonheur éternel. C'est donc avec reconnaissance qu’il faut les accepter. On conçoit ce qu'ont de tels principes de puissance pour soutenir l'homme dans sa lutte de tous les instants, il trouve dans cette société toutes les consolations dont il a besoin. Lutteur il retrempe en clle toute la vigueur qu’il était sur le point de perdre; il se retrouve donc à chaque instant tout entier, et par suite il est protégé.
Dans le judaïsme on peut dire que toutes les considérations qui précèdent se répètent avec une intensité plus forte encore. Tandis que lés catholicisme est une société à côté de l’autre société, le judaïsme les mêle. Religion et famille sont mêlées, société civile et société religieuse ne font qu’une seule et même chose. Il n’y a point ici d’une part des lois pour régler la vie de l’homme dans ses rapports avec le monde et d’autres règles pour les rapports avec l’Église, tout se confond. Le dogme s’introduit partout, connaît tout, règle tout : choses: pieuses et | choses profanes, Cet état spécial résulte des nombreuses persécutions que les juifs ont eu à subir. Obligés de se diviser pour échapper à leurs ennemis, le chef de famille est devenu en même temps son chef religieux. Sans doute il existe des prêtres isra‘lites mais ceux-ci n’ont point le même rôle que ceux des catholiques, ils mont pis la même puissance. Ce sont simplement des individus
plus instruits au point de vue du dogme. La famille juive
me OS
donc augmenté sa puissance de celle qu’elle a tiré de la religion, et toutes deux se sont renforcées encore des persécutions subies, Des êtres traqués de toutes parts et par tout le monde, comme l'ont été les juifs, s’unissent pour se défendre. Poursuivis les juifs se sont, pour ainsi dire, serrés plus étroitement encore. ils ont trouvé dans la famille non seulement le soutien que celle-ci donne par elle-même, mais en plus toutes les consolations religieuses. Au lieu de les recevoir d'étrangers, comme dans la religion catholique, elles viennent à l'individu de ceux mêmes au milieu desquels il vit. IL a donc été imbu continuellement de ces aïdes diverses, et jamais il n’a pu ainsi s’apercevoir de son isolement. Ce soutien, de double origine, présente même une puissance telle que le suicide n'a pas chez eux une action bien grande et cela mal,ré que cesindividus s’adonnent surtout au commerce et aux professions libérales, qui sont cependant, nous Île verrons par la suite, le facteur le plus élevé de la mort volontaire.
Cathol:cisme et judaïsme sont donc deux religions dont les divers éléments sont puissamment co-ordonnés, et qui, par suite, donnent à leurs membres, pour leur conservation donc pour la procréation, une force tirée de leur organisation et de leur hiérarchie.
Dans le protestantisme, au contraire, rien de tout cela n'existe. Dernier venu, il s’est fondé non plus sur des révélations divines, des principes surnaturels, mais il est sorti de la raison humaine. Fondé par l’homme avec ses seules ressources, il en a la faiblesse. Il ne s’impose
pas à l'individu ma;s s'offre à lui, en lui laissant même le
SU GD choix dans les croyances. La base de cette religion c’est, en effet, le libre examen, par suite le libre arbitre. Ici plus d’articles de foi mais des discussions, 1l en est donc fatalement résulté des scissions, el des sectes se sont créées. À chacun on met une bible entre les mains, sans explication, sans lui dire il faut croire ceci, rejeter cela, libre ensuite à son possesseur de l’interpréter à sa guise. Bien loin de songer à annihiler l’intelligence de ses fidèles, le protestantisme ne fait appel qu’à la raison. Chacun se fait donc sa croyance et se l’étant faite il y trouve une autorité moindre que s’il avait reçue toute constituée. Il n’y trouve pas l’appui que nous avons vu donner aux croyants les deux religions précédentes. Cela est si vrai que dans le seul pays où le protestantisme a une hiérarchic, l’Angleterre, on remarque une moindre mortalité volontaire chez les protestants que dans les autres pays de même confession. C’est donc dans ce défaut d’organisation, dans une coordonnance pour ainsi dire nulle que l’on doit rechercher le peu d'appui contre le suicide que confère le protestantisme. Tandis que chez le juif, la religion est intolérante non-seulement par son dogme monothéiste mais encore par son matérialisme puisqu’elle se mèle intimement à la vie de famille, nous constatons que les deux autres religions sont quelque chose en dehors de toute réalité, le coup d’aile vers le surnaturel, vers l’idéalisme, avec ce correctif cependant de la part du christianisme, la reconnaissance de la fa-
mille,
« Tes père et mère honoreras »,
Ni DEN principe si fortement établi qu’en dehors du mariage le
droit de procréer est dénié à l'individu :
« L'œuvre de chair ne désireras
« Qu'en mariage seulement ».
En outre, le catholicisme essaie, de même que le judaïsme, d’envelopper complètement l'individu, de devenir son quide dans la vie, cela au moyen de la confession, mais ce qui différencie les deux dogmes c'est que le judaïsme, nous l’avons déjà dit, comme toutes les religions primiuves,a tout un côté matériel qui n’a pour but que de sauvegarder les intérêts de ses pratiquants contre « ceux qui ne sont pas israélitcs » tandis que le catholicisme reste toujours et n’est qu'idéaliste. Le protestantisme, plus jeune encore que celui-ci, se refuse à être autre chose que la satisfaction des besoins spirituels de l'individu, et, par suite, lui laissant tout son libre arbitre, toute sa faculté de discussion, du même coup ne réunit pas les uns aux autres ses adeptes. En un mot il n’est qu’un assemblage de parties constituant chacune un tout, alors que le judaïsme, à son encontre, est un tout compact.
A ces considérations générales, —et avant de les vérifier par les statistiques si complètes, recueillies par M. Durkeim, — nous devons joindre quelques remarques qui vont encore appuyer notre théorie.
Le Juif est « homme d’argent », il n’a pas pu être autre chose. Traqué, de toute antiquité, à chaque instant pourchassé et dépouillé, il a dû, comme précaution, renoncer à la propriété foncière et peu à peu ce renoncement a
pénétré si profondément la race que, le jour où elle s’est
trouvée à l'abri, garantie au même titre que les autres, elle avait complétement perdu l’habitude de l’agriculture. D'ailleurs, la culture n’est pas d’un rapport très élevé et les juifs avaient besoin jadis à chaque instant de sommes importantes pour payer des rançons à des maîtres dont l’avidité n’avait d’égal que le nombre. Ils se livrèrent donc au commerce et plus encore à la finance sous toutes ses formes,qui leur donnaient des intérêts en rapport avec leurs besoins. Ce qu'ils avaient fait par nécessité, ils continuent, aujourd’hui, à le faire par goût. Le protestant, lui au contraire, est agriculteur, et certaines de ses sectes considèrent même la culture de la terre comme une obligation morale. Or nous verrons au chapitre suivant que si l’agriculture est défavorable au suicide, la finance et en général toutes les professions libérales le favorisent singulièrement. Il faut donc que la religion juive les défende d’une façon très efficace puisqu’elle diminue de façon très importante leur contribution à la mort volontaire.
Passons maintenant en revue les résultats fournis par
les statistiques et voyons s'ils concordent avec nos pré-
misses.
Morselli nous enseigne que la moyenne des suicides pour un million d'habitants est dans les Etats protestants de : . . . . , , 190 2e mixtes (protestants et catholiques). 96
= catholiques rt. ENORME
Voici donc un premier résultat acquis : On se tue plus dans les pays protestants que dans les pays catholiques,
et c’est à la présence de ces derniers que doit être repor-
MES té le chiffre moins élevé des morts volontaires dans les états mixtes. | |
A ce résultat sommaire, quoique éloquent dans sa simplicité, on peut faire plusieurs objections. Qui prouve que c'est aux différentes confessions que sont dues ces constatations ? l’état social politique différent, la situation géographique ne jouent-ils pas un rôle, puisque les pays foncièrement catholiques ont, comme l’Espagne, le Portugal, des conslitutions différentes de celle des états protestants comme la Prusse, la Saxe et le Danemark, de plus les premiers étant pays du Midi,les seconds étant au Nord?Il serait fort difficile de résoudre cette question si nous ne trouvions ailleurs et dans certains Etats les éléments de cette solution. Grâce aux recherches d’un certain nombre d’observateurs tels que Wagner, Morselli, Prinzing, Legoyt et Durkeim, nous allons pouvoir nous rendre un compte exact de la situation.
Comme le dit fort justement M. Durkeim « Si l’on veut échapper à cette cause d'erreur (l'influence d’une civilisation plus ou moins développée) et déterminer avec plus de précision l'influence du catholicisme et celle du protestantisme sur la tendance au suicide, il faut comparer les deux religions au sein d’une même société ».
Que nous apprend cette comparaison?
En Bavière, par exemple, où les suicides sont en moins grand nombre que dans les autres é'ats allemands, puisqu'ils ne sont que de 90 par millions d'habitants, alors qu'ailleurs ils varient de 133 à 300, nous constatons que les catholiques sont dans la proportion élevée de 713, 2 sur 1000 Ecbitants,
Ro pee
Ceux-ci sont inégalement distribués dans les diversès provinces de ce royaume, et l’on remarque que parallèlement à l'accroissement de leur nombre, les suicides vont en diminuant. Voici, en effet, d’après le tableau qu’a dressé M. Dorkeim, les chiffres que l’on observe. Dans les provinces à minorité catholique, c’est-à-dire ayant moins de 50 0/0 de catholiques, telles Le Palatinat du Rhin, la Franconie centrale et la Haute-Franconie, la moyenne des suicides est de 192 par million d'habitants ; dans celles à majorité catholique, c’est-à-dire à plus de 50 0/0 (Basse-Franconie et Souabe) la moyenne est de 135; enfin dans celles où les catholiques sont en majorité importante, où il y a plus de 90 0/0 de catholiques, (Haut-Palatinat, Haute-Bavière, Basse-Bavière) la/moyenne tombe à 75 suicides par million d’habitants. L'influence est donc irréfutable, le protestantisme exagère la tendance à la mort violente. Nous obtenons la même chose en Prusse.
Bien plus, en Suisse, on a des cantons français et allemands, qui, à leur tour renferment mêlés des catholiques et des protestants. Même dans ce cas, la religion prime la langue. Celle-ci n’a pas d'influence et nous pouvons refaire les mêmes observations que pour la Bavière et la Prusse. Peu importent donc la constitution politique, la langue, la civilisation, ce qui agit c’est la religion. C’est que civilisation, langue, constitution politique ne sont pas la réalisation des besoins naturels à l’homme, ne satisfont pas à sa nécessité de se reproduire. Que la civilisation soit plus où moins épurée, que la langue change, que la constitution politique soit telle ou telle, où est l’empé-
chement dans ce cas à la perpétuation de l'espèce? La