‹ Du Suicide: Unité de son étiologie. Son traitementChapitre 19 sur 30 · PE) VER · texte numérisé non relu

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religion, qui, elle, rappelle la famille, par le groupement de ses membres, qui les dirige, qui, par l’appui moral qu’elle leur fournit les rend plus aptes à l'existence, a une influence considérable, Et c’est ce qui explique que, partout et toujours, nous avons à constater la même règle; où l’association est puissante, où la société encastre

fortement l'individu, le suicide est en moindre fréquence.

Le Judaïsme, nous l’avons vu, est, à ce point de vue, la religion par excellence, puisqu’elle suit l'individu tant dans ses manifestations morales que dans la satisfaction de ses besoins physiques, aussi est-ce lui qui met le plus

à l’abri l'individu contre la mort volontaire.

Voici en effet le nombre de suicides par million d’habitants de chaque population confessionnelle dans quelques pays.

Protestants Catholiques Juifs Autriche (1852-1859)... 79.5 51.3 20.7 Prusse (1849-1855). ...... 159.9 & 49 .6 Î 46,4 j r TT (1869-1872)... 2. 187 69 96 ST RNA 240 100 180 F Y 87 3 Bade (1852-1860)... ...... 130 Hate nn (1870-1874) ....... 171 170 210 (1878-1888)... 242 :

ce 5 105.9 i 1844-1856)... .... 135.4 49,1 s PRE RE Lo) Nenee 2% | or. | 408 À Wurtemberg (1846-1860)... 113.5 : Nr { su ï HAS OC See t 16 (1881-1890)... 170 À | ti

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Outre sa grande importance au sujet des rapports des différents cultes ce tableau en présente une autre, celle d'indiquer la marche ascensionnelle de la mort volontaire. Ilest de connaissance courante que la religion va s’a#aiblissant,il semble que, quellesque soient leur forme et leurs formules, l'individu se désintéresse des principes surnaturels, Or, nous le lisons sur ce tableau le suicide va en augmentant, quoique le point de départ du calcul (1 million d'habitants) demeure le même. Sans doute il est d’autres causes qui influent, tel le développement des besoins physiques, la lutte plus äpre des intérêts, mais il est cependant très curieux de noter, car ceci confirme notre thèse, l'accroissement du suicide en même temps | que laffaiblissement des croyances confessionnelles. Ce qui est une preuve aussi de cette action c’est que dans tous les cultes l’accroissement de la mort volontaire est notable, donc il y a une cause importante qui le détermine, et cette cause c’est la moindre résistance morale de l'individu contre les principes destructeurs. Ce n’est pas que l'individu en lui-même se soit modifié c’est que l'appui qu'il recevait de ses semblables a diminué. Nous trouvons ces indications dans : 1° la puissance plus active du judaïsme ; 2° la puissance plus grande de Panglicanisme que des autres religions réformées, 3° la tendance au suicide d'autant plus exagérée que la société est plus intellectuelle et, par suite l’égoïsme plus développé, la science non positive augmentant le principe d'égalité donc la difficulté de la vie (le socialisme d'égalité pour tous étant une utopie désastreuse); c’est en ce cas, peut-on dire avec

M. Brunetière, une vraie faillite de [a science, celle-ci

warrivant pas à suppléer ce qu’elle à détruit, et faisant des déclassés donc des isolés.

1° L'action préservatrice du judaïsme nous a été amplement démontrée par les statistiques des différents états. Cette action, nous l’avons vu, résulte de son intervention directeet continue dans la vie non seulement morale mais encore physique de l'individu. Il ne pourrait pas d’ailleurs en être autrement. La première en date des confessions religieuses du monde civilisé, elle a conservé les traditions des anciennes religions. Elle s'impose brutalement, n’abandonnant rien au hasard, ne laissant rien au libre arbitre, ne permettant donc pas à la pensée de s'interroger et par suite de s’égarer. On comprend quel appui y trouve l’homme puisqu'il n’a qu’à se laisser diriger, qu'il n’a pas de décision à prendre. Et cette aide est de tous les instants puisqu’à côté des rabbins, qui »’ont pour mission que d'éclairer les textes, le véritable prêtre est le père, le chef de famille. Religion et famille se soutiennent donc mutuellement et de façon puissante. Naturellement ilen était ainsi; et cetétat de choses a été fortifié par les persécutions qui ont accompagné la race juive dans les siècles. Il a été inutile d'interdire, dans des dogmes, le suicide, car, chez tout peuple qui lutte, et c’est le cas, une tradition informulée mais qui existe latente veut que l’abandonde son poste soit réprouvé puisque tous ses membres lui sont nécessaires. Ainsi le malheur les a resserrés plus fortement les uns aux autres, puis le jour où la tranquillité leur est venue, les mêmes principes de solidarité subsistant ont continué à Les pro. téger contre les défaillances. Cela s’est passé sim lement

et de façon logique.

2 C’est aussi parce qu'il est plus fortement constitué que l’anglicanisme est plus pauvre, que les autres religions réformées, en suicides. Alors que dans les autres sectes chaque membre est l'équivalent, au point de vue du dogme, d’un autre membre, dans langlicanisme il existe une hiérarchie nettement constituée. Il a multiplié les prêtres, et par eux a pénétré la masse des fidèles, il en a fait de véritables directeurs de conscience, donc a fourni un appui moral à ses adeptes. Par cette institution il s’est rapproché de la famille. Qu'est-ce que le prêtre sinon un véritable chef de famille, plus obéi encore, ayant plus d’action sur ses enfants, puisqu'il est revêtu d’un caractère sacré, que son autorité est d’origine surnaturelle. Vient-il à manquer, il manque alors le guide qui doit diriger dans la bonne voie, ramener de la mauvaise, chacun ne dépend plus que de soi et n’a plus en vue que soi-même. Le but poursuivi n’aplus d’unité, on ne cherche plus que la satisfaction de ses seuls besoins, en un mot c’est l’établissement de l'égoïsme. Il est inutile d’insister pour montrer que dans de telles conditions l’homme, n'ayant aucun appui à attendre, étant abondonné à luimême, à ses seules ressources, devrait alors avoir une énergie de beaucoup supérieure, à celle de ses semblables, qui sont soutenus, pour résister aux vicissitudes et aux attaques de la vie.

æ Si l’on joint à ces causes de faiblesse que nous venons d’énumérer et d'examiner, une autre plus puissante encore, peut-on dire, on comprendra que plus une religion sera laissée au bon vouloir de l'interprétation indi-

viduelle plus elle prédisposera au suicide. Cette cause,

Divhotet

c'est l’instruction, mais une instruction spéciale que nous appellerons l’énatellectualité qui doit exister forcément dans le protestantisme et qui aboutissant à la suppression de la famille, prive l’individu de tout appuietle rend moins capable de satisfaire, ses deux besoins nécessaires naturels : subsistance de soi-même et subsistance de la race par la procréation, et par suite le conduit au sui-

cide.

Qu'est-ce donc que l’intelléctualité et comment aboutit-

elle à cet affaiblissement ?

Nous disons sntellectualité, instruction spéciale, mais non pas instruction vraie. Alors que celle-ci donne à l’homme tous les moyens découverts pour permettre de vaincre les difficultés en lui transmettant les efforts de ses ancêtres vers le progrès, l’intellectualité ne lui met en main que des principes vagues et qui, faute de direction, vont souvent l’amener à des déductions fausses.

Le juif surtout, le catholique un peu moins, peuvent éviter cet écueil, le protestant ne le peut qu’au prix d’ef-

forts souvent au-dessus de ses forces.

Sans doute l’israélite s’instruit, 1l s’instruit même beaucoup grâce à une facilité innée d’assimilation, mais ce : qu’il apprend ce sont des choses positives, des moyens, acquis par le temps et l'expérience, de lutter plus victorieusement contre les embarras de la vie. Il apprend à user de tel ou tel moyen plus pratique, plus rapide pour parvenir au but, le but étant d’ailleurs toujours et pour tous le même: satisfaire ses besoins, donc atteindre le

bon équilibre de sa vie. Mais il conserve sa religion

vierge de ses contacts, il ne se sert point de ce qu'ila appris pour analyser les dogmes et les discuter. Son savoir est chose humaine, sa foi est d’origine religieuse. Il ne les mêle pas, ne les oppose pas. Il met eñtre elles une barrière, et cette barrière il ne la franchit à aucun prix. En un mot ses croyances religieuses demeurent intactes de tout, elles restent ce qu’elles étaient : inviolables et inviolées. |

Chez les catholiques, à côté de toute une série de choses dites révélées, s’est élevée une foule de traditions qui découlent de cet ordre de faits mais qui sont création des chefs, des prêtres, donc chose humaine. Il y a Ià un point de faillibilité possible, qui n’est pas obligatoire à la croyance, qui ne fait pas véritable partie inhérente de la foi. Ledogme juif est un bloc, le dogme chrétien se compose de deux pierres intimementaccolées certainement, maisil n’y a pas moins entre elles une séparation qu’une recherche patiente et minutieuse permet de dévoiler. C’est pour avoir voulu se faire trop humaine que la religion catholique a été attaquée par les hommes, Au début on n’a porté la main que sur les traditions, les coutumes, puis, lancé sur cette voie, on a laissé la critique s’égarer sur ce qui eût dû rester hors de toute contestation, loin de toute discussion. Une religion est ce qu’elle est, il faut s’y soumettre aveuglément puisqu'elle n’a pas été faite par les procédés humains, car le jour où l’on y applique la réflexion, faute de pouvoir expliquer on nie, et la religion n’est plus, la philosophie commence.

Que dire alors du protestantisme ? Sans doute, chez

son adepte, on ne peut nier que la science positive exis-

te, elle est même absolument nécessaire s’il veut être un pratiquant. C’est pour cela que chez eux l'instruction primaire, lecture et écriture, sont plus développées qu'ailleurs. Comment ferait-ilen effet pour se faire son culte, si elle lui manquait, puisqu'il doit l’extraire deslivres et l’extraire de lui-même. Un protestant, qui ne sait pas lire n'est pas un vrai protestant, puisque dans ce cas il se trouve dans la situation de gens qui recevraient leur foi toute faite ; il est obligé d'accueillir, sans contrôle personnel, les opinions que d’autres plusinstruits formuleront devant lui. IT devient l'aveugle qui, de confiance, est obligé de ténir pour vraie la description d’un lieu ou d’un objet que lui fait son quide. L’on en revient donc au dogme enseigné, transmis tout fait, sans discussion, c'est-à-dire au dogme révélé, donc à l’opposé du protestantisme .Reposant entièrement sur le libre examen, cette confession développe au maximum l'esprit de discussion.Ici plus rien d'absolu,aucun principe qui échappe au contrôlé d’une critique rigoureuse. Les variations sont innombrables, aussi nombreuses que les individus, puisque est accordé à chacun le libre établissement de sa foi. Il faudrait pour arriver à une unité dans les croyances que l'intelligence de chacun fut égale. De ces pratiques est sorti un yrave danger: le développement de théories qui, par la proclamation de légalité pour tous, aboutissent à l’égoïsme c’est-à-dire à la suppression de la famille. Puisque non seulement on a permis mais même ordonné à l’homme de songer, de réfléchir, et cela pour asseoir ses croyances, on a développé chez lui la tendance à ne rien accepter comme vrai que

‘ce qu'il aurait reconnu pour tel. Du même coup on a fait

Li roire

naître chez lui l'idée d'égalité pour tous, en même temps que celle d’une supériorité morale puisque e’est son inte!ligence qui a établi ce que dans les autres confessions on doit accepter sans contrôle. C’est développer sa tendance naturelle à passer au crible de sa critique tout ce qui l'entoure. Religion et science ne se soutiennent plus, mais la seconde se prend à étudier la première.

Nous voilà loin de la science positive, de la science qui a un but pratique, et qui par suite est l’adjuvant de la famille représentée par la religion. On a affaire à la science pure, à la science qui discute les principes fondamentaux de l’humanité, qui revise ses lois, examine sa constitution.De même que, ainsi que nous le disions plus haut, discuter la religion c’est la nier, de même étudier les autres bases de l’existence de l’homme, c’est les modifier au moins, les supprimer quelquefois. A ce jeu s’est exaltée la personnalité humaine, et cela aux dépens de la communauté. Elle s’est si bien exaltée que, peu à peu tout a été ramené à elle. Elle est devenue son propre but à ellemême.

Cest en vain que par des théories, des projets de nouvelle constitution sociale, et d’ailleurs sans se rendre compte que c'était une tentative vers le groupementet contre le désintéressement de l'individu pour la société, — c’est en vain, dis-je que l’on a tenté,ayant supprimé la religion, de créer le socialisme. Celui-ci porte, comme un fruit véeux, Son ver rongeur en lui-même, et celui-ci c’est Ja Suppression de toute hiérarchie. Là seulement peut-il y avoir effort commum s’il y a quelqu’un qui le dirige, et

celte direction ne peut pas exister si l’on pose en principe

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que tous les hommes sont égaux. Cette théorie, à solution pratique impossible, a eu pour seul résultat de développer outre mesure Pindividualité aux dépens de la collectivité, c’est-à-dire qu’elle a établi le culte de l’égoïsme et par lui a réduit chaque individu à ses seules forces. Elle a doncramené l’homme à la situation dans laquelle il se trouvaitavant qu'il n’eût fondé la famille et par elle la religion et la société. Par l’égoïsme, en, effet, s’est perdue la solidarité, qui, à l’heure actuelle fait d'autant plus défaut que la lutte pour l'existence est devenue plus difficile. Or n’est égcïste que celui qui, par son esprit supérieur à celui de la masse, se met en devoir d’examiner les principes sur lesquels repose l’humanité. S'il y acquiert une force, pour un temps puisqu'il fera tout profiter à la réalisation de ses désirs, il la perd bientôt car il donne un exemple que l’homme ne demande qu’à suivre.

La science pure, celle qui n’a point un but pratique, celle qui n’a pas en vue la satisfaction plus facile des besoins humains, est donc un facteur puissant de suicide. Une preuve qui vientcorroborer ce que nous ont amplement démontré les religions est celle que va nous fournir l’armée. Il est vrai qu'on a appelé l’armée une religion, une famille. Si notre thèse est exacte, et si c’est bien un principe général que nous avons énoncé en disant que l’intellectualité, autrem nt dite science pure, bref qe la discussion des principes sociaux est, par la désintégration fatale de la société qu’elle amène, une cause du suicide, que verrons-nous se passer dans l’armée ?

Celle-ci se compose de deux éléments bien distincts

et par leur origine et par leur caractère ; ce sont d’une

EITAEE

part les officiers, de l’autre les soldats. Alors que les premiers prennent cette carrière par goût, les seconds y entrent par l'obligation quien est faite à chaque citoyen. Les premiers doivent y rester à demeure alors que les autres n’y font qu'un passage. C’est pour ces derniers un trouble porté dans leur vie normale, c’est même plus, c’est une vie toute différente de celle qu’ils mènent ordinairement et à laquelle ils sont obligés de plier leur esprit dirigé dès lenfance vers d’autres pensées. Le service militaire qui, pour les officiers, est chose toute naturelle puisqu'ils y ont toujours appliqué leur intelligence et leur volonté, qui estpour eux la réalisation de leurs désirs, est au contraire, pour le soldat, en général, une gêne apportée à l'exercice et au développement logique de son existence. Il semblerait donc à première vue que ceux-ci devraient payer au suicide un tribut bien plus lourd. Il n’en est

rien, et voici les résultats que nous fournit, à ce sujet, la

statistique :

Suicides par { million Coefficient d'aggravation d'individus par rapport aux civils SOITAUS cernes 380 170 Ssus-officiers..... 998 ” 4 Officiers.,...:.,. 430 2.15

Que signifient ces chiffres ?

Le soldat, fortement encastré par le régiment, y trouve l'appui moral, que nous avons vu fournir toutes les réunions humaines : famille, religion. Mais cette société n’a-

yant pas un rôle aussi direct, ne satisfaisant pas autant

A Ne

que les autres à ces deux besoins : protection de lindividu, et par suite aide à la procréation, il était bien évident que sa protection devait être moins efficace. A cette cause se joignent ces deux autres facteurs : 4°la plupart des soldats sont célibataires, et nous savons que le célibat favorise le suicide ; 2° l’armée n’est pour le soldat qu'une société de passage, de durée relativement courte et qui, par conséquent, ne peut avoir le rôle de sociétés qui durent autant que la vie de l'individu. Si son coeficient d’aggravation est moindre chez lui que chez le sousofficier et l'officier, cela tient à ce qu'il n’a aucune opinion à émettre, il n’a pas à discuter les ordres reçus. Chez ces derniers, au contraire, on exige de l’initrative, et qui dit initiative dit responsabilité, par suite d'erreur possible. Or dans l’armée se sont développés certains sentiments spéciaux qui constituent dans leur ensemble ce qu’on dénomme l'honneur. C’est l’exaltation de ce point d'honneur qui, peu marqué chez le soldat par obligation, détermine la fréquence de la mort volontaire chez ceux qui ont pris ce métier par goût.

Ainsi, par suite de la suppression de la volonté chez le soldat, par l'interdiction à lui faite de toute discussion des ordres donnés, l’individualisme n’existe pas chez lui, et le suicide fait moins de ravages que chez les sous-officiers et les officiers.

Et cependant la statistique semble pour ces deux dernières classes d’individus être en désaccord avec notre thèse. L’officier se tue moins que le sous-officier et cependant chez lui l'initiative est plus développée, la responsa-

bilité plus grande. Le sens intellectuel est aussi, en

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