GEORGES RODENBACH
Peu importe dès lors pourquoi il se tue, puisqu'il ne fait qu’obéir, subit un état qu'il a créé de toutes pièces. Peu importent les circonstances du monde vrai au milieu desquelles il se donne la mort, puisqu'il n'appartient pas à ce monde et qu'il n’en peut pas recevoir de choc. Le fou est une entité, il se crée non seulement sa personnalité mais encore la société dans laquelle il vit; il est sujet d’un pays artificiel, imaginé de toutes pièces par son esprit. L’individu normal, au contraire, nous l’avons dit dès le début, reçoit sa personnalité d'individus qui l’entourent et il vit dans un monde qui l’enferme mais dans lequel malgré tout, il demeure lui-même. Des rap-
ports entre la société et cette personnalité vont sortir:
Me vas
les causes de la mort volontaire, et ces rapports, par suite du hasard, peuvent parfois échapper à la direction de l’homn.e. L'équilibre se perd alorsetil en résulte pour l’homme l’idée de suicide. Il faut, pour que cette pensée surgisse que la personne atteinte estime que désormais il lui est impossible d'atteindre à ce double résultat: sa conservation personnelle et la procréation. Il faut donc qu’il fasse acte de jugement, de libre arbitre. Et comme précédemment nous arrivons à un résultat Inverse de ce que nous avons observé chez le fou.
Donc entre la folie et le suicide point de similitude, point de rapports de cause à effet, tout nous mêne à cette
conclusion et les statistiques, et les considérations psychiques et enfin l’étude du pseudo-suicide chez les alénés. Mais cependant cette étude va, grâce à la mise à nu du cerveau de ces derniers, nous permettre d'étudier comment l'individu arrive à se suicider.
Comme l’aliéné, l’homme sain se tue ou par trouble du caractère ou par faits extérieurs à lindividu.
Iei point d’hallucinations, mais des faits que l'individu reconnaît parfaitement extérieurs à lui et qui se mettent en relation avec sa personnalité, (Ce sont ces faits qui constituent sa vie sociale. Ils sont plus ou moins nombreux et plus ou moins précipités. Ils constituent le fonds duquel la personne va tirer ceux qui sont favorables au développement normal de son existence. S'ils ne se présentent que dirigés tous vers la réalisation de son bier être, l'individu n’a pas à les coordonner, à se servir des uns à rejeter les autres, il n’a pour se servir d’une expression populaire, qu’à se laisser vivre. Mais il peut ar.
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river que les faits en apparence les plus heureux créent chez l'individu un état mental spécial et c’est cet état mental qui va être cause du suicide. Peu importe la chose en elle même, ce qui joue un rôle c’est l'appréciation qu'en a l’homme. Il faut qu’il l’estime un événement nuIsible à ses rapports avec ses semblables pour qu’elle devienne le facteur de sa mort. Par suite d’habitudes héréditairement acquises, l’homme a actuellement besoin, et cela continuellement, de l’aide que lui fournit la société, et c’est une nécessité chez lui que de satisfaire à cette sociabilité. Si pour un motif ou un autre il estime que celle-ci n’est pas satisfaite, du même coup il juge que désormais l'existence lui est devênue impossible. Ainsi le premier point sur la voie de la mort volontaire consiste en la constatation d’une gêne apportée à sa sociabilité, un empêchement à la satisfaction de cette nécessité et par suite l'obligation où il se trouve de mourir. Alors s'établit en son esprit une lutte entre les principes de vie et ceux de mort. C’est pour lui et en lui toujours renouvelé le monoloque d’Hamlet, le fameux : « Etre ou ne pas être » et l’on peut dire que la conclusion est toujours la même: « Mourir » et cela du fait même qu’il s’est posé cette interrogation. L’homme ne pense en effet à se tuer que le jour où il constate qu'il se dresse devant l’exercice normal de son existence une barrière infranchissable. La seconde étape vers la mort volontaire est donc un jugement résultant d’une interrogation, jugement qu'ils formulent dans leurs sortes de « testaments rm o- Taux ».
L'idée de suicide, dès qu’elle a pris corps en son es-
prit, s’extériorise pour ainsi dire hors de lui. Elle n’est plus soumise au contrôle de sa volonté, elle est elle-même et au lieu d’en subir le contrôle elle va la dominér, Sans cesse elle se présente à lui, elle devient une obsession. Au début, en général, à moins d’une cause trop puissante de désespoir, l’homme essaie de réagir, de s’insurger, mais pour peu que la cause initiale, que son malheur se prolonge ou se renouvelle, alors « pris d’une lassitude de Ia vie, lassé de lutter contre l’obsession incessante du suicide » il s’abandonne et l’on peut dire qu’il se laisse mourir plus qu'il ne se tue. Au troisième degré, ce n’est donc plus la volonté qui dirige lacte, ce n’est plus par suite d’une décision que l’homme agit, mais c’est pour obéir à une idée obsédante, contre laquelle ils réagissent si peu qu'ils n’admettent même pas qu’on la discute: « Je n’admets pas qu: cela regarde qui que soit. » É
C’est ce que nous avions vu se passer chez l'aliéné, mais alors que chez celui-ci les manifestations intellectuelles sont simples, qu’elles sont décomposées, chez lPindividu sain les actes mentaux se présentent toujours avec une complexité plus où moins grande, souvent telle qu'il est presque impossible de la deméler.
A côté de ce suicide, où ce sont des causes extérieures qui « forcent » l’homme à se tuer, qui lui imposent cette obligation, il en est unesérie d’autres qui tirent leur seul motif du caractère de l'individu. Chez ceux-ci, et le nombre en va sans cesse augmentant, la mort volontaire est une théorie, une façon de comprendre la vie, ainsi que
dit une lettre de Pun d’eux : « La propriété de l’homme
qui le distingue des animaux, c’est la possibilité qu'il a de se donner la mort et surtout la connaissance qu’il a de cette possibilité » ou celle-ci « ma théorie est que le seul avantage de l’homme sur la terre est qu'il peut se détruire ». Pour eux la vie ne mérite pas d’être vécue. Ce qui les distingue c’est une tristesse exagérée et continue. Ce n’est pas qu'ils reconnaissent que tout est malheureux, et cela sans discussion comme l’aliéné, mais des choses ils voient surtout le mauvais côté, ou bien dès qu’un ennui leur survient ils l’étendent au point d’en remplir entièrement leur existence. Ce sont ces gens qui, dans les journaux, sont rangés sous la rubrique « les désespérés » (Petit Journal, 14 septembre 98). C’est en vain qu'ils changent de pays, partout ils traînent avec eux cette mélancolie. Elle les domine et finit par les tuer. C’est de cet état mental qu'est sorlie toute une classe d'individus spéciaux, classe qui fournit le plus grand nombre de suicidés, nous voulons dire les neurasthéni- .ques
Ce qui caractérise le neurasthénique c’est une sensibilité exagérée, poussée au maximum. La moindre chose leur cause ou une douleur ou une joie qui sont sans limite, sans mesure. Pour eux zône de douleur et zône de joie sont reculées. Il devrait donc s'établir chez eux un équilibre à ce qu'il semble. Il n’en est rien. Par le fait qu’ils sont impressionnés, et fortement, par ce qui laisse indiflérent l'individu sain, il résulte chez eux un travail cérébral presque sans relâche, d’où une fatique incessante. Qui dit fatique dit douleur. De cette souffrance naît
tout naturellement un état mental particulier. A force
d’être impressionnés par la vie de leurs organes ils finissent par s’hypnotiser sur cette sensation et fatalement en déduisent que ceux-ci sont atteints de troubles. En un mot ils sont malades de la vie de leursorganes. Cela va devenir pour eux une préoccupation constante et faire d’eux les « malades imaginaires ».
En de telles conditions il est bien évidert que la douleur est de beaucoup supérieure aux plaisirs qu'ils peuvent recucillir dans le cours de leur existence. Cette souffrance morale va s’augmenter encore de tous les chocs extérieurs, aussi voyons-nous ces malades rechercher la solitude.
En outre chez eux, par suite de leur facilité exagérée à sentir, il existe un équilibre mental instable. Chez eux point de durée dans les impressions, et par conséquent à chaque instant est bouleversée complètement leur organisation intellectuelle, Leur expérience ne peut donc pas s’accroître, ils ne peuvent donc apprendre à approprier les réactions normales aux excitations venues du :lehors. Tout ce que l’expérimentation des siècles a fait acquérir à l'individu ne leur sert pas. Il leur faut à chaque fois tout créer au moment de Paction et il est certain que, pris ainsi toujours à l’improviste, il sont obligés de se servir de combinaisons improvisées sur l’heure pour satisfaire aux circonstances. Aussi cette correspondance ne peutelle pas être tout ce qu’elle devrait être. La souffrance, chez le névropathe, va provenir de la difficulté qu'il a continuellement à s'adapter à la vie sociale, et de la nécessité où il se trouve, par son manque d’acquit hérédi-
taire, de crévr des combinaisons nouvelles à chaque nou-
velle excitation venue de la société. C’est donc des candidats au suicide la classe la plus nombreuse, puisque pour eux Ja vie n’est qu’un tissu de douleurs. À cause de cette sensibilité exagérée et de ce manque de coordination et d'équilibre le névropathe est donc hors la société moralement, C’est un mort au point de vue psychique, et so: suicide ne fait que parachever un acte commencé en mettant à son {our un terme à sonexistence physique.
De cet aperçu psychologique du suicidé, nous appre- nons que ce qui domine lPétiologie de la mort volontaire c'est l’idée qu’a l'individu d'échapper à la douleur ; bref le résumé de toutes les causes se trouve dans ce motécrit par un de ces désespérés : « Je ne veux pas souffrir. » Nous allons voir maintenant que cette souffrance provient des chocs trop nombreux que reçoit l'homme des excitations nées de ses rapports avec la société. C’est parce qu'il ne pourra plus satisfaire à ceux-ci, que l’homme se tuera, et par conséquent ce sont les individus qui auront avec l’état social le plus de relations qui devront fournir le plus de morts volontaires. |
Dans l’homme au point de vue de la société, il y a deux parties à considérer : 4° les influences intellectuelles qui agissent de même en n'importe quel endroit, 2° les influences physiques, qui varient continuellement avec les phénomènes naturels, et n’ont d’action que dans des sphères localisées,
Les influences intellectuelles constituent la personnalité de l'être, le font dissemblable des gens qui l’entourent, bref le font lui-même. Si no re théorie est exacte
LOous devons constater que ceux-ci surtout se tueront
dont cette personnalité est plus forte, car par ce fait l’influence de la société disparaît, l'homme se trouve plus isolé, donc moins soutenu, et l’idée de suicide va germer en son esprit.
Quand un être vient au monde, il y vient chargé de tout l’acquis de ses ancêtres, il est le résumé de ceux qui l’ont précédé dans le monde. (est l’hérédité. Celle-ci fournit un terrain spécial sur lequel se développera tout ce que par lui-même il pourra acquérir. C’est à elle qu’il doit ses facultés propres, son instinct, ses tendances spé ciales, mais qui se présentent sous un aspect brutal que modifieront et l'éducation et l'instruction, Cette hérédité est-elle facteur du suicide ? Est-ce que, parce qu’un individu fait partie d’une famille où a sévi la mort volontaire, il doit forcément se tuer ?.
Si cette proposition était vraie, — et le mot de suicides héréditaires semble le dire, — si c’était véritablement lPhérédité qui jouât ce rôle, tous les membres d’une telle famille devraient fatalement s’abandonner au suicide, puisque la génération leur a à tous transmis cette même tendance d’une façon totale et intégrale. On aurait donc affaireà un véritable automatisme. Certains auteurs l'ont soutenu, tel Gall qui, à ce sujet, rapporte l’exemple de sept frères, riches, bien portants, se tuart tous en l’espace de quarante ans, tel Esquirol avec son cas de six enfants dont quatre mirent fin à leurs jours et dont le cinquième fit des tentatives répétées. Et cette impulsion peut s’étendre à plusieurs générations successives. Ces exemples sont:ils assez probants pour que nous ne puissions pas y
voir une simple coïncidence ? Ne peut-on expliquer ces
eee
observations autrement que par une transmission du besoin de se tuer ?
Nous remarquons d’abord que ces cas sont rares puisque c’est à peine si sur 40 cas Luys a constaté une fois cette hérédité, et Brierre de Boismont n’a trouvé qu’une proportion de 4 0/0. Puis à côté d'individus d’une même famille qui subissent cette impulsion, il en est qui demeurent indemnes.
Enfin ces cas se rapportent, sinon tous, pour la plupart, à des aliénés. Ne serait-ce donc pas dans ces circonstances l’aliénation qui est héréditaire et qui a pour symptôme le suicide. En outre à côté de cette transmission d'un terrain favorable à la mort volontaire, le prédisposé subit, après sa naissance, une influence morale continue de ses parents. Ceux-ci non seulement lui transmettent l'impulsion à se tuer mais encore la développent par l’éducation et les habitades. Naturellement l’homme est sujet à limitation, Si déjà par hérédité il a des tendances à mourir de sa main, ou comprend que celle-ci les développera forcément. Il subit une contagion de tous les instants. Alors que l’hérédité ne fait que donner le penchant au suicide, limitation nous en explique l’identité dans la manière de les exécuter. Ce rôle de la contagion nous est amplement prouvé par ces épidémies de mort volontaire où plusieurs individus se tuent au même endroit, de même façon.
En outre, si l'hérédité jouait véritablement le rôle considérable qu’on à dit, comment admettre que la femme se Lue moins que l’homme, comment expliquer que le sui-
cide soit si rare chez les enfants et que son taux aille en