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augmentant a\ ec l’âge ? L’hérédité n’a donc point la valeur prépondérante que l’on a prétendu lui donner, ce qu’elle transmet c’est simplement une tendance vague, une impul]sion sans consistan’e qui a besoin pour se développer du secours d’autres facteurs. Le suicide n’est donc pas quelque chose de congénital, par suite immuable, mais il a besoin pour se produire que se développe la vie sociale.
Ayant rejeté cette théorie qui fait de la mort volontaire une obsession transmise par la génération, et l’ayant ramenée à ces deux facteurs la folie et limitation, voyons maintenant quel rôle jouent sur le suicide les acquisitions intellectuelles que fait l'homme au cours de sa vie. Quelle influence joue l’instruction ?
Nous avons déjà vu dans le chapitre précédent, que les protestants, par nécessité religieuse, sont plus instruits que les catholiques, et qu'aussi ils se tuent plus que ces derniers. C’est là une forte présomption en faveur de notre thèse à savoir que l’instruction développe la tendance au suicide parce qu'’augmentant la personnalité, par conséquent l’égoïsme, elle diminue d’autant l’appui que trouve l’homme dans une société fortement intégrée.
On compte, chez les peuples protestants (Saxe, Norvège, Suède, Bade, Danemark et Prusse) 957 enfants de 6 à 12 ans sur 1000 qui fréquentent les écoles, tandis que ce chiffre tombe à 667 chez les peuples catholiques tels que la France, l’Autriche-Hongrie, l'Espagne et lPltalie. Ces rapports, nous l'avons vu plus haut, correspondent à ceux des morts volontaires.
O1 pourrait objecter à ces résultats que l’état social
différent, les confessions variables ont seuls l'influence
que nous attachoùns à linstruction. Pour nous mettre à l'abri de ces erreurs examinons ce qui se passe dans les mêmes sociétés et chez les fidèles de même culte. Soit Pltalie, qui est tout entière catholique. Nous obtenons
le tableau suivant :
Coefficients d'époux Coefficients des suicides lettrés par million d'habitants 0/0 4° Piémont... E % Lombardie .. de 53 09 à 24.33 de 47.3 à 35.6 Ligurie...... moyenne 39.09 moyenne 41.1 Rome...
Toscane.....
RP AVIENISE.-:...
Emilie......
Ombrie... de 19.56 à 10.14 de 31.6 à 19 Marche ..... moyenne 15.23 moyenne 32.5 Campanie...
Sardaigne...
DÉOICHIÉE. 50e Abbruzes..…. Pouilé= de 5.98 à 4 35 ue 1e18.5-are.4 Calabre ..…. moyenne 6.23 moyenne 14.7 Basilicate....
dans lequel correspondent non seulement les moyennes mais encore chaque chiffre pris séparément.
En France même résultat : toit département ayant plus de 10 0/0 d’épouxillettrés se trouve indemne ou presque de suicides.
Dansles pays protestants même résultat encore ; le paral-
lélisme entre l’instruction et le suicide se poursuit : la Saxe
ti
a D, 52 0/0 d'’illettrés, la Prusse n’en à que 1, 3 et l’observation nous révèle que l’on se tue plus en Prusse qu’en Saxe, Eufin de tous les pays à culte réformé l'Angleterre est celuioù la mort volontaire est la moins fréquente, c’est celui aussi où les illettrés sont de beaucouples plus nombreux (23 à 27 0/0).
Sinous poussons plus loin encore notre observation, si dans le même pays, la même province, le même culte nous examinons la façon de se comporter les deux sexes, nous constatons que la femme se tue beaucoup moins que l’homme, et en même temps que son Instruction est moindre.
Voici le tableau différentiel :
Italie (1878-1879) sur 10.000 mariés 4.808 époux illettrés. — 7.029 épouses — France (1879) sur 10.000 mariés 199 époux — — 310 épouses —
Un fait probant vient encore confirmer ces observations. En Angleterre l’instruction de la femme est presque l’équivalente de celles des hommes, et de suite l’écart entre
les suicides masculins et féminins diminue.
, Pour 1.000 suicides fém.,en 1853-1860 on a 2.546 suicides masc. en 1863-1867 — 2.745 — en 1872-1876 — 2.861 —
Ce n’est plus comme ailleurs des différences de 4 et 5 fois moins que l’homme.
Enfin, aux-Etats-Unis, l'instruction des femmes nègres
est supérieure à celle de leurs maris, et aussitôt les sui-
cides féminins ont un total supérieur aux masculins (Baly et Boudin).
Notre proposition se trouve ainsi amp'ement démontrée. Cest parce que la science se développe dans un pays que l’on voit croître le taux des suicides. De lacquit intellectuel, et par là nous passons aux rapports de l'individu avec. ses semblables, résultent les diverses professions humaines. Ici encore nous allons refaire les mêmes conslatations, ici aussi nous allons constater que le coefficient d’aggravation du suicide augmente avec le développement de la vie de société. Plus les relations seront nombreuses entre un homme et les autres, plus il aura de chances de se tuer, parce que ce‘te croissance est liée à une difficulté plus grande de suffire à ses besoins.
Quelles sont les professions où est portée au maximum celte lutte pour la vie ? Ge sont sans conteste les professions libérales. L’avenir n’y est pas assuré comme dans les fonctions de l’état; avec elles point de retraite à attendre, il faut chaque jour gagner sa vie quotidienne et si lindividu arrive à se mettre à l’abri, c’est en se constituant lui-même cette garantie.
Cette lutte incessante est cause d'un équilibre sans cesse en mouvement et de plus développe outre mesure la personnalité. Ayant sans cesse à prévoir pour luimême et les siens, il n’a pasle temps de prêter son appui à ceux qui l’entourent. L’altruisme disparaît pour faire
. place à un égoïsme violent, par suite la société y perd de son intégration, et par là s’accroit le total des morts
volontaires. C'est à ces motifs qu'est due la différence par-
- 4 der RES
tout constatée du plus grand nombre de suicides chez l'homme que chez la femme ; s’il se tue plus qu’elle, c’est que sa vie active est de beaucoup plus développée.
Les professions libérales, nous venons de dire pourquoi, sont celles où le goût de la science et où la vie intellectuelles acquièrent le maximum ; ce sont celles aussi qui fournissent le plus de candidats au suicide, Leur coefficient d’aggravation est supérieur de près du double à celui de la profession qui vient immédiatement aun-dessous d'elles. Elles donnent en effet, pour la France et sur une période de plus d’un demi-siècle (1826-1880) « 550 suicides par million de sujets du même groupe profession nel, tandis que les domestiques, qui viennent immédiatement après n’en ont que 290 ». (Durkeim. Compte général de la justice criminelle de 1882).
Il est curieux de constater que ce sont, en France, les domestiques qui, tout de suite après les professions libérales, sont le plus fortement atteints. Chez qui en effet trouve-t-on surtout des domestiques sinon chez les gens qui justement exercent ‘ces professions, qui ont besoin d’un certain décorum. À vivre continuellement avec des personnes dont les goûts pour l’étude sont développés et qui constituent une élite, les serviteurs prennent certaines manières qui les rapprochent de leurs maîtres, et, sans le savoir, les imitent sur un grand nombre de points. Si l’on joint à ces causes, provenant des rapports de ce groupe avec les classes instruites, une modification incessante dans l'existence du fait qu’ils changent fréquemment de places, on conçoit que leur taux de morts violen-
tes doit être très élevé.
Ces constatations au sujet des classes libérales, nous trouvons à les faire dans tous les pays où les statistiques portent séparés les group:s professionnels. Partout ces carrières aggravent la tendance au suicide. -
En Italie, de 1868-76, 482, 6 individus de ce groupe par million d’habitants se tuent alors que l’armée suit avec seulement 404,1 (Morselli).
En Prusse, les fonctionnaires publics, qui sont l’élite intellectuelle, donnent 832 suicides et viennent au premier rang des suicidés.
En résumé, quel que soitle pays avec sa civilisation, sa religion, ses habitudes, c’est toujours la classe vouée plus spécialement aux études qui fournit le taux le plus élevé des morts volontaires. Il est vrai qu’on peut objecter à nos conclusions que les professiors libérales étant fonction de la science, c’est cette dernière seul: qu’il faut incriminer et non les relations qu’elles entraînent, Pour montrer que c’est aux chocs trop multipliés fais. nt perdre l'équilibre moral à l’homme que se rattache la mort volontaire, passons donc en revue les diverses situations dans lesquelles peut se trouver l'individu et voyons si le coefficient du suicide s’accroît avec la fréquence des rapports entre lui et la société.
À ce point de vue on peut diviser ces relations en économiques, politiques et géographiques. Ce sont là des influences propres à chaque pays, à chaque région. Leur rôle est donc parfaitement localisé.
Deux grandes carrières se départagent les hommes: le commerce et l’agriculture. Il est bien évident que le pre
mier s’exerçant surtout dans les villes, nécessitant une
mise en action de toute la personne, avec des crises fréquentes n’a pas le calme de la seconde. Alors que l’agriculteur vit dans la paix et le recueillement, c’est au milieu du bruit, du mouvement, de bouleversements incessants que le commerçant est obligé de se débattre. L’équilibre de celui-ci ne s’obtient qu’au prix d’efforts sans nombre, d’une attention sans cesse en éveil. Dans de telles conditions il suffit qu’une crise éclate pour que tout soit bouleversé sans remède dans son existence. Il se voit menacé dans ses moyens de subsistance, et sans pouvoir recourir à l’aide de ceux qui l’entourent puisque eux aussi sont aux prises avec de semblables difficultés. Vient-il à sortir vainqueur de cette lutte, il lui faut immédiatement en reprendre une autre, usant chaque fois davantage une énergie qui ne se renouvelle pas. Un jour vient où le choc qui l’assaille est plus fortou bien le trouve plus affaibli et fait jaillir en lui l’idée du suicide.
Que disent en effet les statistiques ? Elles nous indiquent que, dans tous les pays, cette formule: « L’agriculteur a pour la mort violente une tendance de beaucoup inférieure à celle de l'industriel et du commerçant », est exacte. Nous obtenons en effet le tableau suivant par million d'habitants :
Commerce Industrie Agriculture
France (1878-1887)..... Le 440 340 240 Suisse.(1876)......2.....: 664 57% D58 Italie (1866-1876). ........ 276 80.4 26.7 Prusse (1883-1890)........ … 754 156 315 Belgique (1886-1890)... .… 421 160 160
Bavière (1884-1891)....... 465 369 153
AE
La première partie de notre proposition se trouve donc amplement démontrée, Certains auteurs ont voulu la rat tacher à ce fait que dans les crises la misère est accrue et que c’est à cet accroissement qu'est dû le coefficient d’aggravation dusuicide. Il n’en est rien. Le seul facteur qui agisse c’est la disparition de l’altruisme et la désintégration de la société. Que ces bouleversements aient pour résultat une richesse plus grande où la pauvreté, peu importe, il n’en résulte pas moins des modifications importantes dans la vie de l'individu. l’existence est troublée aussi bien pour qui devient pauvre que pour qui acquiert la fortune. L’un comme l’autre étaient faits à un certain train de vie: modifier celui-ci c’est bouleverser leur existence, et, par suite, c’est créer pour eux une atmosphère qui peut n'être respirable ni pour l’un ni pour l’autre. Leur cerveau était fait à l’existence qu’ils m:naient,changer celle-ci équivaut dans nombre de cas à une sentence de mort : le besoin gêne les uns au même titre que l’abondance entrave les autres. Faits pour le « train-train ordinaire de la vie » la moindre modification en plus ou en moins les trouve désarmés et les abat. Ce sont des balances qui, construites pour des poids infinitésimaux, se brisent sous des poids ordinaires. Voilà ce que nous enseignent les statistiques. Certains auteurs ont, en effet, voulu rattacher le suicide à la misère seule, se refusant à en voir un facteur dans la richesse subite. Et cependant l’une comme l’autre rompent l’équilibre nécessaire à l’homme. Celui-ci, selon sa situation, règle ses désirs. Si la fortune survenue lui permet reculer la limite de ceux-ci, il peut
arriver que l’homme ne sache plus les contenir. Il en ré-
sultera des froissements parce que plus il aura de désirs sausfaits, plus il aura de besoins. Par suite et forcément il arrivera un moment où ces derniers ne pourront plus
être contentés.
Quelle différence y aura-t-il alors entre un individu qui, par misère, ne peut plus vivre sa vie d’autrefois et celui qui, à cause de sa richesse, se propose de réaliser un bien-être au-dessus de ses moyens. Pour l’un comme pour l’autre il y a donc douleur puisque une partie de leurs ambitions demeure sans satisfaction. Tous deux souffrent et pour le même motif puisque le but que l’un
ne peut pas atteindre à cause de sa misère, l’autre mal-
gré sa richesse n’y touche pas non plus, et cela parce
qu'il la recule sans cesse.
Les statistiques nous enseignent que les grandes crises économiques ont toujours été accompagnées d'une élévation du taux du suicide. Ajoutons de suite, et pour contredire encore à la théorie qui fait de la pauvreté seule un facteur de la mort violente, ajoutons que ce taux s’est élevé alors même que leur influence a un caractère favorable pour le pays où elles surviennent,
Nous avons exposé précédemment comment misère et
richesse agissent également de façon désastreuse sur
certains esprits, il nous faut maintenant prouver nos
dires par les chiffres. Ce sont le; suivants :
A Vienne en 1873 crise financière, avec maximum en 1874. Les morts volontaires passent de : 141 en 1872, et de 153 en 1873, à 216 en 1874. Bien plus le maximum de la crise a lieu du 1* janvier au 30 avril 1874. Le nombre
Hauviller ë
des suicides qui, pendant ces quatre mois, n’était en 1871 que 48, en 1872 de 44, en 1873 de 43, monte brus quement à 73 (Durkeim).
En 1882, pendant l'hiver, survint à la Bourse de Paris un krach qui eut une répercussion dans toute la France. De suite les suicides augmentent et font passer leur accroissement moyen annuel qui est de 2? 0/0 à 7 0/0; et celui-ci porte presque uniquement sur les trois premiers mois de l’année qui furent le moment précis de la catastrophe.
Si l’on bornait là ses recherches, il serait tout naturel de conclure : par suite de misère l’homme se trouve incapable de subvenir à sa subsistance propre ct à celle des siens, il s’affolle et se tue. Mais poussant vers les crises favorables nous allons obtenir les mêmes renseignements que précédemment avec les catastrophes.
A la suite de ses victoires en 1870, l'Allemagne s’unifie, reçoit cinq milliards, accroît son commerce et son industrie, le bien-être en ua mot gagne tout le pays. Et le suicide augmente dans des proportions énormes (90 0/0) puisqu'il saute en 10 ans (1875-86) de 3.278 cas à 6.212.
A la suite de lunification de l'Italie, dont la prise de Rome en 1870 fut le couronnement, ce qui s’est passé en Allemagne, s'était passé en Italie. Tout sé transforme : industrie, commerce et avec eux montent les salaires, L'argent se fait plus abondant. En résumé tout renaît avec une activité fébrile. Du même coup les suicides sont d’une fréquence beaucoup plus grande, puisque leur augmentation est de 36 0/0 en cinq ans (1871-76) (For-
nasari di Verce).
On pourrait peut-être nous objecter que, malgré tout le bonlieur qui survient dans un pays, il n’en demeure pas moins un certain nombre d'individus qui sont malheureux, qui le sont d'autant plus qu'ils voient autour d'eux crottre la fortune publique. Ce seraient ceux-ci qui seuls se tueraient.
Cet argument perd toute sa valeuren présence des faits suivants. Lorsqu'un pays fait une exposition universelle, il est bien évident qne pendant toute sa durée le bien-être en est accru. Ici pas de lutte entre citoyens du même pays, l'argent qui afflue ne vient pas à l’un au détriment de l’autre, mais tous en reçoivent parce que ce sont les étrangers qui l’apportent. Et cependant, tout le temps que dure l'Exposition, les morts volontaires subissent un accroissement marqué, parfois supérieur à celui que déterminent les krachs financiers. Tel est le cas de l'Exposition de 1878, et du krach de 1882, la première eut en effet un résultat plus désastreux (8 0/0) que le second (7 0/0 d’augment.). Cette influence néfaste, nous la notons à chaque exposition un peu considérable, et elle se fait sentir presque uniquement, en tous cas avec une accentuation très marquée, pendant les mois que dure cette manifestation du travail de tous les peuples. Pendant l’exposition de 1889, les morts volontaires augmentèrent de 9,66 0/0, pour reprendre le taux normal à la fin des 7 mois que dura cette manifestation. Pendant les 7 mois de l'Exposition on eut 567 suicides, alors que durant cette même période en 1888, on n’en eutque 517,et en 1890 540. À ce inoment en effet les rapports sociaux augmentent non seulemententre citoyens du même pays mais des relations
s’établissent avec les étrangers. De nouvelles mœurs sur-
gissent, de nouvelles habitudes s'imposent, et ce bouleversement général est la seule cause du suicide. Il y a alors un relâchement de l’état social qui se trouve atteint de toutes parts et qui, dès lors, n'offre plus les mêmes garanties de protection à l’homme. Pour se défendre, celui-ci est obligé de développer sa personnalité d’où un égoïsme qui est la base de l'anarchie. Le bien-être, et pour soi seul, devient la loi, et pour y arriver peu importe la négation de toute religion, de toute autorité. Cest à ce déchaïînement de passions qu'il faut imputer le trouble qu’apporte une richesse trop brutalement survenue. Plus de régularité dans l’ordre social, plus de réglementation, l’homme a repoussé jusqu’à l’infini [a limite de ses désirs. Et cela est si vrai que les pays pauvres, nous voulons dire que là où la pauvreté est l’état normal, donc reconnu et accepté par tous, il y a moins de désespérés que dans les pays riches. Comme exemples rappelons l'Irlande, où c’est à peine si les fermiers tirent leur propre subsistance du sol et ont non seulement à payer de lourdes redevances mais encore un impôt très élevé. En Calabre point de riches, point de morts volontaires. En Espagne moins de riches qu’en France, et l'Espagne ax dix fois moins de suicidés que la France. C’est que dans ces pays on se contente du peu que la terre veut bien vous fournir, et encore faut-il pour qu’elle donne qu’on la force continuellement la charrue à la main. Le labeur est incessant et ne laisse pas place au rêve, et connaissant sa peine on porte secours à la misère d'autrui. De telles conditions n’offrent pas place à des espoirs irréalisables et à leur discussion. Vivre
n? | € on . £ 1] " et c’est assez, on ne cherche pas si les moyens de vivre
sont ce qu'ils pourraient être. La recherche du mieux, les comparaisons, les appétits vers un idéal plus ou moins formulé ne sont possibles que si le temps employé à ces matières ne fait pas défaut à la satisfaction des besoins nécessaires. L'équilibre mental n’a rien à craindre d’un tel état de choses, et par conséquent Île suicide n’y trouve point motif à se développer. Là où la pauvreté est générale, point de place aux désirs insensés, aux utopies irréalisables, là où tout le monde souffre, la solidarité n’est pas un vain mot. Où la vie est-elle plus difficile qu’en Irlande ? où est-elle plus misérable qu’en Calabre ? Et dans de telles régions le suicide est inconnu. À chaque instant, en Sicile, la famine soulève les populations, et c’est une des provinces d'Italie où l’on se tue le moins (Morselli). Bien plus, là où la pauvreté frappe tout le monde presque sans exception, elle est une garantie contre la mort violente. Ainsi, en France, les départements les plus riches sont les plus contaminés, et inver-
sement, c’est ce que nous apprend l'échelle suivante : ; q PP
AR ep de D de au:
127 5 48 à 43 T3 6 38 à 34 69 6 30 à 24 59 15 23 à 18 49 L7/ 1TRARS 42 10 - 1e
Les échelons se correspondent donc rigoureusement,
etcela se comprend puisque l’accaparement de la richesse
par un petit nombre rend à la majorité la vie plus difficile, d’où ces cris de désespoir, qu'au moment de se tuer, poussent les suicidés de misère.
« J’erre depuis ce matin, écrit un père à son fils ; je « ne trouve pas de place... Je ne sais trop si c’est l’eau « ou la corde qui me servira... Ce soir quand tout le mon- « de sera parti du bois, je crois faire mon affaire ». Ce fut la corde qui lui servit ; on le trouva pendu au Boisde-Boulogne.
Sur un ouvrier de 42 ans, on trouve ces mots :
« Je me suicide parce que je vois venir la misère ; je « ne veux rien demander à personne ; je ne voulais que du « travail ».
Sur un de 38 ans :
« Je suis sans travail, bientôt je serai sans pain ; je. « prends donc le parti d’en finir ».
Et la série est lonjue de ces « documents humains » qui révèlent que pour certains la lutte est devenue impossible parce qu ils ne reçoivent plus de la société les secours qu’ils étaient en droit d'espérer. C’est que dans celle-ci rien ne subsiste comme principe directeur que la satisfaction de désirs sans nombre, superflus, tellement reculés qu'ils en deviennent irréalisables. Nécessairement Péquilibre moral disparait du même coup, à cause des modi fications incessantes que subit l’état social.
Toute une série de faits vont confirmer ces données. Si ce sont ces chocs, dûs aux rapports plus nombreux entre individus, qui produisent le suicide, tout ce qui va en augmenter la fréquence va donc accroîtrele coefficient
d’aggravation® Or, nous l’ayons vu plus haut, les aqricul-
teurs se tuent beaucoup moins que les individus des autres groupes professionnels. Aux causes favorables Enoncées précédemment il faut joindre le lieu d'habitation. Alors que l’industrie et le commerce surtout se trouvent dans les villes, l’agriculture se cantonne à la campagne. Or il est sûr que dans les premières les relations sont beaucoup plus fréquentes,et la vie est plus difficile et cela d'autant plus que la ville est plus habitée, L'existence n’y a pas le calme, la tranquillité de celle que l’on mène dans les campagnes. Aussi le suicide a-t-il crû dans les proportions où les villes se sont étendues. La centralisation est donc facteur de la mort violente parce qu’elle amasse sur une surface restreinte un trop grand nombre d'individus, qui n’ont plus alors le libre exercice de leurs facultés naturelles.
Certains auteurs ont tour à tour incriminé le climat, la situation géographique, les saisons, faute de n'avoir pas su distinguer que les facteurs étiologiques se confondent dans un principe plus élevé, plus général, et qui est le suivant : « plus les jours seront longs, plus la vie’sociale a de durée, par suite plus le suicide fait de victimes ». Seule cette définition nous renseigne sur ce point que ne peuvent éclairer des observations trop restreintes, et done l’unité aux statistiques.
Nous verrons un peu plus loin que c’est pour n'avoir pas su nettement poser ce point que certains auteurs ont considéré le suicide comme une manifestation de l’alcoolisme.
Voici en effet ce que nous disent les chiffres compara-
tifs entre le suicide et les facteurs cosmiques.
Un principe initial nécessaire à poser est qu’on se tue beaucoup plus le jour que la nuit. C’est Ià une première indication que le suicide correspond aux moments où la vie sociale à son maximum. Et cela est si vrai que les marts volontaires croissent en nombre avec la longueur des jours. Voici en effet le tableau comparatif de la lon-
queur des jours et du nombre des suicides :
Agcroissement Accroissement
des jours des suicides De janvier à avril... 55 0/0 50 0/0 Dana UD ee 10 0/0 5 0/0
Diminution des jours Diminution des suicides
DeSiHin a as ER 17 0/0 24 0/0 D'août à octobre....... 27 0/0 27 0/0 D’octobre à décembre, 17 0/0 13 0/0
La comparaison entre l’un et l’autre est si proche que l’ont peut dire que le 0/0 de l’un se calque sur le 0/0 de l’autre.
Gest dans cette constatation que tiennent tous les rapports entre le suicide et les facteurs cosmiques. On a voulu invoquer la température, prétendant la mort volontaire plus fréquente dans les pays tempérés et Morselli avait même déterminé très nettement sur la carte la région où on se tue le plus, Cet espace est limité par le 47° et le' 57° degré de latitude d’une part et par le 20° et le 40° degré de longitude de l’autre. Mais dans cette région il y a encore deux points où le taux de la mortalité est plus élevé encore, on n’a donc pas affaire à un total partout le
même dans la région tempérée, etces deux centres sont le
premier Paris avec le département de la Seine, le deuxième Berlin avec la Prusse. C’est intentionnellement que nous indiquons ces deux villes, car ce sont elles qui sont le centre du rayonnement des morts volontaires, ce sont ellés aussi qui nous donnent l’explication de cette constatation géographique. Ces deux villes sont en effet devenues Îles deux foyers d’une activité commerciale poussée à son maximum, et c’est celle-ci qu'il faut rendre responsable du grand nombre de suicides constatés dans ces régions. Civilisation développée à son extrême tel est le seul coupable et nous en trouvons la preuve dans la comparaison en ce qui a été et de ce qui est actuellement. Aujourd’hui l'Italie a peu de suicides, mais qui ne se souvient du nombre considérable de gens qui se tuèrent dans la Rome impériale ? Ce furent de véritables épidémies.
D’autres auteurs ont invoqué les modifications saisonnières, faisant jouer à l'aspect de la nature le rôle du facteur essentiel du suicide. Suivant eux un ciel bas et gris, un paysage désolé, un temps sombre et pluvieux doivent porter l'esprit à la mélancolie et prédisposer l’homme à se tuer. Comme ces conditions se trouvent vers la fin de Vautomne et en hiver ce doit être à ce moment que la mort volontaire atteint ses plus hauts chiffres. Ainsi le prétendait Falret, Or cette théorie, les statistiques l’ont finalement prouvé, est exactement l’inverse de la réalité, Dans tous les pays c’est pendant les mois les plus chauds qu’on se tue, et la proportion en leur faveur est d’environ un tiers de plus. Nous pouvions d’ailleurs facilement
le prévoir puisque, nous l’avons vu, la courbe des suicide
est parallèle à celle de la longueur des jours. Nous voyons en effet les suicides croître jusqu’en juin, puis à partir de cette époque diminuer jusqu’en décembre, or l'accroissement des jours suit la même marche ascendante
et descendante.
De ce que la mort volontaire survient pendant les chaleurs, on a,conclu que plus la température est élevée et plus nombre des suicides est élevé. La déduction, si elle semble logique, n’est pas exacte, car si cela était, ce n’est pas en juin que devrait se trouver le point culmmant mais en juillet et en août. Il n’en est rien. En outre des mois à température inégale dannepf le MÊME total. La Lee Elle a même Hé cause que an a pu croire, pendant un temps que l’étiologie du suicide n’avait pour facteur que l’alcoolisme. Suivant ces auteurs, si les suicides se sont accrus c’est que, dans ces dernières années, on a vu cette intoxication s'étendre et cela dans des proportions pour ainsi dire sans limite.
Nous allons voir que si les statistiques ne permettent pas d’associer ces deux phénomènes, l’étude psychologique de ces deux faits n'autorise même pas à he que l’alcoolique se tue véritablement. Ce qu’on constate chez
lui c’est un pseudo-suicide.
Si on se tue plus en été, a-t-on dit, c’est qu’on boit plus pendant cette saison, à cause des fortes chaleurs. Il semble par cet énoncé que ce sont ceux qui n’ont pas l'habitude de boire qui, à la suite d’excès, se donnent la
mort; et l’on constate que les observations rapportées à