‹ Du Suicide: Unité de son étiologie. Son traitementChapitre 27 sur 30 · RAR RS À · texte numérisé non relu

RAR RS À

carte de lalcoolisme, on trouve trois centres principaux,

EL

« l’un en Normandie, et plus particulièrement dans la « Seine-Inférieure, l’autre dans le Finistère et les dépar- « tements bretons en général, .le troisième enfin dans le « Rhône et la région voisine, Au contraire, au point de « vue du suicide, le Rhône n’est pas au-dessus de la « moyenne, la plupart des départements normands sont « au-dessous, la Bretagne est presque indemne ».

On pourrait objecter que les délits d'ivresse ne sont pas un critère de la consommation d'alcool, et par suite ne peut servir de base de comparaison. Eh bien, si Pon examine ce dernier point on constate que ce n’est pas non plus dans les départements où l’on boit de l’alcool que le suicide fait le plus de victimes.

Nous voyons en eflet que les pays qui en usent le plus sont représentés sur la carte par une bande qui part de la Manche, remonte en suivant les départements côtiers et gagne les départements du Nord pour obliquer ensuite vers l'Est. Elle ne correspond donc pas à la masse presque ronde du suicide, qui existe autour de la Seine. Bien mieux, cette bande court le long de la moitié Nord de ce centre. Puis, contrairement à l'opinion qui voudrait que l’on boive plus aux fortes chaleurs, on constate que la consommation de l’alcool est peu accentuée dans le Midi donc dans la partie chaude de la France. Et ce qui est vrai pour notre pays se retrouve dans les autres états : le suicide n’est pas fonction de l’alcoolisme.

Ainsi nous avons passé en revue les influences économiques et les influences cosmiques ; pour les unes comme pour les autres nous avons abouti au même résultat que

nous pouvons énoncer ainsi :

« Tout ce qui augmente les relations de l’homme avec « la société et par conséquent multiplie en lui les actes « intellectuels, est facteur aggravant du suicide ».

C’est qu’en effet si l’homme est obligé d’avoir de plus nombreux rapports avec ses semblables il en résulte pour lui une perte plus fréquente de équilibre mental. De plus ces relations plus répétées sont l’indice que la vie devient plus difficile, que la lutte pour lexistence devient plus âpre. Dans de telles conditions il est bien évident que la personnalité se développe, que la solidarité disparaît pour faire place à l’égoïsme. La société se désagrège du même coup et perdant de son intégration offre à lindividu un appui moins puissant, Par suite l’homme satisfera moins facilement à ses fonctions naturelles : conservation de son être avec pour but la procréation en vue de la conservation de l’espèce, il arrivera même qu’en certains cas il les estimera irréalisables et c’est alors qu’il recourra au suicide. On comprend donc que fatalement celui-ci ira croissant dans une société où la personnalité n’a plus de limites, où tout se ramène à elle, rien qu’à elle, où le but général disparaît, où les intérêts se choquent et où par suite l’équilibre moral est pour ainsi dire impossible à obtenir, bref dans la société telle que nous la promettent les utopies socialistes et bien plus encore les prédictions anarchistes.

Ce qui le prouve c’est que nous voyons le coefficient de préservation augmenter chaque fois qu’une crise politique fait converger toutes les volontés particulières vers un même but général, fait renaître ou du rmnoins exalte

l'esprit de-corps.

Ce sont Les vieilles sociétés, dont il semble que le ressort vital soit usé, qui fournissent surtout un taux élevé de suicides. Tant que la société politique est jeune ou bien que, vieille, elle est obligée, pour un effort commun, de faire appel à tous ses adeptes, la personnalité s’efface, l’égoïsme disparaît. Les passions sont alors portées à leur maximum, et il semblerait donc que le suicide devrait être plus fréquett que normalement. S'il n’en est rien c’est qu'à ce moment tous les efforts convergent vers une même solution politique ou nationale, Que ce soit une révolution ou une guerre il y a lutte et pour lutter plus efficacement les individus se serrent les uns contre les autres, les partis se groupent. L'homme se trouve donc fortement encadré, car pour combattre plus avantageusement il faut que son égoïsme fasse place à l’altruisme. Luxe, désirs superflus, crises économiques, tout disparaît en face du danger que court la conservation de Pindividu. C’est dire que diminue l'influence néfaste qu’exerçait une société, où la civilisation poussée à l’excès déterminait üne moindre intégration, et où par suite ‘l'équilibre mental à chaque instant détruit développait la

tendance au suicide.

Voici en effet ce que noûs apprend l’histoire:

4 Chaque révolution, en France, a marqué une chute dans la courbe des morts volontaires.

En 1830, la diminution, qui d’ailleurs est d’une brusque-

rie {ypique, est de 10 0/0.

En 1848, les suicides tombent de 3,647 à 3,301. En 1877, les chiffres ne sont pas moins éloquents. La

crise débute en fin juin, époque de la dissolution des

Chambres, et se termine en octobre. Or, dès juillet les suicides sont en diminution de 44 0/0, etcette diminution se maintient jusqu’en octobre où brusquement le taux remonte.

Aux élections générales de 1889, (août et septembre), le boulangisme excite les passions politiques. Et le résultat est encore plus certain, puisque, malgréle coefficient d’aggravation qu'est l'Exposition universelle, on trouve une amélioration dans la mortalité volontaire, par rapport aux mois correspondants de 1888, de 12 0/0, amélioration qui cesse avec la fin de la lutte électorale.

Ces faits, vrais en France, le sont dans tous les Etats, quels qu’ils Soient. Qu’une crise politique s'ouvre et nous voyons desuite monter le taux de préservation. En outre, ce qui survient lors des révolutions, des crises électorales sérieuses, se produit aussi quand éclate une guerre. De plus cette influence dans ce cas se prolonge quelque temps après la fin de la lutte au lieu de cesser brusquement comme après les révolutions et surtout les crises électorales. C’est que, par suite des combats, le pays, vaincu comme vainqueur, à perdu un plus ou moins grand nombre d'hommes valides, et âgés de 20 à 45 ans, période où sévit surtout le suicide. Ceux-ci ayant disparu c’est donc un grand nombre de candidats qui manquent. Puis, les deux nations ont besoin de se réorganiser, tous leurs efforts tendent à ce but, la société est donc plus fortement resserrée, surtout qu’elle continue à subir, pendant un certain tempsencore, l'influence de la solidarité qu'avait poussée à son maximum le patriotisme. Il en ressort que,

puisque ce sont les villes qui, à cause de leur aggloméra-

tion, subissent les secousses les plus fortes dans ces crises, surtout les crises politiques, ce sont elles aussi qui, bien plus que la campagne, présentent une diminution plus marquée du taux des suicides. Et c’est en effet ce quiarrive. Les statistiques nous le prouvent.

En 1866, querre entre l'Italie et l'Autriche, et dans les

deux pays la mortalité volontaire subit un reteait.

1865 1866 1867 IAE L NE ee 678 588 657 AUPTIGNE SES ÉREE 1464 1265 1407

En 1870 éclate la guerre néfaste, voulue pour sauver un régime, où l’inexpérience et l'incapacité mirent au Jour les ressources que l’on pouvait attendre de la France. Alors que ceux qui la dirigeaient ou eussent dû la diriger l’abandonnaient, elle seule ne s’abandonna pas ; et son héroïsme fut à la hauteur de ses vicissitudes. Aussi le taux du suicide tombe de façon remarquable, bien plus mème que chez son vainqueur, malgré les efforts que dût faire celui-ci pour t:rrasser un ennemi, qu'il estimait sans force. Tout disparut, intérêts particuliers, nécessités particulières à satisfaire, une seule chose demeura : la Patrie à sauver. La lutte fut vive, d’où il résulta que chez les deux peuples le taux du suicide baissa fortement. On se faisait tuer, on ne se tua plus ; c’est en effet ce

que nous disent les chiffres suivants :

PIUSSE RTE Re

t2 «O © [#b) t2 [40] UD AV] «© Qt ©

France. =... A MS GE 4.157 4.490 5.275

Et cela tient si bien à une idée générale, et non au fait seul que les hommes sont tous enrégimentés, obéissent à une discipline plus rigoureuse, c’est que les femmes, elles aussi, participent à cette diminution, Ainsi en Italie, en 1864, 130 femmes se tuent, en 1866 il n’y en a plus que 177 ; en Prusse le chiffre des suicides féminins est en 1869 de 616, il n’est plus que de 540 en 1871, donc moindre de 13 0/0. C’est donc, à lPaltruisme porté au plus haut point que l’on doit attribuer la diminution des morts volontaires. En ces moments critiques les intérêts particuliers disparaissent, se résument en un même désir : délivrer le pays. Et c'est parce qu’alors la société est

plus fortement intégrée que le taux des suicides diminue,

Hauviller 8

Page 1