III. Les peines privatives de liberté
Le principe de la peine éducative devait amener avant tout à la suppression des supplices barbares en usage au Moyenâge, et à des moyens de répression plus humains. La privation de la liberté semblait le plus indiqué, et répondre le mieux aux buts qu’on se proposait : divisible à volonté, elle peut s’adapter à la gravité de chaque délit ; elle est le moyen le plus simple de mettre les criminels hors d’état de nuire ; à une époque où la liberté était considérée comme le premier des biens, sa privation devait, semblait-il, être tout aussi intimidante que les peines corporelles dont la cruauté répugnait aux conceptions nouvelles ; enfin, l’on fondait les plus grands espoirs sur la valeur moralisatrice de l’isolement, qui devait, disait-on, amener le détenu à la réflexion et au repentir, et déterminer ainsi son retour au bien. La prison devint ainsi la pierre angulaire de l’édifice répressif, les autres pénalités ne recevant plus qu’une rare application, ou étant reléguées au rang de peines accessoires ou complémentaires.
L’idée d’enfermer les criminels ne date pas cependant du XIX®e siècle, et il a fallu de tout temps des cachots pour mettre en lieu sûr les malfaiteurs qu’on venait d'arrêter”) Les prisons avaient alors un caractère essentiellement préventif, et servaient de dépôts où l’on entassait les criminels en attendant qu’on les jugeât, qu'on les condamnât à quelque supplice ou qu’on les délivrât contre rançon. Mais l’idée d’en faire une peine n'apparut qu’au Moyen-âge, et lorsque son application se généralisa, il fallut multiplier les lieux de détention. On utilisait à cet effet les donjons des remparts, les souterrains des hôtels de ville, et même les cloîtres. Au XVI" siècle, on construit un peu partout des maisons de force, où l’on enfermait sans dis-
1) «Carcer ad continendos homines, non ad puniendos habere debet». Ulpien, De pæœnis, L. 8, 59, 48, 19.
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tinction les mendiants, les prostituées, les vagabonds, et parfois les voleurs.') C'était jusqu'alors moins une peine qu’une mesure de sûreté, à caractère nettement éliminatoire : on veut débarasser la société d'individus dangereux, et c’est pourquoi la prison est le plus souvent perpétuelle. On les y enferme pour qu'ils expient leurs forfaits, mais aussi pour que l’horreur de leur sort retienne ceux qui seraient tentés de les imiter ÿ*) c’est pourquoi les condamnés sont soumis aux travaux les plus durs, souvent aggravés de châtiments corporels. On les entasse dans d’infects cachots, où les fous sont confondus avec les criminels, les prévenus avec les condamnés, où mendiants et vagabonds, voleurs et débauchés de la pire espèce végètent entassés pêle-mêle, dans une révoltante promiscuité. Jusqu'au XVIII" siècle, bon nombre de prisons n’établissent même pas la séparation des sexes.”) et la prostitution étant constamment la grande pourvoyeuse de la criminalité féminine, on imagine le degré de débauche et de corruption qui devait y régner. «L'autorité, convaincue d’avoir fait son devoir à l’égard du condamné en lui laissant la vie, ne lui laissait guère autre chose ; elle le laissait croupir dans les bouges trop souvent décrits, où toutes les souillures, toutes les débauches et toutes les hontes étaient confondues.»{)
C'était à la rigueur admissible, tant qu’on ne demandait à la prison que l’épuration de la société par l’élimination des criminels : peu importait qu'ils s’y corrompissent mutuellement, puisqu'ils n’en devaient jamais sortir. Avec les doctrines classiques, la prison tendait à devenir la peine unique, et comme on devait la proportionner à des infractions qui méritent bien rarement une telle rigueur, la prison perpétuelle devenait une exception. Le détenu allait donc un jour ou l’autre, être rendu à la société ; on l’avait enfermé comme un être malfaisant et dangereux, il ne fallait pas qu’il en sortît plus dangereux et plus malfaisant encore. Le système de la peine éducative nécessitait d'urgence une réforme pénitentiaire. Cette réforme
1) Les premières maisons de force furent construites à Londres en 1550, à Nuremberg en 1558, et à Amsterdam en 1595. (Cf. Prins., Sc. pén. 430 ss.)
2) Suivant la vigoureuse description de Mittelstädt, la prison avait pour but «dass Hunger und Prügel und harte Zwangsarbeïit ihre Schuldigkeiït taten, und dass es keinem noch so armen, noch so elendem und noch so verwahrlosten Menschen im Volke geben kônne, der nicht Scheu, Grausam in Gemüt und Scham in Gewissen die unheïmlichen Gefängnismauern zu meiden strebte». (p. 10).
3) Hafner et Zürcher, p. 9.
4) Prins, Cr. et répr. p. 119.
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s'était ébauchée déjà au cours du XVIII" siècle, au nom des idées philosophiques et humanitaires. Les écrits de John Howard, qui à la suite d’une enquête sur les prisons d'Angleterre et du Continent,') avait décrit avec éloquence «l’état misérable d’ordure matérielle et de corruption morale où croupissait la foule des condamnés») avaient créé un mouvement d'opinion en faveur d’une réforme radicale : il fallait avant tout soustraire les prisonniers à une promiscuité dégradante, à cette corruption qu’engendrait «la mise en contact de tous les vices de l'humanité». comme dit Saleilles,*) et pour celà, les mettre en cellule. On attribuait en outre à l'isolement une valeur éducative : laissé en face de lui-même, le détenu devait être amené à réfléchir sur son passé, à se repentir de ses fautes, et se rendre compte que son châtiment en était la juste punition. La cellule devait anéantir ses instincts criminels et le transformer en honnête homme; double avantage, elle évitait la corruption et provoquait la correction. L’isolement, la suppression de tout rapport avec les hommes pendant des mois, voire même des années, était d’autre part une perspective autrement terrible que la vie commune des prisons. Intimidation et amendement, la cellule semblait répondre à toutes les exigences, et l’on crut avoir découvert l’idéal des systèmes répressifs. Inauguré en 1704 par la prison St-Michel à Rome,4) le régime cellulaire fut adopté à Gand en 1775, ainsi qu’à Horsam et Glocester, prisons construites en 1779 et 1791, d’après les idées d'Howard et de Bentham. En Amérique, la propagande de William Penn et de Franklin, l’influence des Quakers et de leurs idées puritaines, devaient aboutir à généraliser le système cellulaire : isolement matériel absolu dans le système jphiladelphien, isolement moral dans le système auburnien, par l'obligation d’un rigoureux silence, sanctionnée par la peine du fouet.) L'exemple des Américains devait créer un véritable engouement en faveur du nouveau régime, et le XIXM" siècle vit les Etats européens rivaliser de
) State of prisons in England and Wales, 1777.
) Cité par Ferri, p. 7.
) Saleïlles, p. 99.
4) L'idée d’amendement est d’origine religieuse. Aussi l’emprisonnement cellulaire fut-il d'abord appliqué par l'Eglise ; la prison St-Michel à Rome portait cette devise, qui est devenue celle de la science pénitentiaire : «parum est improbos coercere pœna, nisi probos efficias disciplina» (Garraud, 11, 59).
5) Le système phidadelphien consiste dans l’isolement complet de nuit et
de jour ; le système auburnien dans l'isolement de nuit, et le travail
en commun de jour; ainsi nommés, le premier d’après la prison de
Philadelphie, construite en 1776, le second d’après la prison de Cherri
Hïll, près d’Auburn, construite en 1827.