‹ Du sursis à l'exécution des peines et de son application en ValaisChapitre 9 sur 63 · AR, RER · texte numérisé non relu

AR, RER

zèle pour construire des prisons cellulaires suivant les dernières données de la science pénitentiaire. Les établissements construits à Pentonville près de Londres en 1842, puis à Liège, Anvers et Amsterdam jusqu’en 1848 passaient pour des modèles du genre et faisaient l’admiration des contemporains. On dut s’apercevoir bientôt qu’on faisait fausse route : on avait incarcéré un individu à cause de ses tendances antisociales, et on voulait le réadapter à la vie en société. Or la cellule aboutissait à fin contraire: «pour vivre seul, disait Aristote, il faut être une brute ou un dieu.» Le condamné n'étant pas un dieu, quelques mois de cellule risquaient fort d’en faire une brute ; privé de toute vie sociale, replié sur lui-même, au fond de sa cellule, il montrait bientôt les signes progressifs d’une atrophie physique, intellectuelle et morale.i)

Quant à ce retour en soi-même qui devait amener le détenu à résipicence, l’isolement ne peut avoir une telle influence que sur des gens ayant une haute culture intellectuelle et morale, cmme les religieux dans leurs couvents, car pour trouver en soi matière à méditer et à réfléchir, il faut un degré d'intelligence, de sensibilité et de moralité qu’on ne rencontre guère chez les hôtes des prisons. Comment veut-on dès lors qu’un individu, laissé seul en face de son passé misérable qui ne lui montre que malheurs, crimes ou turpitudes, puisse trouver en lui-même cette idée du bien qui lui a toujours été étrangère ?*) Abandonné à-son sort, ce malheureux, aussi dépourvu d'instruction que de sens moral, tombait dans un abrutissement qui ne lui laissait bientôt plus rien d’humain.

Un beau jour, on le tire de sa cellule pour le mettre brusquement en contact avec la vie. Désemparé par cette liberté dont il n’a plus l'habitude, ayant oublié dans sa prison les exigences élémentaires de la vie sociale, incapable de se créer un gagne-pain honnête, il n’aura bientôt d’autre ressource que le vol, d'autre asile que la prison. «C’est une inconséquence, faisait observer Bentham, de garder étroitement un individu entre les quatre murs d’une prison, pour le livrer sans transition aux hasards de la lutte pour l’existence dans des conditions plus pénibles et plus défavorables que celles où il se trouvait avant sa condamnation.»*) Ce seraït, comme dit Tarde, «faire sortir

1) Dostoyewski, souvenir de la Maison des morts: «Ich bin fest überzeugt, dass der berühmte Zellensystem nur ein falsches, trügerisches, und auf das äussere gerichtete Ziel verfolgt ; er saugt die Lebenskraft aus dem Menschen, und präsentiert endlich die gedôrrte Mummie eines halbsinnig gewordenen als ein Bild der Besserung und Reue».

2) Cf. Mittelstädt, p. 31.

8) Cité par Prins, Sc. pén., p. 442.

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de son lit un malade alité depuis plusieurs mois, pour l'envoyer courir au grand air.»')

La cellule n’était donc pas cet instrument idéal de correction et de relèvement moral que l’on avait rêvé. «Le détenu étant un être social, dit Prins,”) son perfectionnement doit être social, et consister avant tout dans son appropriation de plus en plus complète au milieu social.» Or la cellule, c’est la désadaptation progressive au milieu social.

Le système philadelphien atténuait ces inconvénients par un ensemble de mesures relatives à la culture morale, intellectuelle et professionnelle du détenu ; le système auburnier voyait dans le travail le meilleur moyen d'éducation ; enfin la prison de Pentonville réalisa une idée chère à Bentham, en faisant passer le détenu par une série d'étapes progressives. qui ménageaient une transition entre l'isolement absalu et la vie en liberté. Mais c’est au moment de la libération qu'il fallait tenter le principal effort ; si l’on assistait le libéré dès sa sortie de prison, si on lui trouvait un gagne-pain, on avait bien des chances de lui faire préférer la sécurité d’une vie honnête aux risques de la prison. Le sort des libérés devint désormais la préoccupation constante des sociétés philanthropiques ; la seconde moitié du XIXe siècle les vit croître, se développer, et se multiplier sous leurs auspices, les efforts désintéressés et les généreux dévouements en vue de cette œuvre éminemment sociale, «faire d’un criminel possible un honnête homme.)

On avait isolé le détenu pour préserver sa santé morale ; il était urgent de préserver aussi sa santé physique, et d’assainir le régime des prisons, restées longtemps d'’infects taudis. C'était d’abord un devoir d'humanité ; de plus, la prison devenant une école de travail et de moralité, il fallait que le détenu y trouvât une athmosphère favorable à l’éducation qu’on lui donnait, et que sa cellule lui offrît un minimum de confort. Poussés sur cette pente par leurs sentiments humanitaires, les pénitentiaristes en vinrent à améliorer le sort des prisonniers au point que la prison, jusqu'alors objet d'horreur et de crainte pour le travailleur pauvre mais honnête, devenait souvent préférable aux taudis où il logeait.‘) Le détenu, confortablement nourri, vêtu et logé aux frais de l'Etat, qui lui procure travail et salaire, et parfois même une instruction professionnelle, se

1) Tarde, Phil. pén. 511.

2) Prins, Sc. pén. 440.

3) Prins, Sc. pén. p. 536. — Sur les sociétés de patronage en France et en Belgique, cf. Prins, 1. c., 536 ss,

4) Prins, Bulletin, I, 31 ss.

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laisse vivre paisiblement sans souci du lendemain. À sa libération, une société de patronage l’aide de ses conseils, parfois lui avance de l'argent, et cherche à lui procurer une place. Tandis que le travailleur libre, mal nourri et mal logé, victime du chômage ou de la misère, se débat péniblement avec les difficultés de l'existence. Il en résultait ce contraste aussi dangereux qu'immoral, que la prison, au lieu de paraître un châtiment, devenait parfois un objet d’envie pour le travailleur honnête. Pour atténuer la rigueur de l’encellulement, on s'était cru obligé d'augmenter le bien-être des prisons, et c’est pourquoi Ferri s’en déclare adversaire, parce que, dit-il, il pousse les pénitentiaristes à construire pour les assassins des cellules confortables, qui sont une insulte atroce et révoltante à la misère des cabanes et des greniers où végètent, dans les campagnes et dans les villes, les travailleurs honnêtes.»!}

La prison perdait ainsi toute valeur d’intimidation ; en outre, ce système occasionnait à l’Etat des dépenses énormes, qui finissaient par grever plus lourdement encore, les honnêtes gen. Les résultats étaient d’ailleurs loin d’être encourageants : loin d’enrayer la criminalité, la prison semblait au contraire favoriser son effrayante progression, rendue plus inquiétante encore par la proportion croissante des récidives. «Lorsque l’accroissement porte surtout sur les primaires, remarque Saleilles, c’est que ce sont les conditions sociales qui sont anormales et la moralité publique qui est en baisse ; mais lorsque cet accroissement redouble en outre pour les récidivistes, c’est que c’est aussi la peine qui fonctionne mal, puisqu’au lieu de prévenir le crime, elle le développe.»°)

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