III. Doctrine de la rédemption
Nous envisagerons en troisième lieu la représentation symbolique de la grande doctrine de la rédemption, exprimée dans le plan par terre et dans la disposition générale de nos églises.
Le christianisme ne fut pas plutôt en possession de temples pour son culte, que la forme crucifère fut adoptée, non pas toutefois sans quelques exceptions au commencement. Cetteforme, comme nous le savons, a prévalu jusqu’à nos jours. L’Angleterre possède moins d’églises crucifères qu’aucun autre pays : elles ne se trouvent que dans la proportion d’une sur dix. En France, au contraire, les exemples sont en sens inverse. Nous ne rechercherons pas ici la cause de cette différence notable : nous remarquerons seulement que plusieurs églises qui ne présentent pas à l’extérieur une forme crucifère, la possèdent pourtant véri-
tablement par leurs dispositions intérieures. Les transsepts n’avancent pas au delà des bas côtés , mais ils ont leurs arceaux distincts et une fenêtre d’une plus grande dimension que celles des bas côtés ; ceci a surtout lieu dans les églises des villes et lorsque l’architecte se trouvait restreint par le terrain. On le remarque aussi bien dans les églises qui ont des bas côtés autour du chœur , comme à Godalming , dans le comté de Surrey, que dans celles où la nef seule en possède, comme Holy- Rood à Southampton. On les distinguera aisément à l’extérieur par le pignon du nord et du sud. Dans quelques églises cathédrales il y a une croix double : dans celle d’York , elle signifie peut-être la dignité métropolitaine. — En France, la collégiale de Saint- Quentin offre la même forme , qui se reproduit assez fréquemment en Lorraine. — Quelques églises , mais elles sont rares , présentent la forme d’une croix grecque, les quatre bras étant d’une longueur égale. Darlington et Durham nous en offrent des exemples , il s’y trouve aussi une tour centrale ; dans certaines églises, comme Westminster, Gloucester et Saint- Alban, le chœur se trouve à l’ouest du transsept; dans celle de Séville, presque tout le chœur se trouve dans la nef. Ces singularités , curieuses en elles-mêmes , n’affectent pourtant pas le
symbolisme et ne le modifient probablement en aucune manière. — Cette disposition se retrouve dans plusieurs grandes églises de la Champagne et du pays Messin, comme à Reims, à Metz et ailleurs : elle existe aussi à la cathédrale de Coutances. —
M. Lewis a avancé que dans les églises primitives une croix se trouvait marquée sur le pavé. La partie supérieure avançait dans le chœur, les bras s’allongeaient dans les transsepts , et le milieu occupait la nef. Nous avons nous-mêmes remarqué les traces d’une pareille disposition , qui n’a cessé probablement d’ètre continuée qu’en raison de l’anathème lancé par le second concile œcuménique contre quiconque foulerait aux pieds ce symbole sacré.
Ainsi , dans le plan par terre , la croix du Christ se trouvait prèchée. On a souvent avancé que les chapelles adjacentes , surtout la chapelle de la Sainte-Vierge, obscurcissaient le symbolisme; mais il faut se rappeler qu’il n’existe que deux manières de juger de l’effet d’un plan par terre, en le contemplant d’une hauteur, comme, par exemple, de la tour de l’église, ou bien lorsqu’il est dessiné sur le papier. Dans l’un et l’autre de ces cas , la cathédrale la plus compliquée dans ses parties présente
tout de suite à l’œil du spectateur la forme d’une croix.
En examinant les églises en détail , on trouve la croix empreinte sur les tombes à double pente latérale, et sur les simples pierres qui recouvrent les tombeaux des premiers siècles. Plus tard elle se trouve en tête des inscriptions , sur les plaques de cuivre ; elle surmonte le pinacle , le pignon et le porche ; elle est souvent imprimée sur les jambages de la porte principale, à l’endroit même touché par le saint chrême dans la cérémonie de la dédicace ', où elle est destinée probablement à rappeler le souvenir du sang dont les Israélites devaient marquer leurs portes au temps de la Pâque. Enfin elle se trouve érigée , mais sous une forme plus relevée, dans le cimetière. Une circonstance qu’on ne saurait passer sous silence et qui révèle la profondeur du sentiment catholique , c’est qu’il est rare de trouver une croix simple dominant une
1 11 faut distinguer les croix de la dédicace , qui sont ordinairement fort grandes , comme celle qui se voit dans l’église de Moorlinch dans le Somersetshire, d’avec les petites croix des jambages qu’on retrouve en d’autres, et dont la signification ne nous paraît pas aussi démontrée , à moins que ce ne fût pour rappeler aux fidèles de s'armer du signe de la croix en entrant dans le lieu saint. A Yatton , en dedans de la porte septentrionale et vers l’est, se trouve une croix en forme de quatre-feuille : elle indiquait peut-être la place d’un benatura aujourd’hui détruit.
église. Tous les efforts de Fart chrétien semblent
La belle croix élevée à Troyes en 1495.
s’ètre concentrés sur l’instrument de notre rédemption pour l’embellir en y prodiguant tout ce que la
sculpture a pu inventer en fait de fleurs , de feuillages et de figures. Et pourquoi? Parce que ce qui était autrefois pour le païen un terme d’ignominie, pour le Juif un scandale, pour tous un honteux instrument de supplice , est devenu le symbole de l’espérance et de la gloire , de la joie et de l’éternelle félicité. De là le besoin d’exprimer matériellement cette sublime idée. Les bras des croix se terminent souvent en feuilles et en fleurs ; c’est que l’Eglise plantée sur le Calvaire croît et fleurit sans cesse. La couronne d’épines tressée autour de la partie supérieure ressemble plutôt à une couronne de gloire. Les instruments de la Passion s’y retrouvent sans cesse. Ce sont la couronne d’épines , la lance , le fouet , les clous et l’éponge fixée à l’extrémité d’une hampe. Dans quelques églises de l’Angleterre , d’autres instruments se trouvent adjoints. Leur position varie quelquefois , comme à Stogamber , où ils apparaissent au milieu du feuillage d’un chapiteau perpendiculaire ; ailleurs , comme dans les églises du Suffolk , ils se voient sur les stalles ouvertes , souvent aussi dans les clefs de voûte, sur les cuivres, sur les verrières, et quelquefois sur le bouclier de l’ange qui soutient un modillon. Les cinq plaies sont aussi souvent représentées tantôt par un cœur entre deux mains et
deux pieds qui sont percés , tantôt par un cœur portant cinq blessures, comme il s’en trouve un sur un cuivre de la chapelle du roi à Cambridge. A Belleville, près du Havre, et à Santa-Cruz, dans File de Madère, les instruments de la Passion se voient au milieu des volutes qui ornent la tige de la croix du cimetière.
La position du Rédempteur sur la croix , telle qu’elle est représentée sur la grande croix du jubé et sur les verrières , n’est pas sans sa signification propre. Dans les peintures modernes les bras sont très-élevés au-dessus de la tête, et tout le poids du corps semble reposer sur eux. Cette vérité physique fournit occasion à l’artiste de faire un misérable étalage de science anatomique. La représentation catholique place les bras horizontalement , et donne par là à entendre que le Sauveur, dans son immense charité, a voulu embrasser le monde entier. Elle a sacrifié , comme on doit toujours le faire , la vérité physique à la vérité morale. Pour une raison semblable, saint Longin est représenté perçant le côté droit au lieu du côté gauche ; cependant il paraît aujourd’hui démontré que l’ancienne Eglise considérait le côté droit comme celui qui avait été percé. Dans quelques croix antiques , on s’éloignait encore plus du sens littéral. Le Sau-
veur y est figuré vêtu d’une robe royale 1 et en roi couronné. Il est alors toujours dans des proportions plus grandes que la sainte Vierge et saint Jean qui l’accompagnent. On a voulu exprimer par là son incommensurable supériorité sur les créatures, même les plus élevées en dignité.
La doctrine de la rédemption se trouvera encore rappelée au souvenir du fidèle par la déviation que la ligne du chœur présente souvent en face de la nef. Cette déviation est quelquefois vers le nord , mais le plus fréquemment vers le sud. Elle a lieu dans beaucoup plus d’églises que ne le croient ceux qui n’ont pas étudié ce sujet. Aussi nous n’hésitons pas à affirmer que le quart des églises d’Angleterre présente cette irrégularité. York et Lichfield sont celles de nos cathédrales où elle est le plus visible , et parmi nos églises de paroisse , East- Bourne et Bosham dans le Sussex , et Saint-Michel à Coventry : le premier coup d’œil suffit pour
1 Et parfois aussi on retrouve des représentations conventionnelles de saints rois portant leur couronne royale pendant le martyre. — Ce symbolisme de convention nous est du reste familier, et on peut citer en preuve (sans vouloir manquer de respect par cette allusion) les gravures populaires dans lesquelles les rois sont toujours dépeints avec leur couronne , le globe , et autres marques de la royauté ; on voit encore à une enseigne d’auberge , dans le Gloucestershire , le roi Charles II caché dans le fameux chêne et revêtu de tous les insignes de la majesté royale.
découvrir ce que cette disposition a de particulier. Cette déviation représente l’inclinaison de la tête du Sauveur sur la croix. Les croix des églises représentent ordinairement la tète penchée du côté gauche. Nous en avons déjà dit un mot à la fin du chapitre iv. M. Poole, en citant cette particularité dans la cathédrale d’York, semble vouloir l’attribuer au désir de l’architecte d’éviter les anciennes lignes de fondation de cette église , plutôt que de vouloir combattre cette difficulté. Mais en premier lieu , quand bien même les architectes modernes aviseraient à un pareil expédient, il n’entrait nullement dans les idées ou dans le goût des architectes d’autrefois ; et ensuite cette explication ne pourrait s’appliquer qu’à la cathédrale d York seule, et non à ce nombre considérable d’autres églises distinguées par cette même disposition.
1Y. Doctrine de la communion des saints.
Nous appellerons l’attention sur l’influence que la doctrine de la communion des saints a exercée sur le plan des églises.
Dans le plan par terre des petites églises , cette influence se fait peu sentir. Les dispositions principales qui nous reportent aux saints dans la
gloire , se trouvent dans la clôture du chœur, dans les niches , dans les baldaquins qui couronnent les monuments, dans les cuivres et dans les verrières. Les monuments funéraires surtout offrent parfois des idées touchantes ; entre autres ceux qui représentent des anges assis à la tête de la statue, soutenant le casque ou l’oreiller, emblème expressif du soin tutélaire de ces esprits célestes pour les élus. Dans les cathédrales, cependant, les chapelles modifient d’une manière remarquable ie plan par terre , quoique nous n’admettions pas avec M. Poole qu’une telle modification dans les lignes principales de l’édifice, nécessitée par l’emplacement de ces châsses et de ces oratoires, soit pour cela peu catholique. Il objecte surtout la position de la chapelle de la Sainte -Vierge , qui se trouve à l’est, au-dessus, comme il dit, du maître-autel. Nous croyons, nous, que la chapelle de la Sainte -Vierge a été placée là pour des motifs de convenance et non (ce qu’il serait odieux d’imaginer) pour exalter la sainte Vierge à l’égal de la Divinité. Quelquefois, comme à Durham, cette chapelle est à l’ouest : dans les églises de campagne , elle occupe généralement le côté de l’est du bas côté du nord ou du midi ; dans quelques autres elle se trouve placée au-dessus du sanctuaire,
comme à Compton en Surrey, Compton-Martin en Somerset, et Darcent en Kent ; ou bien audessus du porche , comme à Fordham , dans le comté de Cambridge. Dans la cathédrale de Bristol , on la voit du côté nord du chœur. On ne saurait nier que l’emplacement à Test de la chapelle delà Sainte-Vierge ajoutebeaucoupàlabeauté de l’édifice : il suffit, pour s’en convaincre , de comparer les cathédrales d’York, de Peterborough et de Lincoln avec celle de Lichfield, telle qu’elle est aujourd’hui.
— Pendant toute la durée du moyen âge , où la piété catholique honora d’un culte si fervent la glorieuse Marie mère de Dieu , on tint constamment à donner à la chapelle qui lui était dédiée une place d’honneur, La dévotion envers la sainte Vierge est pour les catholiques une des plus touchantes traditions , que le cœur comprend facilement et que nous pouvons appeler une tradition de famille. La sainte Vierge n’est-elle pas la dépositaire des grâces de son divin fils? Et quand nous lui adressons nos prières , nous sommes certains d’être exaucés , parce que Jésus-Christ, qui seul nous a mérité le salut , ne saurait rien nous refuser quand nous employons auprès de lui l’entremise puissante de sa mère. —
m DU SYMBOLISME DANS LES ÉGLISES.
— La plupart des cathédrales de France nous montrent, au chevet, de magnifiques chapelles consacrées à la sainte Vierge, comme un permanent symbole de la vénération et de la confiance que les populations catholiques du xme et du xive siècle professaient pour celle que nous aimons toujours à saluer du nom de Refuge des pêcheurs , de Secours des chrétiens , de Reine des Anges et des Saints. Nous n’avons nulle part observé de plus belles chapelles de la Sainte-Vierge qu’au Mans, à Coutances,
à Evreux , à Rouen et à Troyes. —