‹ Du symbolisme dans les églises du moyen ageChapitre 13 sur 30 · UL T · texte numérisé non relu

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Triplet roman.— Église de la Trinité, à Caen.

— Si nous voulions citer les églises en France où Ton remarque cette disposition , nous serions forcés de faire un catalogue interminable. — Le plus ancien symbolisme des triplets de l’époque ogivale primitive , représentait la Trinité seule : la Trinité dans l’unité ne se retrouve qu’un peu plus tard. Cette doctrine était exprimée par l’archivolte qui couronnait les trois fenêtres. Quelquefois une rosace

à quatre ou à cinq feuilles était placée à une petite distance au-dessus du triplet, comme emblème de la couronne qui ceint le front du Roi des rois. Cette même couronne surmonte souvent aussi la fenêtre géminée de l’ouest. Et parce que la foi chrétienne nous oblige à reconnaître la Divinité dans chacune des trois per sonnes divines individuellement , la couronne se retrouve aussi parfois audessus de chaque fenêtre du triplet, comme cela a lieu dans la cathédrale de Wimborne.

Cette même doctrine était encore figurée par une fenêtre en forme de simple triangle équilatéral , le plus souvent sans ornements , et il y en a

Arcs en triangle ou en mitre , à l’église de Saint-Étienne de Nevers, xie siècle.

beaucoup d’exemples ; quelquefois dentelée et lobée, comme dans le fameux spécimen de la cathédrale d’York.

Les sculptures des fenêtres de l’église de Saint- Giles à Oxford peuvent servir comme exemples entre plusieurs autres : on y voit trois divisions

en trèfles avec trois cercles en quatre-feuilles , en guise de triangle, dans la partie supérieure.

Ce type est un peu varié dans l’église de Sainte- Marie-Madeleine de la même cité , par l'introduction de la forme ogivale.

L’église de Berkely a une rose contenant trois quatre-feuilles. Les trois espaces laissés entre eux et le contour sont à trois feuilles.

Rosace du pignon dans le transsepl sud de la cathédrale de Chichester.

Le transsept du sud de la cathédrale de Chichester offre un glorieux spécimen de symbolisme décoré. Dans le pignon se trouve une reine-marguerite contenant deux triangles équilatéraux qui se croisent ; les six sommets sont à six feuilles : l’hexagone intérieur a six feuilles délicatement travaillées. La fenêtre inférieure a sept divisions ; au sommet se trouve un triangle équilatéral sphérique contenant un grand trèfle coupé par un trèfle plus petit. Ici sont représentés la très-sainte Trinité , les attributs divins et la perfection divine. Une fenêtre de la chapelle du collège de Merton à Oxford a trois divisions , avec un cercle dans son sommet ou rosace à dix divisions.

L’église de Broughton (Oxon) a une fenêtre avec un cercle en haut , qui encadre deux triangles équilatéraux coupés à angles droits ; les six sommets et les six espaces autour sont à trois feuilles.

Le coté de l’est de la cathédrale de Lincoln , quoique très-inférieur au transsept du sud de la cathédrale de Chichester, est néanmoins éminemment symbolique. La fenêtre orientale de chacun des bas côtés a trois divisions avec trois cercles en feuillage disposés en guise de triangle. La grande fenêtre orientale a huit divisions en deux parties , dont chacune présente trois cercles en feuillage ,

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Fenêtre du transsept sud de la cathédrale de Chichester.

et dans le sommet de la fenêtre se trouve une rose à sept pétales. La fenêtre supérieure a une rosace à huit divisions, et dans le haut du pignon se voit un trèfle à lobes égaux.

Les six attributs de la Divinité fournirent un autre élément que nous retrouvons souvent. Un des exemples les plus simples se voyait dans la(fenêtre occidentale du bas côté nord de Saint-Nicolas à Guildford : il portait un cercle simple encadrant six trèfles; ceux-ci sont contenus en deux triangles, chacun de trois trèfles variés dans les deux triangles.

Le clerestory de la cathédrale de Lichfield , bâti vers le commencement du xive siècle, consiste dans une série de triangles sphériques , chacun contenant trois trèfles .

Un semblable clerestory se trouve dans le transsept nord-ouest de la cathédrale de Hereford , et la même idée se répète dans le triforium , qui présente trois divisions en trèfles avec trois cercles dans sa partie supérieure.

Le côté de l’est de la cathédrale de Lichfield offre un symbole frappant de cette même sublime doctrine. L’abside est triangulaire, ainsi que les fenêtres de chaque côté, dont chacune a trois divisions, avec six trèfles (emblème des six attributs

divins) disposés en forme de triangle équilatéral dans la partie supérieure.

Le côté de l’est de la cathédrale de Chichester est d’une date antérieure , mais il fournit un élément nouveau à l’observation. Nous avons d’abord le triplet, et à quelque distance au-dessus se trouve une rosace formée de sept cercles, symbole de l’éternité et des perfections divines.

Le triforium et le clerestory de l’église de Carlisle présentent des symboles singuliers de la doctrine de la sainte Trinité. Le premier a trois lancettes égales et adjacentes dans chaque baie : le dernier forme une série de triplets ; la fenêtre centrale de chacune est composée de trois divisions. Nous remarquerons en passant qu’on retrouve très-rarement , quelle qu’en soit la raison , trois lancettes égales adjacentes . Nous n’en connaissons que trois exemples : dans l’église de Bôsham , Sussex ; dans celle de Godalming, Surrey ; et dans l’église de Sainte-Marie-la-Crypte , Gloucester ; dans tous ces cas elles occupent une position analogue dans le côté sud-ouest du chœur ou le bas côté du sanctuaire.

Dans l’église de Dorchester, Oxfordshire, il y a une fenêtre en forme de triangle équilatéral sphérique avec trois têtes ou bosses à chaque angle.

Nous sommes maintenant à l’époque du style ogival secondaire. Une des premières fenêtres dans ce style se voit au palais de l’évêque de Winchester à Southwark. Elles représentent une rose contenant deux triangles équilatéraux qui se croisent : autour se trouvent six triangles à six feuilles : l’hexagone du centre renferme une étoile à six grands et six petits rayons. Ici , sans nul doute , on a voulu symboliser la nature divine et la nature humaine du Sauveur.

Il serait à peu près impossible de vouloir expliquer le symbolisme des fenêtres compliquées du style ogival du xive siècle. Celles des cathédrales de Carlisle et d’York ont sans doute leur signification particulière ; mais qui , de nos jours , entreprendra de les déchiffrer? Nous faisons pourtant une exception en faveur de la fenêtre orientale de J a cathédrale de Bristol. Elle se compose de sept divisions ; mais on a rendu les trois divisions du centre tellement proéminentes , qu’elles présentent une image frappante de la très-sainte Trinité. Audessus se trouve une couronne en six feuilles; les feuillages ailés qui l’entourent en quantité considérable doivent être l’emblème de la hiérarchie céleste.

in

Les portes.

Guillaume Durand nous a fourni la clef de la signification symbolique représentée dans les por tes, en nous rappelant cette sentence du Sauveur : « Je suis la porte. » Et puisque la tradition rapporte que le Sauveur, en proférant ces paroles , indiquait des yeux et de la main le porche du temple, l’allusion symbolique acquiert par cela même une nouvelle force.

Dans les petites églises (sauf dans les églises romano-byzantines), les portes forment rarement un sujet d’ornementation symbolique; mais dans les cathédrales, les dispositions emblématiques les plus frappantes sont groupées tout autour. On y voit constamment représentés les miracles , les doctrines et la personne même du Sauveur. Il y est quelquefois dépeint , surtout dans le tympan des portes normandes, comme celui de l’église d’Egleton-Rutland , selon la vision apocalyptique , avec une épée qui lui sort de la bouche ; plus fréquemment encore accompagné de sa sainte mère , afin peut-être de figurer à la fois son entrée dans le monde et la nôtre dans l’Eglise qu’il a établie par sa venue. Cette pensée est exprimée dans la porte méridionale de la cathédrale de Lin-

coin, entourée d’un quatre-feuilles pour signifier que la naissance du Christ fut racontée par quatre évangélistes. Autour sont des anges dans l'attitude de l’adoration. Sur une porte de la cathédrale de Lisieux, se voit un sujet symbolique très-singulier. Le Saint-Esprit descend sur la sainte Vierge, et l’enfant Jésus le suit. Dans le porche d’entrée des cloîtres de la cathédrale de Norwich , la voussure de la porte est remplie par neuf niches ; dans celle du centre se trouve le Sauveur, dans les autres les saints. Cet arrangement est bien plus fréquent dans les églises françaises , où l’on trouve jusqu’à deux et trois rangées de saints dans l’architrave , comme on en voit des exemples dans les portes du sud et de l’ouest des églises de Notre- Dame à Amiens , à Reims , à Paris , à Bourges , à Chartres, à Nantes, à Tours, etc., etc., et dans la porte occidentale de Saint-Étienne à Beauvais. Quelquefois, dans le style flamboyant récent, cette disposition devient tellement exagérée , que deux des niches sont pendantes en dehors du soffîte , comme cela a lieu dans la porte méridionale de l’église de Gisors.

Les portes du style ogival primitif sont généralement doubles et représentent les deux natures en Jésus-Christ ; mais elles se trouvent encadrées dans

un seul cintre pour démontrer en lui l’unité de personne. Nous en trouvons des exemples dans la porte célèbre de la cathédrale d’Ely, dans celle du chapitre à Salisbury, ainsi que dans celle de l’ouest ; dans la porte du style décoré de la cathédrale d’York et dans celle de son chapitre, dont l’inscription porte : La rose est la fleur des fleurs , ainsi cet édifice est l’église des églises ' ; dans celle encore de l’entrée occidentale du chapitre de Wells.

L’entrée de l’ouest de Higham-Ferrars représente au-dessus de ses doubles portes l’entrée triomphante du Sauveur à Jérusalem. La même idée est reproduite sur une des portes de la cathédrale de Séville. Dans les deux on a voulu figurer en même temps l’entrée de Jésus-Christ dans la Jérusalem terrestre et la nôtre dans la Jérusalem céleste.

Sur le tympan de quelques églises, surtout de celles du style romano-byzantin, on voit souvent représentés , comme pour contraster avec le second Adam qui nous a ouvert le ciel, l’arbre du

fruit défendu , et Adam et Eve à côté : cet emblème démontre que « par un seul homme le péché est entré dans le monde. »

Le crucifiement se voit rarement représenté au-

1 Ut rosa flos florurii , sic est domtis ista domorum.

dessus des portes , tandis qu’on retrouve souvent un crucifix surmontant un porche. Cette différence s’explique en ce que les premières sont fermées et les derniers sont ouverts : le Sauveur, « ayant détruit l’aiguillon de la mort , a ouvert le royaume du ciel à tous les fidèles. » On peut même presque affirmer que le crucifix ne se trouve jamais audessus d’une porte close, excepté dans le cas où il fait partie de la représentation de la sainte Trinité. La doctrine de la sainte Trinité se trouve aussi exprimée dans les églises romano-byzantines, et non sans raison, car la Trinité est le commencement de toutes choses. L’agneau est encore un emblème sculpté sur les tympans normands , le Sauveur ayant dit : « Je suis la porte de la bergerie. » Un coup d’œil rapide sur le livre de Guillaume Durand 1 nous porterait à croire que les apôtres furent représentés sous l’emblème de portes; mais il fait probablement allusion à un verset bien connu de l’Apocalypse. (Apoc. xxi, 44.)

Ce qui précède nous conduit à une autre signification symbolique attachée aux portes. Comme nous l’avons déjà remarqué , les moulures du style romano-byzantin et du style ogival du xme siècle

1 Durand, 1, 2(J.

représentent souvent plusieurs genres de martyres, et on les voit plus fréquemment sur les portes qu’ailleurs; car il est dit : « Ce n’est que par beaucoup de tribulations que nous pouvons entrer dans le royaume dès cieux. » Et ici nous pouvons suivre la marche progressive du symbolisme et admirer tout ce qu’il a de touchant et de curieux dans son développement. Dans les premiers siècles de la foi il fallait un courage peu ordinaire pour se déclarer ouvertement chrétien et pour s’adjoindre ostensi-

blement à l’Eglise militante. Cette circonstance a

laissé son empreinte dans les emblèmes variés de

martyre qui entourent la porte de la nef des églises

normandes et de celles du style primitif anglais

de la première période , aussi bien que dans ces

formes hideuses qui semblent menacer tous ceux

qui veulent en franchir le seuil. Mais avec le temps

le monde a été évangélisé , et alors on pouvait être »

membre de l’Eglise visible sans s’exposer au péril. 11 ne restait donc pour les fidèles qui aspiraient à la communion des saints dans le ciel , que les difficultés et les tentations qu’ils étaient appelés à surmonter dans leur carrière spirituelle avant leur »

entrée dans l’Eglise triomphante. Et c’est pour cela que dans les églises du style ogival au xue et au xive siècle , les symboles qui avaient figuré au-

paravant sur les portes de la nef, sont transférés aux arcades antérieures de la clôture du chœur ou au jubé.

Les signes du zodiaque, les divers ouvrages d’agriculture, les arts et métiers en tout genre sont dépeints quelquefois sur le dehors des portes romanes, et signifient que nous devons laisser derrière nous tous les soins et toutes les préoccupations terrestres, si nous voulons entrer dans le royaume de Dieu. Dans les porches d’une époque plus récente, les sculptures présentent souvent des emblèmes en forme de lacs d’amour, parce que dans cette partie de l’église avait lieu une partie des cérémonies qui accompagnent le sacrement de mariage. L’anse de la porte est presque partout ornée de la figure d’un serpent , ce qui se rapporte probablement à ce texte : « Et ils manieront des serpents , » et indique que le bras de Dieu est toujours levé pour protéger ceux qui sont engagés ou qui sont sur le point de s’engager à son service. Le serpent représenté avec la queue dans sa gueule n’est ni un emblème chrétien ni un emblème convenable de l’éternité, de sorte que cette dernière interprétation ne saurait se rattacher à celle qui orne l’anse de la porte des églises.

Les portes , selon l’usage ordinaire , sont placées

à l’ouest ; car ce n’est que par la voie de l’Église

militante que nous pouvons espérer d’entrer dans »

l’Eglise triomphante. Il est vrai qu’une seule porte, celle qu’on nomme « la porte du prêtre » , nous conduit directement dans le sanctuaire. Durand a probablement raison quand il voit ici la figure de l’entrée du Christ dans le monde , quoique cette interprétation rende la pensée symbolique un peu obscure, en tant que le sanctuaire, à proprement parler, désigne seulement le lieu saint que le Sauveur a quitté et non la demeure qu’il est venu habiter. On doit remarquer comme une preuve du déclin du symbolisme à l’époque du style ogival

flamboyant, au xve siècle , que dans les églises qui ont des ailes au sanctuaire et qui datent de ce siècle, comme celles de Betton , Gloucester, Godalming , Surrey, Wivelslîed, Isfîeld et Sussex, nous trouvons une porte d’entrée à la partie orientale de la nef latérale du sud. Et quoiqu’on s’en serve comme porte du prêtre, on a certainement tort. Que dirons-nous donc de ces églises modernes qui admettent deux portes à l’est, une de chaque côté de l’autel, comme cela se voit à Brighton, Sussex? Dans la cathédrale de Séville , bel édifice du style flamboyant, quoique récent, il y a de grandes portes à l’est de chaque aile du chœur.

Les porches se trouvent ordinairement au midi ; car l’est était considéré comme ayant un rapport spécial avec le royaume céleste, et le nord était censé sous la puissance du prince des esprits de ténèbres répandus dans les airs. Il est curieux de remarquer combien, dans ces deux idées , le christianisme et le paganisme sont diamétralement opposés; car ce dernier, qui reconnaissait dans l’ouest « le pays par excellence, celui des îles fortunées qui jouissaient d’une paix abondante, » désignait aussi le nord comme la patrie des hyperboréens, toujours jeunes et immortels, et dont les États offraient un modèle de bon gouver-

nement et de bonheur stable. La croyance de nos pieux ancêtres a laissé encore des vestiges parmi nous. Quiconque a parcouru les cimetières en Angleterre, remarquera que le côté du nord est presque vide de tombeaux. Selon le langage énergique des paysans de l’est , on est hors du sanctuaire lorqu’on est enterré là , et cet endroit est en conséquence réservé aux suicidés , aux personnes non baptisées et aux excommuniés. Dans quelques cimetières du Devonshire, les non baptisés ont un lieu à part qui se nomme le chrisomer. Lorsque nous trouvons une disposition contraire , il serait intéressant d’examiner si la position de la croix du cimetière sur le côté du nord n’a pas eu son influence. Là le prestige s’est évanoui. Les tombeaux villageois se groupent autour de ce symbole sacré , dont la présence seule semble protéger leurs restes mortels. Le cimetière de Belleville en Normandie, entre Dieppe et Abbeville, offre un exemple remarquable de ce que nous avançons. — Nous en trouverions d’autres exemples en France , à peu près dans tous les cimetières , à la ville ou à la campagne. —

Les portes des transsepts, dans les petites églises, sont presque invariablement à l’est et à l’ouest, et le plus fréquemment à l’ouest. Cette disposition ,

pourtant , n’a peut-être pas de portée symbolique et n’est imaginée que pour établir une distinction entre les porches et les transsepts : et ce principe , on ne saurait trop fortement l’inculquer à nos architectes modernes d’églises.

La règle pour la position occidentale des portes paraît s’appliquer généralement aux cimetières.

On nous permettra d’observer, au sujet des portes , que le protestantisme nous offre, sans s’en douter, comme il lui arrive si souvent de le faire dans ses constructions, un exemple frappant de symbolisme. Ainsi , lorsque nous voyons dans une seule église, la belle église de Besley (Gloucester), par exemple , treize différentes entrées avec des escaliers extérieurs et qui ont été pratiqués dans

l’édifice à travers les fenêtres et les autres parties , nous ne saurions nous empêcher de penser à celui qui « n’entre pas par la porte dans la bergerie , mais qui y monte par un autre endroit ' . »

— Après avoir traduit tout ce que les auteurs anglais ont écrit sur le symbolisme des portes, nous nous croyons obligés de faire les additions suivantes, afin de compléter davantage un sujet trèsvaste et que nous n’avons pas l’intention d’épuiser. Nous dirons un mot des décorations symboliques des portes de la cathédrale d’Amiens , de Reims , de Paris et de Chartres.

Commençons par la porte occidentale de Notre- Dame d’Amiens.

Trois portiques occupent toute la partie inférieure de la façade; ils sont disposés en avantcorps , et leur saillie est de niveau avec celle des contre-forts. Ces espèces de porches détachés du fond laissent en retraite tout le reste de la façade et lui donnent plus de légèreté. Ils sont décorés d’un système uniforme d’ornementation. Un stéréobate continu, enrichi de caissons en forme de trèfles , contenant cent dix-huit bas-reliefs , règne tout autour. Il soutient un rang de colonnes peu

S. Jean , chap. x, 1.

engagées , dont chacune porte en avant une statue de grande proportion , élevée sur un socle et surmontée d’un dais. De profondes voussures , formées de lignes nombreuses, chargées de dais et statuettes, présentent une perspective fuyante d’un grand effet.

Il nous est impossible , d’après le but que nous nous proposons, d’entrer dans la description détaillée de toutes ces admirables sculptures. Ce sont des scènes entières d’une complication étonnante , rendues avec une exactitude scrupuleuse , avec un bonheur incroyable. Le jugement dernier y est figuré dans des compartiments séparés , renfermant des drames isolés d’une expression vraie et saisissante. Toute cette grande composition est dominée par la figure du Christ, figure grave et sévère, entourée d’anges, ayant à ses pieds la sainte Vierge et saint Jean , le disciple bien-aimé. Au-dessus de la tête du Sauveur, on voit le Père éternel dont la tête repose sur le nimbe traversé de trois rayons symboliques.

L’ornementation des voussures est bien conçue

et admirablement exécutée. L’idée de l’artiste est une allusion à certains passages de l’Apocalypse ; on y voit dans les premiers cintres les vingt-quatre vieillards , prêtres et rois , assis sur des trônes , la

couronne en tète, tenant divers instruments de musique. Ils portent des vases remplis de parfums, dont l’odorante vapeur est l’emblème des prières des saints. Une foule de bienheureux s’y montrent avec des palmes à la main , vêtus de longues robes blanches , accompagnés d’anges placés autour du trône de Dieu, selon toutes les lois de la hiérarchie céleste.

Comment traduire exactement la pensée de l’artiste chrétien dans tous les bas-reliefs qui décorent, sur deux lignes parallèles, chacun des côtés du portail ? On y trouve des allégories d’une simplicité, d’une naïveté charmantes. C’est la Charité, donnant un vêtement à un pauvre, mise en opposition avec l’Avarice , qui renferme plusieurs sacs d’argent dans un colfre-fort ; l’Espérance chrétienne , sous la forme d’une femme modeste tenant un étendard à double croisillon, placée en parallèle avec le Désespoir, figuré par un homme qui se perce avec son épée et tombe à la renverse. Un personnage couvert d’un vêtement militaire porte à la main un bouclier orné d’un lion , symbole du Courage ; il est opposé à la Lâcheté , représentée par un homme qui , ayant laissé tomber son épée, prend la fuite poursuivi par un lièvre : à côté de sa tête est une chouette perchée sur un arbre. La Candeur

est représentée sous l’emblème cl’un lis. L’inno cence, qui surpasse la ; candeur du lis , produira la paix en vous ; nous désirons qu’elle nous soit envoyée du ciel. (S. Bernard.) Un autre bas-relief nous offre les tristes effets de la discorde : deux hommes se battent, et l’un d’eux veut étrangler son adversaire ; à côté de ce dernier est une cruche renversée , pour indiquer que les querelles sont souvent les suites de l’ivrognerie.

Au-dessus des voussures, le frontispice est coupé par deux lignes d’un grand et bel effet. Ce sont deux galeries à jour dont la première est composée d’une série de petites arcades ogivales , resserrées encore par une colonnette qui les partage en deux , et dont le chapiteau de feuillages supporte deux arcs trilobés, au-dessus desquels se trouvent d’élégantes ouvertures trifoliées. La seconde, plus riche que la première , renferme vingtdeux statues colossales. On croit qu’elles représentent les rois de France, depuis Childéric II jusqu’à Philippe- Auguste.

En parlant de la décoration du portail d’Amiens, les auteurs anglais ne font mention que de la galerie des rois, et ils en tirent une conclusion défavorable aux monuments ogiviques de la France. Il faut convenir qu’ils étaient fortement dis-

traits pour parler aussi légèrement de la façade d’Amiens, qui présente, sans contredit, au jugement de tous les antiquaires français et étrangers , une des plus belles pages de l’iconographie chrétienne du moyen âge.

MM. Jourdain et Du val , chanoines honoraires d’Amiens, nous ont donné une description détaillée de la porte latérale méridionale de Notre- Dame d’Amiens. Cette façade latérale, connue sous le nom de la Vierge dorée ou de Saint-Honoré , offre à la voussure de la porte soixante sept groupes ou statues, représentant la sainte Vierge, la légende de saint Honoré, des anges, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les saintes femmes. Les deux auteurs que nous venons de nommer, et auxquels nous devons une très-belle et très-curieuse description des Stalles de la cathédrale d’Amiens , commencent ainsi leur notice sur le portail de la Vierge dorée :

« Toute l’iconographie religieuse du moyen âge n’est qu’un livre de doctrine et de morale : y voir autre chose que la théologie chrétienne se résumant par des faits de l’Ancien et du Nouveau Testament, et par les savants commentaires des Pères, c’est se tromper ; nous en serons convaincus chaque jour de plus en plus, à mesure que nous

apprendrons à lire ces belles pages. Celle qui fixe aujourd’hui notre attention est la même, quoique d’un autre format, d’un autre style, et en de moindres développements que les trois grands porches de la façade principale ; elle est ce que sont les verrières, les peintures sur nu de mur, les sculptures sur bois ; elle est la Bible , l’Evangile , la vie des Saints, avec leurs dogmes mystérieux , leurs divins enseignements de vertus ; elle est le catéchisme du catéchumène attendant à la porte de l’église le terme de sa longue probation et le jour fortuné de son initiation aux saints mystères et aux sacrements. »

A Reims , la porte principale , à l’occident , offre une vaste composition où reluit le plus admirable symbolisme. La partie inférieure du portail occidental, divisée par trois ouvertures , offre plusieurs traits de ressemblance avec la partie correspondante de la cathédrale d’Amiens. C’est vraiment un admirable coup d’œil que celui de ce vestibule tout chargé de statues , de niches , de dais , de pinacles , de dentelles , de feuillages , d’aiguilles et de clochetons ; l’art chrétien y a épuisé toute la fécondité de sa verve. C’est une création entière pleine de vie et d’animation.

Les parois latérales de ces trois entrées sont

décorées d’une série de statues colossales au

nombre de trente- cinq, appuyées sur un stylobate d’assez mauvais goût; elles représentent des patriarches , des prophètes , des rois , des évêques , des vierges et des martyrs. Il faut user de la plus grande réserve dans l’interprétation des monuments figurés du moyen âge ; de fréquentes erreurs ont été commises à ce sujet. Les archéologues inclinent aujourd’hui à penser que généralement , autour du grand portail des cathédrales, on a cherché à représenter les ancêtres de Jésus-Christ, ou bien les patriarches et les conducteurs du peuple d’Israël. C’est comme l’ancienne loi qui précède la nouvelle alliance.

Sur le pilier symbolique qui partage en deux l’entrée principale, on a placé l’image de la sainte Vierge, sous l’invocation de laquelle le temple est consacré. Les faces de ce pilier sont couvertes de bas-reliefs reproduisant la chute de nos premiers parents. Quelle inspiration pleine de religieuse poésie î l’auguste mère de Dieu rappelle la rédemption après la fatale sentence : c’est la vie audessus de la mort.

Les pieds-droits et les linteaux des portes sont chargés de sculptures historiques et allégoriques. On y trouve même des emblèmes des travaux

agricoles dans les diverses saisons de l’année, des attributs d’arts et de métiers.

Mais c’est principalement dans les voussures de ces portes et les frontons qui les surmontent que l’artiste a donné carrière à son génie en traçant avec son ciseau un poëme religieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l’ancienne loi , précurseurs du Messie, le règne de Jésus-Christ, le grand mystère de la rédemption , le triomphe de la loi nouvelle , la conversion des gentils. Ce grand tableau est terminé par la résurrection générale , le jugement dernier, la punition des méchants , la récompense des justes qui triomphent dans la demeure céleste ; enfin l’assomption et le couronnement de la sainte Vierge , entourée des anges et des chérubins , dominent toute cette composition. La bienheureuse Vierge Marie règne sur l’entrée du temple dont elle est la patronne.

Notre-Dame de Paris offre aussi à l’observation des traits fort remarquables. Dans le tympan de la porte centrale est représentée la scène terrible du jugement dernier. Ce sujet a été fréquemment reproduit à cette même place dans les églises de grande dimension. Le Sauveur a quitté la droite de son Père pour venir juger les vivants et les morts ; deux anges debout sont placés à droite et à gauche

du souverain juge ; plus loin , la Vierge divine , Marie, est à genoux, et du côté opposé, saint Jean l’Evangéliste se trouve dans la même attitude. A droite sont représentés le paradis et cette glorieuse milice de martyrs , de vierges et de confesseurs qui ont mérité la possession du royaume préparé pour les justes depuis la constitution du monde. A gauche se trouvent les damnés conduits en enfer par les démons.

Nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots sur le zodiaque placé sur les faces perpendiculaires du portail de gauche , appelé portail de la Sainte -Vierge. Les signes adoptés pour désigner les diverses saisons de l’année et la succession des mois s’y trouvent disposés avec assez d’art, mais pas toujours suivant les exigences d’une science rigoureuse. On a fait à ce sujet les dissertations les plus longues, les plus savantes et les plus fastidieuses. Le zodiaque a été fréquemment reproduit au moyen âge dans une position analogue ; les fautes du sculpteur dans la transposition des signes doivent être plutôt attribuées à l’ignorance qu’à une intention formelle. Ordinairement le signe figuré en premier lieu correspond à l’ouverture des travaux de décoration. La présence du zodiaque à l’entrée des églises n’était pas , sans doute , étran-

gère à la symbolique chrétienne : le soleil , entouré de ses douze signes , était l’image du Soleil de justice , qui féconde l’intelligence par la lumière de la vérité, entouré des douze apôtres qui propagèrent l’Evangile dans toutes les régions du monde.

Nous emprunterons à l’introduction de Y Iconographie chrétienne de M. Didron un passage trèsintéressant, où il déroule l’ordre dans lequel sont rangées les statues qui décorent l’extérieur de la cathédrale de Chartres. « Cette statuaire s’ouvre par la création du monde, à laquelle sont consacrés trente-six tableaux et soixante-quinze statues , depuis le moment où Dieu sort de son repos pour créer le ciel et la terre , jusqu’à celui où Adam et Eve, coupables de désobéissance , sont chassés du paradis terrestre et achèvent leur vie dans les larmes et le travail. Dans cette construction encyclopédique, la première assise est celle où se développe la cosmogonie biblique, la genèse des êtres bruts , des êtres organisés , des êtres vivants, des êtres raisonnables , et qui aboutit au plus terrible dénouement, à la malédiction de l’homme par Dieu. Cette première partie, ce que Vincent de Beauvais appelle le miroir naturel , est sculptée dans l’arcade centrale du porche septentrional.

« Mais cet homme qui a péché dans Adam et

qui , dans lui , est condamné à la mort du corps et aux douleurs de Famé , peut se racheter par le travail. En les chassant du paradis, Dieu eut pitié de nos premiers parents ; il leur donna des habits de peau et leur apprit à s’en vêtir. De là le sculpteur chrétien prit occasion d’enseigner aux Beaucerons la manière de travailler des bras et de la tête. Donc, à droite de la chute d’Adam, il sculpta sous les yeux et pour la perpétuelle instruction de tous , d’abord un calendrier de pierre avec tous les travaux de la campagne ; puis un catéchisme industriel avec les travaux de la ville; enfin, et pour les occupations intellectuelles , un manuel des arts libéraux personnifiés , de préférence, dans un philosophe, un géomètre et un magicien. Le tout se développe en cent trois figures , au porche du nord , et principalement dans l’arcade de droite. Telle est la seconde division qui fait passer sous les yeux la représentation historique et allégorique à la fois de l’industrie agricole et manufacturière , du commerce et de l’art.

« Il ne suffit pas que l’homme travaille, il faut encore qu’il fasse un bon usage de sa force musculaire et de sa capacité intellectuelle ; il faut qu’il emploie convenablement les facultés que Dieu lui a départies, les richesses qu’il a acquises par

son industrie. Il ne suffit pas de marcher, il faut marcher droit; il ne suffit pas d’agir, il faut agir bien , il faut être vertueux. Dès lors la Religion a dû incruster dans les porches de Notre-Dame de Chartres cent quarante-huit statues représentant toutes les vertus qu’il faut embrasser, tous les vices qu’il faut terrasser. L’homme créé par Dieu a des devoirs à remplir envers Dieu de qui il sort , envers la société au sein de laquelle il vit , envers la famille qui l’a élevé et qu’il élève à son tour, enfin envers lui-même, dont le corps est à conserver, le cœur à échauffer, l’intelligence à éclairer. De là naissent quatre ordres de vertus : les théologales , les politiques , les domestiques , les intimes ; toutes opposées aux vices contraires , comme la lumière aux ténèbres. Toutes ces vertus sont personnifiées et sculptées dans les différents cordons des voussures. Les vertus théologales et politiques , vertus tout extérieures et de la place publique, sont placées au dehors; les vertus domestiques et intimes , qui concernent la famille et l’individu , ont été retirées au dedans du porche, où elles s’abritent dans l’ombre et le silence. Telle est la troisième partie , le miroir moral , qui se déroule dans l’arcade de gauche , et toujours au porche du nord.

« Maintenant que l’homme est créé , qu’il sait travailler et se conduire , que d’une main il prend le travail pour appui , et de l’autre la vertu pour guide , il peut aller sans crainte de s’égarer, il peut vivtfe et faire son histoire : il arrivera au but à point nommé. 11 va donc reprendre sa carrière de la création au jugement dernier, comme le soleil sa course d’orient en occident. Le reste de la statuaire sera donc destiné à représenter l’histoire du monde depuis Eve et Adam, que nous avons laissés filant et bêchant hors du paradis, jusqu’à la fin des siècles. En effet , le sculpteur inspiré a prévu , les prophètes et l’Apocalypse en main , ce qui adviendrait de l’humanité bien après que lui , pauvre homme, n’existerait plus. Il ne fallait pas moins que les quatorze cent quatre-vingt-huit statues qui nous restent encore pour figurer cette histoire qui comprend tant de siècles , tant d’événements et tant d’hommes. C’est la quatrième et dernière division ; elle occupe les trois haies du portail du nord , le porche entier et les trois baies du portail méridional.

« Cette statuaire est donc bien , dans toute l’ampleur du mot , l’image ou le miroir de l’univers , comme on disait au moyen âge. C’est un poëme entier où se réfléchit l’image de la nature brute et

organisée dans le premier chant ; celle de la science, dans le second ; de la morale , dans le troisième ; de l’homme, dans le quatrième; et dans le tout, enfin , du monde entier. »

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