II. Les tombeaux
Nous arrivons maintenant au symbolisme des tombeaux ; mais il conviendra d’abord d’examiner une question fort curieuse : savoir pourquoi les personnages qui entourent les effigies de notre époque sont différents de ceux que nous représentent les tombeaux des temps anciens. Dans le premier cas , elles sont toujours allégoriques : ce sont la foi , la vertu , le courage , l’éloquence , et ainsi de suite. Dans le second , ce sont des personnages réels : la sainte Vierge, saint Jean, saint Pancrace, sainte Agathe et autres. Même, lorsque l’on représente un objet identique , des saints anges , par exemple , une différence marquée se fait sentir. Ainsi, dans les monuments modernes, on représente un ange quelconque. Dans ceux d une
date ancienne, on choisit de préférence tel ou tel , comme saint Gabriel , saint Raphaël , etc.
Nous croyons pouvoir apporter trois bonnes raisons pour expliquer cette anomalie :
D’abord , le caractère éclairé ou , pour mieux dire , le caractère sceptique du siècle actuel. Peu accoutumés de nos jours à voir de grands exemples de dévouement héroïque et d’abnégation personnelle , nous sommes portés naturellement à douter, presque à notre insu , de l’existence de ces mêmes faits. Lorsque nos pères voulaient offrir un symbole de la patience chrétienne , leur esprit se reportait tout de suite à saint Vincent , qui en était le vivant modèle. Mais nous , qui à peine avons entendu prononcer son nom , qui pour la plupart ignorons entièrement ses vertus , nous ne saurions être inspirés par les mêmes idées. Là où nos ancêtres auraient représenté saint Laurent, nous nous contentons de faire figurer la fidélité. Il convient même mieux à la mollesse et à l’égoïsme de notre époque de personnifier une chose qui, n’ayant jamais eu d’existence réelle, ne saurait être mise en comparaison avec nousmêmes, que de représenter un personnage qui a réellement existé , et , par là , provoquer peut-être un contraste entre ses vertus et les nôtres.
En second lieu, ce goût pour les allégories est
plus en rapport avec le caractère païen en général de nos plans architectoniques , quoiqu’on doive observer que ce genre constitue un des traits saillants du paganisme dans son état le plus abject et le plus corrompu. Il est digne de remarque que chez les païens les vices ont toujours été personnifiés de préférence aux vertus. Le paganisme , comme tout autre mauvais système, ne fit qu’empirer vers sa fin. Dans les temps primitifs de la mythologie grecque , on était si intimement convaincu que les attributs de la pureté, de la miséricorde et de la vérité résidaient dans les dieux, qu’on a cru inutile de les personnifier séparément; tandis que la dispute, la violence, la fureur, vices exclus du ciel, obtinrent sur la terre leur représentation. Mais avec le temps les divinités elles-mêmes furent investies des attributs de l’humanité corrompue ; les qualités célestes qu’on ne retrouvait plus en elles furent alors exprimées dans des personnifications allégoriques.
Enfin , nous pouvons encore assigner pour raison de la différence que nous venons de constater, la foi de nos ancêtres dans la réalité des rapports existants entre le monde visible et le monde invisible. Ainsi les tempêtes et les ouragans, que nous expliquons de sang-froid, d’après des principes
physiques, ils les envisageaient comme venant directement de la violence des esprits malins. Les tremblements de terre et les volcans leur semblaient des éruptions , pour ainsi dire , de ce lieu de punition placé , selon eux , au centre de la terre. Les maladies et les pestes furent l’œuvre immédiate du démon ; la folie dans toutes ses phases était synonyme de la possession.
Nous n’entreprendrons pas ici de résoudre la question de savoir si leur manière d’envisager les choses n’est pas la plus philosophique , comme elle est indubitablement la plus pieuse. Ce sujet a été si habilement discuté dans un ouvrase intitulé
L’Eglise des Pères1, que nous nous contenterons de renvoyer nos lecteurs au chapitre qui a pour titre : Le combat de saint Antoine.
Cet esprit de foi de nos pères les porta à adopter les effigies des saints qui avaient été
membres avec eux de la même Eglise militante,
et qui , maintenant , font partie de cette Eglise triomphante, qu’ils espéraient rejoindre plus tard. C’est , au contraire , un esprit opposé en tout à celuici , qui nous porte à adopter des conceptions allégoriques, froides, vagues et insaisissables.
1 Ouvrage dû à la plume du célèbre M. Newman , et qu’il composa plusieurs années avant sa conversion.
Le plus ancien genre de symbolisme usité sur les tombeaux est celui qui représente les insignes
Pierre tombale d’un abbé du xme siècle.
de l’art ou de la profession de la personne qu’ils
recommandent au souvenir. On les retrouve principalement sur les pierres tombales et sur les tombes saillantes à deux toits inclinés. Le fuseau est l’emblème de la mère de famille 1 2 . Mais la croix apparaît toujours dans sa forme la plus fleurie ; à sa base se voient quelquefois trois marches qui représentent le mont du Calvaire , ou bien un agneau s’y trouve couché \ Les personnages ecclésiastiques ont leurs symboles distinctifs : le calice ou l’anneau 3 indique un prêtre ; une main au-dessus d’un calice qu’elle bénit a la même signification 4 . Les cuivres abondent en images symboliques. L’animal qui est aux pieds d’un défunt varie suivant la position que ce dernier a occupée dans le monde. Pour la femme mariée c’est un chien, l’emblème delà fidélité 5.
On trouve sans doute des exemples (il en existe un à Saint-Pierre à Bristol) où les personnes non mariées sont ainsi dépeintes ; mais ils sont rares , et n’ont lieu qu’au déclin de l’art. Le chevalier a ordinairement un chien griffon couché à ses pieds , l’emblème du courage ; quelquefois aussi un chien
1 Voyez sur ce sujet un article intéressant dans la Church of England, Quarterly , for september 1841.
2 Dans l’église de Lolworth (Cambridgeshire).
3 Dans l’église de Sainte-Marie-Castlegale (York).
* Dans l’église de Hedon (York).
5 Agamemnon, 606, 7 (Ed. Dindorf).
courant emblème delà rapidité. Lord Beaumont1 2 a un éléphant qui est aussi l’armoirie de sa cotte d’armes.
Les prêtres des temps primitifs ont un lion 3 à leurs pieds , qui signifie leur victoire sur le démon , puisqu’ils sont les serviteurs de celui dont il est écrit : « Et le diable sortira de devant ses pieds 4 . Ils sont représentés aussi par la même raison avec un dragon , ce qui se rapporte clairement à cet autre texte : « Vous marcherez sur l’aspic et sur le basilic , vous foulerez aux pieds le lion et le dragon \ » Au déclin de l’art, les effigies portent à leurs pieds l’écusson des armoiries du défunt.
C’est une question fort controversée de savoir si les chevaliers qui sont représentés avec les jambes croisées doivent être considérés comme des croisés, ou au moins comme ayant fait le vœu d’aller à la Terre Sainte. L’opinion générale la résout négativement. M. Bloxam , dans son ouvrage sur l’architecture monumentale, incline ^ penser que cette
1 Dans le tombeau de sir Grey de Groby , à l’église de Saint-Alban.
- Voir la gravure dans le 5me numéro du traité de la Société de Camden intitulé Les cuivres des monuments illustrés.
3 A Asin Watton (Herts), et à Cottingham (York).
4 Habacuc, ni, 5 : Et egredietmr diabolus ante pedes ejus. b Psalm. \c : Qui habitat.
posture fut choisie par l’artiste afin de donner un
contour plus gracieux au surtout, et il est à remarquer que dans les enluminures de la vie de saint Edouard le Confesseur, qui existent dans la bibliothèque de l’université de Cambridge, les chevaliers y sont dépeints avec les jambes croisées. Quant à nous, nous avouons pencher pour l’ancienne opinion , comme mieux soutenue par la tradition et plus en rapport avec les principes généralement adoptés par les artistes catholiques. La main du chevalier repose quelquefois sur la poignée de son épée : on prétend que cette pose indique l’acte de la tirer du fourreau. Nous nous étonnons qu’un écrivain de la Revue trimestrielle puisse donner dans cette erreur populaire , surtout lorsque l’idée se trouve en opposition avec tout le cours de son argument.
On ne saurait douter que la position dont nous parlons ici n’indique l’accomplissement du vœu, dont Jes jambes croisées étaient l’emblème. L’autre
Tombeau d’un croisé du xme siècle.
supposition, au contraire, indiquerait un acte belliqueux dans la maison de paix , et on ne saurait l’admettre un seul instant. Les effigies sont quelquefois représentées nues : c’est l’emblème de l’humilité profonde ; d’autrefois elles sont enveloppées de suaires ou bien sous la forme d’un cadavre décharné ; parfois aussi cette représentation est encore plus saisissante. Le tombeau se trouve partagé en deux parties : dans la partie supérieure figure le défunt richement costumé et surmonté d’un splendide baldaquin ; dans la partie inférieure apparaît un squelette à moitié rongé par les vers. On voit un spécimen remarquable dans le cénotaphe du dernier lord Abbat à Tewksbury ; on peut encore citer le monument de William Ashton dans le collège de Saint- Jean à Cambridge. Les symboles propres aux ecclésiastiques , se retrouvant principalement dans leurs vêtements sacerdotaux, n’entrent pas rigoureusement dans le cadre de cet essai. Cette remarque s’applique également à l’allusion à la sainte Trinité, comprise dans l’attitude de l’évêque qui donne la bénédiction , ainsi qu’à la dis tinction qui existe entre celui-ci et l’abbé mitré : le premier tient sa crosse pastorale avec sa partie recourbée tournée vers lui , pour signifier que son gouvernement est intérieur, c’est-à-dire qu’il ne
s’étend que sur ceux de sa maison ; le second la tient en dehors, pour démontrer sa domination extérieure sur tout son diocèse.
La réception de l’âme dans le sein d’ Abraham
est souvent figurée. Des anges la portent sous la forme d’un enfant nouveau-né (ce qui indique son retour à son premier état de pureté baptismale) et la présentent devant le trône de Dieu. Les fondateurs d’églises ou ceux qui les ont reconstruites sont reconnus par l’édifice qu’ils tiennent entre les mains.
Les sculptures représentées sur les stalles sont une partie du symbolisme ecclésiastique qu’il est
difficile d’expliquer. Les monstres qui y sont si constamment dépeints peu vent être regardés comme types des mauvaises pensées et des passions corrompues qu’une vie de mollesse et de repos ne cesse d’engendrer. Dans les stalles du chœur, comme on peut le remarquer souvent , une idée plus douce semble dominer. Ici nous retrouvons des fleurs et des fruits , des oiseaux qui construisent leurs nids, des troupeaux qui paissent. Des emblèmes d’un autre genre , il faut l’avouer, s’y découvrent aussi , ainsi que sur la frise de l’entablement et les corbels dont nous parlerons bientôt avec toute la désapprobation qu’ils méritent.
A cette exception près, rien ne démontre autant
l’exubérance et la beauté des idées qui distinguèrent
les architectes des siècles de foi , la profondeur et
la variété de leurs connaissances bibliques que nous
nous plaisons pourtant à leur refuser, que leurs
sculptures sur bois. Il n’est peut-être pas un sujet *
de l’Ecriture sainte qu’ils n’aient exécuté, et il faut de .vastes connaissances dans la science ecclésiastique pour comprendre plusieurs de leurs allusions , dont beaucoup sont encore totalement cachées pour nous. L’annonciation était un de leurs sujets favoris. L’amandier qui fleurit dans un vase dont le couvercle se termine en croix ou crucifix, le prie-
dieu devant lequel la sainte Vierge s’agenouille, le temple qui se voit dans le lointain , le Saint- Esprit qui descend dans un rayon de lumière , ce sont là les emblèmes qui accompagnent ordinairement la représentation de ce fait biblique. Il faut ‘ajouter la descente du Sauveur aux enfers, la délivrance des âmes , les visions de l’Apocalypse , le jugement dernier, les supplices et les triomphes des martyrs.