CHAPITRE IX
Réponse à quelques objections.
Dans le cours de ce traité , nous ayons répondu à plusieurs objections contre le système symbolique. Il est cependant une difficulté qu’on se plaît à opposer souvent , et qui mérite un examen d’autant plus sérieux qu’elle a été sentie par ceux-là même qui adoptent notre théorie.
On prétend que c’est envisager les choses sous un point de vue faux et profane que de considérer la nef , les deux ailes ou les triples lancettes, comme des emblèmes de la très-sainte Trinité , parce qu’il arrive presque invariablement que les ailes latérales sont beaucoup moins larges que la nef , et que les trois lancettes sont d’une hauteur et d’une largeur inégales , tandis que dans la sainte Trinité aucune des trois personnes n’est supérieure ni inférieure à
l’autre , aucune n’est plus grande ni moindre que l’autre. Mais cette difficulté ne s’est probablement rencontrée que parce qu’on a poussé la similitude trop loin. La ressemblance, dans ce cas, ne doit porter que sur un point unique. Le symbole n’existe que dans la triplicité de la disposition. « Trois lignes mystiques conduisent au sanctuaire,» chante le poète de Y Année chrétienne dans son ode pour le dimanche de la Trinité. Le nombre seul répond à l’emblème. Nous accordons que le triangle équilatéral est un symbole plus parfait de cette
Dieu le Père à nimbe triangulaire, créant et bénissant.
doctrine ; mais ici une critique minutieuse suscitera des objections à cet emblème, parce que les
angles sont plus ou moins élevés , selon la position dans laquelle le triangle se trouve placé. Dans le monogramme catholique de la sainte Trinité , par exemple , il est reconnu que les angles supérieurs d’un triangle appuyé sur le sommet représentent le Père et le Fils. D’un autre côté, le triangle moderne, qui porte ordinairement le mot hébreu Jéhovah , présente le troisième angle sur sa partie supérieure. Nous comprenons bien qu’on répugne à ces différences. L’emblème, il est vrai, est moins fautif que lorsque les trois côtés sont inégaux ; mais l’inconvenance n’en est pas moins réelle , et elle est la même quant au fond.
Le principe symbolique demande comme condition dans les emblèmes , que les points de comparaison ne soient pas poussés trop loin. Le soleil matériel est le type du Soleil de justice; mais sous quel rapport? Est-ce parce qu’il a été créé , parce qu’il se lève chaque jour sur un monde de ténèbres, parce qu’il est matière? Evidemment non. Il en est le symbole seulement, parce quil apporte à la terre la lumière et la chaleur.
Notre-Seigneur dit : « Je suis la porte. » Que signifie encore cette figure? Il serait profane de démontrer par des exemples qu’elle n’existe que dans cette seule circonstance : qu’une porte étant desti-
née à servir d'entrée à l'édifice matériel, nous entrous de même dans l'Eglise par Jésus-Christ. L’arche, comme nous l’enseigne l’Eglise, est un emblème de l’Église elle-même : non dans sa con struction matérielle , ni en ce qu’elle a finalement péri ; mais parce qu’elle sauvait les hommes de l’eau du déluge. L’agneau pascal ne figurait-il l’immaculée victime que sous le seul rapport de sa pureté comparative et de sa sanglante mort? Il est inutile de multiplier ces exemples.
Reste encore une autre considération. Les paraboles du Sauveur ne doivent pas prêter à un sens forcé qui deviendrait facilement erroné. La parabole des vierges sages et des vierges folles, par exemple , ne démontre aucunement que le nombre des réprouvés égalera celui des élus. En disant que chaque parabole est figurative jusqu’à un certain point , nous abordons peut-être un terrain dangereux ; mais l’assertion reste vraie. Il n’y a pourtant pas plus à craindre qu’on ne sache où la ligne doit être tirée , qu’il n’y aurait à le redouter dans le cas d'une personne religieuse qui apprendrait que la triplicité des nefs et des fenêtres est le type d’une grande doctrine. Le British Critic a fait une remarque très-juste à ce sujet. Il dit que de nier l’existence d'un symbole parce que le rapport entre
le signe et la réalité n’est pas exact en tout point, c’est le fait d’un esprit étroit. En effet, si tous les points devaient se correspondre intimement et d’une manière absolument exacte, on ne voit pas en quoi la similitude différerait de la réalité. L’idée seule d’une chose qui ressemble à une autre implique le fait que les deux ne sont pas identiques. On ne s’attend à trouver dans certaines qualités et l’on ne trouve en effet qu’une similitude ou analogie ; car dans le principe symbolique , la ressemblance ne se rencontre que dans la qualité et non dans l’essence.
On suscite encore une autre objection à l’effet de prouver qu’une chose ne peut pas être considérée comme emblème de plusieurs objets à la fois. Par exemple , si la nef et les ailes d’une église représentent la sainte T rinité , elles ne sauraient en même temps représenter l’Eglise militante sur la terre , ou , sous un autre point de vue , le vrai bercail. Encore , si les piliers et les arches sont les types de la fondation de l’Eglise par les prophètes et les apôtres , ils ne doivent pas entrer comme emblèmes, conjointement avec le clerestory et le triforium, dans la représentation de la sainte Trinité. Mais cette difficulté disparaît si l’on se rappelle que la plus grande partie d’une ressemblance
est produite par Pacte de grouper ensemble des choses indépendantes , pour les voir ensuite sous un point de vue particulier. Nous ne nions pas la signification symbolique, réelle et essentielle, qui se trouve dans un résultat matériel ; mais cette signification particulière ne doit pas être toujours mise en avant ; la chose en elle-même, par d’autres combinaisons et considérée sous d’autres points de vue, peut acquérir à l’occasion un sens figuratif de plus. Ainsi l’union de la rose, du chardon et du trèfle, constitue l’emblème du royaume uni de la Grande-Bretagne : pris séparément , ils ont chacun leur sens figuratif propre; par leur combinaison ils acquièrent une signification nouvelle. La harpe n’en est pas moins le symbole de l’Irlande, parce qu’elle est reconnue isolément comme celui delà musique. Le levain était anciennement le type de la corruption : Notre- Seigneur a parlé du levain des scribes et des pharisiens ; cependant nous entendons de sa propre bouche que « le royaume du ciel ressemble à du levain '. »
1 Nous avons la plus haute autorité pour croire qu’un type peut être le symbole de deux choses tout à fait indépendantes l’une de l’autre; ainsi le sabbat juif, qui, d’après la loi donnée sur le Sinaï, devait s’observer en commémoration du repos qui a suivi la création , est inculqué dans le Deutéronome comme figure du repos des Israélites après la servitude d’Égypte. ( Deut ., v, 15.)
DANS LES ÉGLISES. m
Poursuivons encore une autre objection. Si cette théorie est vraie, dit-on, comment expliquerez vous ces églises qui n’ont qu’une nef, ou bien qu’une seule aile ; ces autres églises dépourvues de clerestory ou de triforium , ou qui possèdent un double triforium et jusqu’à cinq et six ailes? A cela nous répondons que nous n’avons jamais prétendu qu’il fût nécessaire que toute chose donnée, ou même aucune chose, eût un principe symbolique prémédité. Nous avons démontré que certaines choses sont essentiellement symboliques, que d’autres le sont accidentellement et par occasion. Nous pourrions essayer de classifier ce qui doit être symbolique dans l’architecture ecclésiastique , et ce qui peut l’être. Mais nous ne voulons pas l’entreprendre , parce que les principes du symbolisme ne nous paraissent pas encore avoir été assez étudiés ou appréciés. Cependant, d’après la nature des choses , chaque édifice , en général , doit avoir ses accidents de matériel , de parties , de plan ; chaque édifice particulier, ses accidents particuliers , d’utilité et de but. Ces accidents, d’après leur nature, doivent nécessairement être symboliques en général ;* ils peuvent acquérir, par un but en dehors de leur nature , un symbolisme particulier plus étendu ou modifié. Durand , évêque de Mende , s’occupe
principalement du symbolisme de la première classe. Un édifice doit avoir des murs , une voûte , des piliers, des fenêtres , des coins et un parvis. Il trouve une signification pour chacune de ces parties. Il ne néglige pas pourtant celle de la seconde classe. Les fenêtres du style ogival primitif sont à lancettes simples ou à lancettes géminées ; le clocher peut avoir sa girouette. Ces dispositions sont expliquées selon leur sens figuratif propre. De même, nous n’insistons pas pour que de certaines choses soient symbolisées ; nous disons qu’elles peuvent l’être. Lorsque ce sujet sera mieux connu , nous pourrons exercer notre critique sur les anciens édifices , indiquer leurs défauts et ce qui leur manque sous ce rapport. En attendant , nous avons conçu le beau idéal d’une église dont les formes sont pleinement développées , et que nous devrions proposer comme un modèle parfait. Nous n’avons pas encore la prétention de blâmer les anciennes églises qui n’approchent pas de près de ce beau idéal; mais nous avons assurément raison de louer celles qui le font.
Dans nos remarques sur les illustrations de l’église de Kolpeck , par M. Lewis , nous avons parlé incidemment de l’origine basilicale des églises , comme pouvant fournir un argument contre l’adoption de la théorie symbolique. Les principes que
nous venons d’établir tout à l’heure pourront s’appliquer à cette même question. On s’est cru autorisé à tourner en ridicule tout le système , parce que les cours de justice romaines avaient trois ailes, quelquefois plus, et qu’une grange, de même qu’une salle de banquet , peut se trouver partagée par trois divisions longitudinales. Mais si des raisons de convenance mécanique ont suggéré cet arrangement (quoique nous ne l’accordions pas), toujours est-il que beaucoup d’églises , beaucoup de granges, beaucoup de réfectoires n’eurent jamais de triple division. On n’a jamais soutenu qu’une église doit avoir une nef et des ailes ; mais si une église possède une nef et des ailes , ce sera le symbole d'une grande doctrine ; et c’est pour cela même qu’il est plus convenable pour une église d’avoir une nef et des ailes. Les écrivains dont il est question devraient prouver que la forme crucifère n’est pas symbolique, par le fait que beaucoup de granges ont cette même forme. Il est instructif d’observer que cette forme appliquée aux granges a des avantages manifestes sous le rapport de l’utilité , lesquels avantages ne se retrouvent plus dans le cas des églises comme elles étaient anciennement disposées , dans lesquelles les transsepts n’offraient aucune ressource pour le placement des fidèles et
avaient de plus ( comme nous l’avons déjà remarqué) un grand défaut mécanique , celui qui provenait de la pression latérale sur les piliers de la lanterne ou intertranssept. Et cependant il est indubitable que la forme crucifère fut choisie à cause de sa signification symbolique , et cela nonobstant ses désavantages mécaniques. Ici, comme dans le premier cas , la raison mécanique est insuffisante pour expliquer le fait. Comment donc nos écrivains modernes rendront-ils raison de la forme crucifère? Leur propre argument les confond.
Quelques architectes de nos jours adoptent expressément la forme crucifère , parce qu’elle permet à tous les fidèles qui sont placés dans ses quatre bras de voir la chaire. Mais pourquoi ne pas considérer les choses sous un point de vue plus profond? Pourquoi même choisir la forme crucifère ? N’avonsnous pas dans l’amphithéâtre , dans l’octogone , dans les salles de l’Institut des dispositions mieux adaptées pour l’acoustique? Tous seraient alors à même de mieux entendre comme de mieux voir, et les frais de construction seraient diminués de moitié. Ces architectes peuvent s’imaginer qu’ils formulent des principes d’utilité ; mais véritablement ils offrent , quoique involontairement et à leur insu , un symbole de la croix.