‹ Du symbolisme dans les églises du moyen ageChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Développement du Symbolisme.

Nous désirons offrir une courte esquisse de l’histoire du symbolisme , en nous contentant d’indiquer sa naissance , le progrès et le déclin de ce principe en Angleterre. Dans le premier et le huitième chapitre de cet essai , nous avons eu occasion de parler de son premier développement dans la primitive Eglise , d’après les détails que nous avons pu obtenir des ouvrages des Pères qui ont suivi cette époque et de ceux que nous ont fournis les écrivains du moyen âge.

Chez toutes les nations, les faits du christianisme ont toujours été reçus avant ses doctrines. On exige d’abord des habitants d’un pays infidèle qu’ils acceptent, comme un fait historique, que

Notre- Seigneur a été conçu du Saint-Esprit, qu'il est né de la Vierge Marie , qu’il a souffert sous Ponce-Pilate, qu’il a été crucifié, est mort et ressuscité , avant d’essayer de leur démontrer la doctrine de la rédemption , le mystère de la sainte Trinité, et la compatibilité de la prescience de Dieu avec le libre arbitre de l’homme. La même chose a lieu dans l’enfance des individus comme dans celle des nations. Nous devons donc conclure, d’après l’analogie , que les choses dépeintes dans le premier développement de l’art chrétien ont dû être des faits plutôt que des doctrines.

Maintenant, pour se convaincre de cette vérité, il suffit de jeter un coup d’œil sur les constructions romano-byzantines. Si l’on en excepte la doctrine de la sainte Trinité ( qui après tout , dans chaque période de l’art chrétien , s’est plutôt rangée sous le chef du symbolisme essentiel que du symbobolisme intentionnel) , nous trouverons invariablement dans les arrangements et les détails des rapports directs avec les faits historiques. La création du ciel et de la terre est représentée dans les ornements des portes et sur les chapiteaux , quelquefois par les constellations célestes ou par les signes du zodiaque , ou par les animaux qui furent amenés devant Adam pour qu’il leur donnât des

noms , ou bien par les emblèmes qui ont rapport à l’agriculture et qui reviennent souvent , comme nous l’avons déjà fait observer. L’incarnation du Sauveur est représentée parfois d’une manière si terrestre et si physique , qu’elle nous paraît presque profane. La chute de l’homme, qui apparaît sur les côtés des fonts baptismaux , nous rappelle cette tache originelle que le baptême seul efface. Plusieurs événements de la vie de Notre- Seigneur, surtout celui de sa passion , sont sculptés en plusieurs endroits. Les devoirs du chrétien ont encore leur emblème symbolique. Sur l’arc de triomphe de l’église d’Egerton (Rutland) nous voyons un diacre qui sonne une cloche, pour rappeler sans doute aux fidèles l’obligation d’assister à l’église. Nos ancêtres avaient une manière plus pratique encore de démontrer les tristes conséquences qui résultent de l’infraction de la loi , et qui dépeint bien la rudesse de l’époque : c’est lorsqu’ils représentaient quelque fait local bien connu dans le temps de la fondation de l’église. Ainsi, sur les chapiteaux du transsept sud de la cathédrale de Wells ( quoique cette époque soit plus récente) , l’architecte a voulu perpétuer un événement qui, probablement, a eu du retentissement dans cet endroit. Dans le premier groupe on voit un homme dans l’acte de

voler des pommes; suivent après la lutte et l'appréhension , et finalement son procès et sa condamnation. Ces admonitions pratiques pouvaient bien n’ètre pas inutiles. Quelquefois elles revêtent une forme plus solennelle et plus élevée , comme cela se voit dans l’église de Sainte-Marie à Guilford sur l’abside nord, où le jugement céleste et le jugement terrestre se trouvent dépeints. La victoire sur le démon est singulièrement figurée à Saint- Pierre à Oxford , par les piliers qui reposent sur un monstre et qui l’écrasent en même temps.

Piliers appuyés sur des figures d’hommes.

Le jugement dernier était un sujet favori, ainsi

que la descente du Sauveur dans les enfers. Nous avons remarqué ailleurs que l’architecture romane, fidèle à son goût pour les faits , aimait à représenter les instruments de supplice des martyrs et les grandes actions inspirées par la foi , comme , par exemple, le combat et le triomphe de saint George. Son caractère exclusif, soit qu’il se dépeigne sur les frises de l’entablement, les tympans, les chapiteaux ou les arcs de triomphe , était de tracer d’une manière hardie et saisissante les faits qu’elle voulait énoncer, quelquefois il est vrai , aux dépens de la grâce et même presque du décorum , mais toujours en rapport, probablement, avec le degré de développement que l’esprit de ce peuple avait alors atteint. 11 faut proclamer une chose à

l’éternel honneur des Anglo-Normands et aussi de

l’Eglise saxonne; malgré la haine mortelle qui existait entre les deux peuples pendant au moins cent cinquante ans après la conquête de l’Angleterre , elle n’a laissé aucune trace symbolique soit dans les églises des vainqueurs , soit dans celles des vaincus. Quelque cruelles qu’aient été les souffrances des uns, et quelque profond que fût le mépris des autres pour la nation vaincue, ces sentiments s’effacèrent dans la maison de Dieu.

En avançant vers l’époque du style ogival primitif

au xme siècle, surtout au xne siècle, nous retrouvons encore le caractère historique fortement empreint dans l’ornementation, surtout dans quelques-unes des moulures, comme celle qui est dentelée et qui appartient plus spécialement au xne siècle, ainsi que sur les chapiteaux , quoique ces derniers commencent à revêtir une forme plus allégorique. Et il est bon d’observer que ce style est le seul dans lequel l’allégorie paraisse avoir été beaucoup employée dans le sens poétique ou littéraire, c’est-à-dire qu’il se sert de représentations fictives pour démontrer des vérités réelles , comme cela se voit dans la cathédrale de Wells, sur un corbel de toute beauté qui représente la chute de l’arbre stérile. Nous retrouvons cependant quelques traces de ce genre dans les ouvrages normands ; la fable du renard et du corbeau y est parfois dépeinte. Les œuvres de la création étaient aussi souvent sculptées plutôt sous le rapport de leur beauté que pour d’autres raisons. Nous y voyons un oiseau qui fait son nid dans le feuillage épais , des fleurs , des fruits. Cependant, en général , les faits de la nature de ceux qui occupaient principalement l’attention des architectes normands , trouvèrent leur expression parmi les détails, plutôt qu’en usurpant une place importante dans la disposition d’une église. Nous pos-

sédons trop peu de spécimens de boiserie sculptée de cette époque, lesquels auraient pu probablement nous offrir plusieurs exemples en ce genre , pour pouvoir parler avec autant de certitude que nous sommes à même de le faire des styles d’une époque postérieure ; mais il ne faut qu’une faible observation pour s’assurer que telle était la tendance du progrès dans l’architecture. Sur chaque édifice religieux se trouvait empreinte non-seulement essentiellement, mais à dessein, la doctrine delà sainte Trinité ; car les triplets se retrouvent si souvent sur la partie orientale, qu’ils forment la règle dans le plan primitif anglais.

Les fonts , au lieu de porter la représentation de la chute de l’homme et d’indiquer par ce symbole notre besoin de régénération , prirent la forme octogone, qui est l’emblème même de cette dernière doctrine. Cette circonstance confirme nos remarques préalables par rapport aux faits et aux doctrines. La forme des piliers mérite aussi notre attention. D’après une règle qui paraît presque constante , la forme octogone ou circulaire de ceux-ci devait alterner, ou bien une de ces formes dominait dans une aile et l’autre dans l’autre. Nos connaissances actuelles sont trop bornées pour prétendre en offrir ici l’explication symbolique.

Les remarques de Durand de Mende sur les fenêtres , leur évasement et leurs colonnettes, sont très-curieuses. Il reconnaît dans les poutres qui se relient ensemble la ligure de l’iinion des élus dans une seule communion : ce passage est un puissant argument en notre faveur, pour prouver que les dispositions même de nécessité mécanique ont encore leur véritable sens symbolique. Les bases des piliers sont souvent ornées de fleurs : nous les retrouvons cependant quelquefois dans le style de la transition, dans la cathédrale de Rochester, par exemple. On a surtout préféré la fleur du lis , qui peut signifier, selon nous , que l’humilité est la base de toutes les grâces chrétiennes.

Au résumé , cependant , nous concluons que dans ce style, à mesure que les églises devinrent plus symboliques dans leur ensemble, leurs détails , considérés comme détails , le devinrent moins.

En poursuivant un autre développement de l’art chrétien , nous osons à peine avouer notre conviction que le style ogival du xive siècle , dès son berceau , a annoncé un avenir plus brillant que celui qu’il a atteint. A peine avait-il fait connaître ses merveilleuses ressources et ses grands moyens dont les fenêtres et les arcs-boutants de cette époque

font preuve , que la hardiesse de ses chapiteaux et de ses bases commença à décliner.

Nous pouvons croire que l’architecture chrétienne, vers l’an 1300, si elle avait été lancée dans une autre voie et dans des circonstances plus favorables, eût pu atteindre une gloire incomparable , et qu’elle n’atteindra peut-être que lorsque toute l’Eglise catholique sera en paix dans l’unité.

D’après cela, il nous semble prouvé que vers cette époque , ou un peu plus tard , elle prit une fausse direction , et , après avoir parcouru rapidement une phase d’une rare mais trompeuse beauté, elle alla ensuite en déclinant lentement , mais sûrement. Pourquoi en fut-il ainsi? Cette question nous conduira à examiner l’histoire ecclésiastique dans son rapport avec le développement de l’architecture chrétienne.

La victoire finale remportée par l’Eglise anglaise sur le paganisme , dans la conversion et la civilisation des Danois , était un fait contemporain de celui qui amena la substitution du style saxon au normand (car nous ne sommes pas de ceux qui soutiennent que le premier a duré jusqu’au 14 du mois d’octobre 1065 , et que le second le remplaça le lendemain).

L’apparition du style ogival primitif en Angle-

terre, ou plutôt de l’ogive elle-même, était contemporaine de la grande victoire de l’Eglise sur l’érastianisme , par le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, et par l’abrogation des constitutions

Colonnes (le l’abbaye de Westminster (style anglais primitif, xne et xiii® siècles).

de Clarendon. Mais le style ogival primitif en Angleterre descendait à peine de son apogée de gloire , et alors qu'elle développait encore des principes

d’une rare beauté, que l’influence du statut de

Mortmain se lit sentir dans l’Eglise ; et quoique

l’impulsion donnée continuât pour quelque temps encore à agir, la lin approchait. Les effets de cet acte , ou plutôt de l’érastianisme qui l’avait inventé et sanctionné , eurent leur plein développement. A dater de cette époque , aucune cathédrale digne de ce nom ne fut élevée. La nef de celle de Winchester ne saurait être citée comme une exception isolée , parce que , à dire vrai , il est permis de douter si les pieux efforts de Guillaume de Wykeham , en ce qui regarde la beauté actuelle de la cathédrale, ne furent pas déplacées. Dorénavant nous verrons l’Etat intervenir sans cesse dans les affaires de l’Eglise , à laquelle il ne laisse pas même la liberté d’exécuter ses propres plans. Faut-il donc s’étonner qu’elle ait sitôt oublié son langage symbolique? Après s’en être servi avec une élégance et une précision inconnues jusque alors, elle commença de cette époque à ne plus l’employer. Nous n’offrons pas ici des exemples de symbolisme au xive siècle, parce que tout ce que son caractère avait de neuf était exprimé dans ses fenêtres , et nous les avons déjà discutées longuement. Maintenant , ayant suffisamment démontré les raisons du déclin de l’art , il ne nous reste qu’à examiner pourquoi ce déclin a été si différent en Angleterre, en France et en Italie. En Angleterre, à compter

du moment où Edouard IV ordonna l’exécution de l’archevêque Scrope, l’Etat est intervenu, et avec son bras de fer il a étreint et circonscrit l’Eglise, l’obligeant à se restreindre aux simples observances du rituel , et lui défendant de donner un libre cours à la grande mission qu’elle avait à remplir. Le style perpendiculaire au xve siècle n’est-il pas la vive expression de l’état d’esclavage

Arcade de la chapelle de Saint-Georges à Windsor ( style perpendiculaire anglais).

dans lequel elle gémissait? La roideur de ce style,

son défaut d’harmonie et de profondeur, son manque de puissance et d’effet , la monotonie et la dureté de ses lignes et de ses contours , l’ostentation de son ornementation et de ses devises héraldiques , ne nous démontrent-ils pas la dégradation de l’Eglise contemporaine de cette époque? L’introduction de la forme horizontale, l’arc Tudor, le pilier déprimé, n’expriment-ils pas surtout qu’elle avait perdu de sa vie spirituelle ? Tout nous prouve que la science ne manquait pas à ses architectes : le collège du roi à Cambridge et la chapelle d’Henri YIÏ sont inimitables comme œuvres d’art. De temps à autre se révélaient quelques traces de grandeur et de haute conception , dignes d’une meilleure époque , et qu’attestent les voûtes de l’église de Suffolk , lesquelles , comme on l’a bien dit, n’ont jamais atteint leur plein développement.

Il faut toujours se rappeler que le style du xve siècle , dans son plein développement , est le premier qui fut appliqué à des édifices séculiers. Loin de nous , cependant , l’idée de déprécier l’excessive magnificence qu’il a déployée dans ses chapelles et dans ses châsses ; cette richesse ne se trouve pas dans le xive siècle , et c’est à cause de cette absence même que nous serions portés à croire qu’un style plus magnifique encore nous est ré-

serve. Le style flamboyant n’a amené avec lui aucun nouvel élément de symbolisme.

Coupe de la salle de Westminsler (style ogival fleuri).

Si, comme nous venons de le voir, tel était l’état de l’Église d’Angleterre , celle de France, plus

prospère en apparence , était cependant en butte

aux plus funestes influences. L’Etat s’était immiscé graduellement dans son administration : il lui prodigua des caresses perfides, et, tout en soutenant la splendeur de son culte , il en a rendu les observances vaines : il sécularisa ses abbayes dans un but politique et fit de ses évêques des hommes d’Etat. Le style flamboyant ne nous dépeint-il pas cet état de choses ? Une vaste collection de formes élégantes, accolées ensemble sans but ; une richesse d’ornementation qui surcharge, au point d’affaiblir la construction même; des sculptures bizarres et capricieuses, comme si la main qui opérait dans l’art ecclésiastique n’était plus dirigée par le sentiment religieux. Rien qui soit simple, intelligible, saint ; des parties négligées , d’autres d’une recherche affectée , comme cela se voit dans l’église principale d’Abbeville, en comparant son magnifique fronton de l’ouest avec son chœur qui serait disgracieux dans une église de hameau.

En Espagne, où le christianisme ne s’est établi qu’avec le temps , l’art ecclésiastique ne s’est développé que tardivement. L’église de San-Miguel à Séville, qui fut actuellement construite en 1305, daterait en Angleterre de 1180 quant au style d’architecture.

En Italie , où il n’y avait pas d’Etat pour intervenir dans les affaires de l’Eglise , le principe païen dans l’architecture, qui avait toujours plus ou moins travaillé les esprits, s’afficha hautement à l’époque du grand schisme, et il a toujours prévalu depuis dans la statuaire et dans la peinture.

Mais pour revenir à l’Angleterre , le style perpendiculaire, incapable d’exprimer par lui-même aucune idée dans son ornementation , essaya de copier celle des styles antérieurs : d’abord celui du style ogival primitif, dans les misérables chapiteaux à bandes de nos églises de l’ouest, et ensuite le style rayonnant dans ses fenêtres. Tant que l’Eglise d’Angleterre resta unie au reste de la chrétienté, le principe païen se fit peu sentir, et l’exemple italien offert au tombeau d’Henri YII ne fut pas suivi. Même après la suppression des établissements monastiques, on vit s’élever quelques belles églises. Le symbolisme exprimé dans le sanctuaire et la nef se conservait encore : il n’a pu même s’effacer entièrement que par degrés. Pendant toute l’époque du style perpendiculaire , il fut graduellement affaibli par l’introduction des ailes au sanctuaire et l’abandon de l’arc du jubé. Il ne restait plus qu’à omettre le jubé et la clôture (comme cela se fit à l’église de

Hawskshead, Lancashire, vers 1564), et la division mystique disparut.

Les changements symboliques introduits par le protestantisme furent peu nombreux et d’une signification facile à saisir.

D’abord Tautel déplacé et changé dans sa forme et dans son matériel, le changement des ornements sacerdotaux, l’introduction par degrés de bancs fermés et d’un lutrin élevé, tout cela était assez significatif. Peu avant la grande rébellion du xviie siècle, les sanctuaires prirent une forme allongée , les autels revinrent à leur ancienne place , les chasubles reparurent, etc. L’art des détails s’améliora, et (chose qui doit étonner) un symbolisme intentionnel s’y découvre parfois. Ainsi , par exemple, dans l’église de Baltonsburgh (Sommerset), on voit une chaire en pierre portant la date de 1621 , et parmi ses ornements se trouve un triangle équilatéral qui contient un trèfle, avec un autre qui l’entoure. Il est évident qu’on a voulu représenter la sainte Trinité. Après la rébellion , mais surtout après la révolution de 1 688 , ces faibles traces de symbolisme disparurent dans ce nec plus ultrà de l’art avili, le style des Georges.

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