CHAPITRE XI
Conclusion générale. — Appendice; extrait de la description de la cathédrale de Cologne, par M. Sulpice Boisserée.
Nous avons déjà fait observer, comme une chose très-remarquable, que les édifices élevés par ceux qui sont opposés au principe symbolique possèdent cependant un caractère symbolique aussi prononcé qu’il est possible.
Etudions un édifice consacré au culte protestant. D’abord il apparaît à peine, au milieu des maisons et des boutiques qui l’entourent et l’écrasent ; car, de nos jours, la religion doit céder le pas aux affaires et au plaisir : il fait face au nord ou au sud, car toute idée de rapport avec l’Église catholique est regardée comme puérile ou quelque chose de pire encore : la façade du côté de la rue est en pierre , parce que
l’uniformité de la rue le réclame ainsi , ou bien (par raison d’économie) elle est en plâtre : les côtés de l’édifice sont en briques , parce que nul n’est supposé les voir : à l’entrée se trouve un grand vestibule, qui sert de salle d’attente pour les personnes qui retournent en voiture, et où s’engagent des conversations sur les nouvelles du jour ou les mérites du prédicateur ; ce vestibule a aussi le double avantage de rendre l’église plus chaude et de contenir les portes et les escaliers qui conduisent aux tribunes. Nous entrons: la chaire occupe une position centrale , et tous les bancs rayonnent vers elle , la prédication étant le but principal du ministère chrétien : des tribunes ou galeries parcourent tout l’édifice , parce que la première considération pour une assemblée chrétienne est de bien entendre : l’autel , qui ne doit servir qu’une fois par mois, est placé sous la galerie de l’orgue : il y a quelques places réservées pour les non-abonnés , là où personne ne s’aviserait de les louer et où personne ne serait à même d’entendre ; de sorte que la fabrique ne perd rien à laisser ces places libres ; et qu’importe, après tout, que les pauvres gens qui ies occupent puissent entendre ou non? Les fonts baptismaux , qui sont un vase en fonte sur un piédestal de marbre , sont placés à l’intérieur de la
balustrade de l’autel , parce que là il y a plus d’espace : le grand lutrin est au-dessous de la chaire , parce que les prières qui se récitent là sont adressées aux fidèles et non à Dieu. Contemplons la scène qui se présente chaque soir du dimanche ou du jeudi. D’abord les voitures arrivent avec fracas par les grandes portes en fonte , et , au milieu des disputes et des jurements des cochers rivaux , elles déposent au portique leurs fardeaux respectifs. On voit descendre des personnes costumées avec toute l’élégance du jour, qui , s’avançant vers leurs bancs fastueux , déposent sur le prie-dieu leurs livres de prières et leurs flacons, et s’inclinant sur les coussins moelleux s’avouent.... si elles arrivent assez à temps.... qu’elles sont de misérables pécheresses : elles ferment avec précaution la porte de leurs stalles contre les pauvres et les infirmes qui obstruent les passages , afin de prévenir un contact désagréable pour elles-mêmes ou désastreux pour l’ameublement de leurs bancs; elles prient Dieu en même temps d’accorder à leurs semblables les consolations qu’elles leur refusent. Les armoiries royales occupent dans l’édifice une place dis tinguée ; car c’est une chapelle de « l’Eglise établie. » D’élégantes colonnes en fonte soutiennent les galeries, et des colonnes plus élégantes encore sou-
tiennent la voûte, et signifient que l’existence même du temple dépend de la bonne volonté de l’assemblée: la voûte est plate; une corniche gracieuse est destinée principalement à suspendre un candélabre éclairé au gaz. L’administration de cette chapelle se compose du clerc, de l’organiste, du bedeau et de certaines gardiennes en bonnets des bancs privilégiés.
Il est inutile de démontrer ici que le tableau que nous venons d’offrir est en lui-même un symbole frappant de l’orgueil spirituel , du luxe , de la vanité et de l’intolérance de l’assistance qui fréquente beaucoup de ces chapelles épiscopales privilégiées.
Pour contraster avec ce tableau , terminons avec un coup d’œil général sur le symbolisme exprimé dans une église catholique.
D’abord, dans le lointain, et longtemps avant d’apercevoir la ville elle-même, les trois flèches de sa cathédrale, s’élançant haut dans les airs, semblent vouloir s’élever au-dessus du bruit et de l’agitation des hommes , et nous prêcher en même temps la doctrine sublime de la sainte et indivisible Trinité. A mesure que nous approchons , les transsepts s’étendant en forme de croix , nous rappellent notre rédemption : la communion des saints est annoncée dans les chapelles qui se
groupent autour de la nef et du sanctuaire : la girouette mystique nous dit de veiller, de prier et de souffrir : les formes hideuses qui paraissent sortir précipitamment des toits dépeignent l’affreuse misère de ceux que l’Eglise a rejetés de son sein : la flèche, le pinacle, les clochetons , les feuilles grimpantes, l’arc-boutant s’élevant par degrés , l’arc aigu de la fenêtre , la majestueuse élévation de la voûte, tout enfin, surmontant la tendance horizontale de l’entablement et des parapets, nous parle de la nécessité de s’affranchir des passions terrestres et de s’élever de cœur et d’esprit vers l’éternelle patrie. Des leçons d’une sublime sagesse sont représentées dans la délicate sculpture des fenêtres : l’unité des membres de l’Eglise est représentée dans les nombreuses arcades , et le parapet sculpté à jour, et en feuilles , qui couronne le tout , inculque le précepte de laisser briller notre lumière devant les hommes , afin que le Père céleste en soit glorifié.
Nous franchissons le seuil de l’édifice sacré. La triple largeur de la nef et des ailes , la triple hauteur de la grande arcade, du triforium et du clerestory, la triple longueur du chœur, des transsepts et de la nef, sont encore le symbole de la glorieuse Trinité; et qu’y a-t-il encore qui ne nous parle
du Sauveur? Lui avant tout, dans les doubles portes de l’ouest ; lui la fin de tout , dans le lointain autel ; lui au milieu de tout , sur le grand jubé ; lui sans fin , dans le monogramme des corbels et des clefs de voûte , dans l’agneau immaculé , dans le lion de la tribu de Juda , dans le poisson mystique ! A côté de nous sont les fonts ; car nous n’entrons dans l’église que par la régénération : ils sont spacieux et profonds , car nous sommes ensevelis par le baptême avec Jésus-Christ : ils sont de pierre , parce que Jésus-Christ est la pierre ; le couvercle, terminé en flèche, nous avertit qu’après être sortis de leurs eaux purifiantes avec le Sauveur, nous devons rechercher les choses qui sont là-haut. Devant nous, dans une longue perspective, se groupent les piliers massifs, qui sont les prophètes et les apôtres ; ils sont composés de plusieurs membres , car la grâce a été féconde dans les saints : des feuillages délicatement sculptés ornent leurs chapiteaux, parce que tous étaient riches en bonnes œuvres. Nous foulons aux pieds les emblèmes de la gloire et des pompes mondaines , les insignes des rois , des nobles , des chevaliers , qui ne sont devant Dieu que misère et vanité. Audessus de nos têtes s’étend la vallée profonde de la voûte majestueuse; à ses chevrons curieux qui
s’entre- croisent et s’enlacent , sont suspendus des Heurs qui ne se fanent point et des fruits qui ne sont
Voûte en bois. — Saint- Edmond.
pas de la terre : ses poutres sont ornées de guirlandes et d’étoiles sculptées en reliefs et pareilles à celles qui parent les êtres célestes: au centre se voit
l’agneau comme égorgé! La hiérarchie céleste, les chérubins, les séraphins, les trônes, les principautés et les puissances l’entourent, et de leur hauteur contemplent paisiblement les lîdèles adorateurs en bas. Parmi eux se trouvent des musiciens qui touchent de plusieurs harpes ; car le chant »
de l’Eglise est un dans le ciel comme sur la terre. Les murs de l’édifice sont percés et entourés de galeries étroites , qui sont un emblème du sentier rétréci dans lequel ont marché les saints ermites et anachorètes pour arriver à la patrie , après avoir essuyé des combats qui ne furent connus que de leur Dieu. Nous avançons : entourées d’une grande nuée de témoins, les riches verrières resplendissent de saints , chacun dans sa niche glorieuse , tous environnés d’un saint repos : là se trouve la fidèle compagnie des apôtres , la noble armée des martyrs, la brillante troupe des confesseurs, le joyeux chœur des vierges ; là sont les rois qui depuis longtemps ont échangé leur couronne terrestre pour
un diadème céleste; là les évêques , qui ont rendu
un compte fidèle au Pasteur et à l’Evèque des âmes. Mais ne nous arrêtons pas ici. Les piliers, les arches , les fenêtres , les arcades , les colonnes , les haies qui se groupent et se croisent dans une longue avenue , les saints qui nous entourent , la
voûte avec sa hiérarchie céleste toujours croissante
en dignité à mesure qu’elle s’approche de l’est , tous
et chacun conduisent l’œil, Pâme et la pensée vers
l’image du Sauveur crucifié qui resplendit dans la
grande fenêtre orientale. Les yeux attachés sur cet
objet unique, nous traversons la nef, c’est-à-dire /
l’Eglise militante , jusqu’à ce que nous arrivions au jubé, qui est la barrière entre celle-ci et l'Eglise triomphante, et l’emblème en même temps de la mort des fidèles. Au-dessus apparaît haute dans les airs la croix triomphale , l’image de celui qui , par sa mort , a vaincu la mort. Sur ses riches panneaux figurent les saints et les martyrs , les guerriers du Sauveur qui ont combattu sous leur chef et qui maintenant jouissent du repos dans une éternité qui ne connaît ni les larmes ni la douleur. Ce sont nos modèles, et les sept lampes au-dessus de leurs tètes sont les symboles des grâces de l'Esprit saint, sans lesquelles nous ne saurions parcourir la même carrière. La clôture est brillante d’or et d'écarlate; car les fronts bienheureux sont ceints d’un diadème d’or qu’ils ont gagné en passant par la mer Rouge du martyre. A travers la délicate sculpture et les portes saintes qui s’entr'ouvrent , nous aperceYTons le sanctuaire lointain , et d’abord les stalles massives représentant le repos éternel
du ciel , puis les sedilia, emblèmes des sièges sur lesquels sont assis les vieillards qui entourent le trône de Dieu; la piscine, caries élus ont lavé
leurs robes dans le sang de l’Agneau ; et en dernier lieu, l’autel tout étincelant de pierreries, Famé, la vie , le centre de tout , avec ses cierges allumés , ses sculptures dorées et ses degrés mystiques; enfin le Christ lui-même, par qui seul nous avons accès à l’héritage céleste. En contemplant une unité de plan si admirable, nous nous écrions : Jérusalem œdificatur ut civilas, cujus pcirticipatio ejus in idipsum.