ÉVÊQUE DE MENDE
AVANT-PROPOS
Importance et difficulté de l’étude du symbolisme. — Nécessité pour les prêtres de cultiver cette étude. — Signification mystique de la loi. — L’Écriture sainte présente un quadruple sens: historique, allégorique, tropologique et anagogique. — Diversité des cérémonies usitées dans les différentes églises 1 .
Tout ce qui appartient aux offices , aux usages et aux ornements de l’Église, renferme une signification mystérieuse et divine et déborde d’une suavité céleste ; il suffit de s’appliquer diligemment à en découvrir le sens et à faire sortir le miel du rocher et V huile de la pierre la plus dure 2 . Mais quel homme cependant pourra connaître les secrets des cieux et en rendre compte à la terre?
1 Nous ne donnons dans ce volume que des extraits du Ier livre du Rational de Guillaume Durand; nous avons omis les passages qui n’avaient aucun rapport au symbolisme.
2 Deutéron., xxxii , 13.
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Celai qui scrute témérairement la majesté de Dieu sera accablé de l’éclat de sa gloire. La source mystique où nous devons puiser nos enseignements est profonde, et nous ne saurions de nous-mêmes y puiser. Nous avons besoin du secours de Celui qui donne abondamment et généreusement à tout le monde. Puissé-je, en traversant les montagnes, c’est-à-dire en abordant les difficultés, puiser avec allégresse aux sources du Sauveur !
Il se trouve, à la vérité, des choses inexplicables parmi celles que nous ont transmises nos pères ; mais nous pouvons aisément en comprendre un grand nombre. Quant à celles qui sont enveloppées d’une obscurité trop profonde, nous serons forcé de les laisser de côté. C’est pourquoi , moi , Guillaume Durand , par la seule miséricorde infinie de Dieu, évêque de la sainte Église de Mende , j’oserai frapper à la porte, dans l’espoir que la clef de David m’en ouvrira l’entrée, et que le Roi m’ introduira dans son cellier mystique , où je pourrai contempler le divin modèle qui a été montré à Moïse sur la montagne sainte . C’est ainsi, moyennant les lumières d’en haut, que j’apprendrai ce qui concerne les rites ecclésiastiques, leur signification et leur symbolisme. Que celui dont l’Esprit souffle où il veut délie ma langue et la rende éloquente , lui qui a tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petits enfants , afin que toutes mes paroles soient consacrées à la gloire de l’auguste Trinité.
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Les sacrements sont des signes sensibles destinés à communiquer et à signifier la grâce, quoiqu’en euxmêmes , en dehors de l’institution de Jésus-Christ, ils ne possèdent aucune vertu. Nous emploierons souvent le mol sacrement dans le sens de signe ou de symbole; mais nous n’y attachons pas toujours un sens théologique absolu.
Parmi les signes ou symboles , il y en a de naturels et de conventionnels. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
Les évêques et les prêtres, auxquels a été donnée la connaissance des mystères , suivant qu’il est dit en saint Luc , et qui sont les distributeurs et les dispensateurs des sacrements , doivent être instruits des mystères divins et faire reluire en eux les vertus dont ils sont les symboles , afin qu’ils éclairent les autres : autrement ce sont des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, ayant éprouvé l’effet de cette terrible menace du prophète : Que leurs yeux soient obscurcis et qu’ils ne voient point.
Hélas ! aujourd’hui , combien peu possèdent l’intelligence complète des choses sublimes qu’ils touchent sans cesse de leurs mains ! Tous les chrétiens doivent s’appliquer à connaître la signification des rites symboliques de l’Église, de même que les savants et les artistes s’efforcent de percer tous les secrets de l’art et de la science.
Il ne faudrait pas croire que dans les offices el les cérémonies de l’Église tout se passe en figures et en sym-
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boies. Le temps des figures est passé, et nous sommes sous le règne de la vérité. Les figures étaient réservées à l’ancienne loi , et maintenant il nous est défendu de judaïser. Néanmoins , quoique les figures soient évanouies en présence de la réalité que nous possédons , il subsiste encore un grand nombre de vérités que nous ne voyons pas et que l’Église cherche à nous rendre sensibles par des figures ou des emblèmes. Ainsi l’emploi des ornements blancs signifie la beauté de nos âmes et la gloire de l’immortalité dont elles seront revêtues, choses en elles-mêmes insaisissables à nos sens. A la messe, dans T oblation de l’aulel , la passion de Jésus-Christ est représentée et mystiquement renouvelée, afin que notre mémoire n’en perde jamais le souvenir.
Il est nécessaire de noter que dans la loi certaines choses sont morales ou pratiques , d’autres sont mystiques. Les préceptes moraux tendent à la correction des mœurs et sont exprimés en termes clairs et formels : Vous aimerez Dieu ; honorez votre père ; vous ne commettrez point d’homicide. Les préceptes mystiques sont ceux qui sont symboliques et qui signifient plus que l’expression elle-même prise dans un sens littéral. On en distingue de deux sortes , sacramentels et cérémoniels. Les premiers peuvent recevoir une explication, et nous sommes en état d’en connaître les motifs : tels sont l’ordre de la circoncision, l’observance du sabbat. Les autres, au cou-
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traire, se soustraient à toute interprétation , comme l’injonction de ne point labourer avec un bœuf et un âne attelés ensemble , la défense de porter un vêtement tissu de laine et de lin, ou d’ensemencer un champ de graines de diverse espèce.
Quant aux préceptes moraux , la loi n’a pas changé, et elle ne saurait admettre de modification ; mais quant à la partie cérémonielle et sacramentelle, elle a reçu une forme extérieure nouvelle, sans cependant perdre une seule de ses significations mystiques : c’est dans ce sens que l’on pourrait dire qu’elle n’a pas non plus subi de changement, quoique, le sacerdoce ayant été transféré, la loi ait nécessairement subi la même condition.
Il faut remarquer que dans les divines Écritures on distingue divers sens : le sens historique , allégorique , tropologique et anagogique. Suivant Boèce, toute l’autorité de l’Écriture repose sur le sens historique, le sens allégorique , ou sur tous les deux ensemble. Saint Jérôme nous exhorte à étudier l’Écriture sainte de trois manières différentes, selon la lettre, selon le sens allégorique, c’est-à-dire dans le sens spirituel, et, en dernier lieu, en vue de l’éternité bienheureuse.
L’histoire nous fait connaître les choses exprimées par les mots, dans un style dépourvu d’ornements et de figures ; elle nous apprend de quelle manière sont arrivés les événements qu elle raconte. C’est ainsi que nous con-
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naissons les détails de la sortie d’Égypte et comment les Israélites, après le passage de la mer Rouge, construisirent dans le désert un tabernacle au Seigneur. Le mot histoire n’est autre chose qu’un terme grec qui veut dire récit, narration 1 .
L’allégorie consiste à dire une chose pour en signifier une autre : c’est un voile transparent qui couvre la vérité sans la cacher. C’est ainsi que la présence de Jésus-Christ et la puissance de l’Église dans les sacrements sont désignés par des paroles et des actes mystiques. Par exemple, encore ce verset d’Isaïe : « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine ,» qui signifie que la bienheureuse Vierge Marie naîtra de la race de David, fils de Jessé. Des faits mystiques renferment aussi une signification allégorique : ainsi la délivrance des enfants d’Israël de la servitude par le sang d’un agneau, signifie que l’Église est affranchie de l’esclavage du démon par la passion de Jésus-Christ 2 .
Le sens tropologique de l’Écriture est celui qui est détourné de son acception première pour servir à la correction et au perfectionnement des mœurs ; c’est quelquefois
1 Tcrtopeîv , raconter , rapporter. Guillaume Durand donne une fausse étymologie.
2 Le mot allégorie est formé de deux mots grecs, àXXoç, autre, et ayopséoL), parler. Notre auteur commet encore une faute dans le texte original.
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un discours moral qui présente une signification évidente et une signification symbolique. Voici un exemple de ce dernier cas : « Que vos vêtements soient blancs en tout temps, et que l’huile qui parfume votre tête ne manque jamais ; » c’est-à-dire, que toutes vos œuvres soient pures, et que la charité habite toujours en votre âme. » Voici un nouvel exemple : « Il faut que David fasse mourir Goliath qui est parmi nous , » c’est-à-dire , l’humilité doit terrasser l’orgueil. Le sens tropologique peut être clair et évident; ainsi : « Distribuez votre pain à ceux qui sont affamés ; aimons notre prochain , non pas des lèvres , ni de la langue , mais par les œuvres et en vérité 1 2 . » Le sens anagogique est celui qui se rapporte au ciel et aux bienheureux qui jouissent de la vue de Dieu. Le mot grec a une force qui ne passe qu’avec difficulté dans notre langue : il signifie je conduis en haut 3 . En effet , le sens anagogique nous mène des choses visibles aux choses invisibles : la lumière qui fut faite au premier jour de la création signifie que les êtres invisibles ou immatériels, c’est-à-dire les anges, ont été créés dès le commencement. Ce même sens nous transporte jusque dans les hauteurs inaccessibles où règne la sublime Trinité , avec les chœurs des» anges ; il nous parle de la récompense
1 TporcoXoyta , mot composé de Xoyoç , discours , et de rporçoe, t ou tpe-rcco , tourner , détouiuer.
2 ’Àyto, ouàyàyto, je> ponduis , je mène ; àvw , en Jyaut.
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future et de la vie céleste de diverses manières , soit en termes précis , soit en termes symboliques. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu ; ceux qui ont blanchi leur robe dans le sang de l’Agneau sont devant le trône de Dieu, et ils le servent jour et nuit dans son temple.» Cette dernière phrase , prise dans une signification symbolique , veut dire : Bienheureux ceux dont les pensées sont pures et qui méritent de voir Dieu , qui est la voie , la vérité et la vie ; en suivant les exemples des saints Pères , ils ont mis en pratique la doctrine qui conduit au bonheur du ciel.
Faisons l’application des principes que nous venons d’exposer. Jérusalem signifie historiquement cette cité terrestre vers laquelle les chrétiens fervents aiment à se diriger en pèlerinage; dans le sens allégorique, c’est l’Église militante qui cherche à gagner la gloire du paradis par la pratique des vertus ; dans le sens tropolo qique, Jérusalem est l’àme des fidèles, bénie de Dieu, ornée de grâces ; dans le sens anagogique , elle figure la Jérusalem céleste, notre véritable patrie. Les leçons que nous récitons dans l’ office du Samedi saint sont remplies de traits de la même nature. Mais dans le cours de cet ouvrage nous aurons occasion de revenir sur ce sujet, comme le lecteur attentif pourra s’en apercevoir.
Nous devons soigneusement prendre en considération la variété des rites usités dans le service divin. Chaque
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Église, pour ainsi dire, a ses observances propres, auxquelles elle attache un sens particulier^ Personne ne saurait blâmer cette diversité dans la manière de louer Dieu , de chanter les psaumes et les cantiques , de pratiquer des cérémonies différentes , puisque l’Église triomphante elle-même , suivant la parole du prophète , manifeste une mystérieuse diversité, et que l’Église tolère, dans l’administration même des sacrements , une grande variété de formules.
D’après saint Augustin, plusieurs des institutions ecclésiastiques pour les divins offices nous viennent des saintes Écritures; d’autres , de la tradition léguée par les apôtres à leurs successeurs sans le secours de l’Écriture ; d’autres encore, dont l’origine est inconnue, ont été sanctionnées par la coutume et approuvées par l’usage. Toutes ont un droit égal à notre respect.
Que le lecteur ne soit pas scandalisé si, par hasard, il trouve mentionnées dans ce livre des observances qu’il n’a jamais vues dans sa propre église, ou s’il n’y voit pas celles qui sont en usage chez lui. Notre objet n’est pas de traiter en détail des rites particuliers à certains pays, mais de ceux qui sont plus généralement reçus, parce que nous essayons de développer une doctrine générale , plutôt que de suivre dans leur diversité des détails trop nombreux. Nous avons donc résolu, pour le salut de notre âme et l’avantage de notre prochain , de dévoiler, vdans le
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style le plus clair qui nous sera possible , les mystères cachés des divins offices. Nous développerons plus amplement encore les choses dont la connaissance est indispensable aux ecclésiastiques pour l’accomplissement du service quotidien que l’Église leur impose. Nous agirons dans ce travail comme nous avons fait autrefois que nous occupions une autre position dans la société , en écrivant le Miroir des Magistrats , pour la plus grande utilité de ceux qui sont employés dans les tribunaux séculiers.
Nous ferons d’abord soigneusement observer que parmi les observances et les pratiques usuelles des offices ecclésiastiques, il y en a qui n’offrent aucune signification mystique ou symbolique, en vertu de leur établissement. Plusieurs , en effet , doivent naissance à la nécessité , à la convenance, à la différence qui existe entre l’ancienne loi et la nouvelle, à l’éclat et à la solennité des fêtes. Aussi saint Augustin disait-il que les usages sont tellement variés par des coutumes propres à chaque contrée, qu’il serait impossible d’en retrouver l’origine et d’en donner raison.
Cet ouvrage porte le titre de Rational. Sur le rational que portait sur la poitrine le pontife de l’ancienne loi , on lisait ces deux mots : manifestation et vérité ; dans notre livre , nous vouions manifester les vérités que les prêtres doivent conserver avec amour et respect au fond de leur cœur. De même que sur le rational judaïque
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une pierre précieuse jetait un vif éclat dont la splendeur faisait connaître aux Israélites que Dieu était content de leur conduite , ainsi le pieux lecteur, instruit des mystères des divins offices , apprendra , par la lumière répandue dans ces pages , que Dieu est toujours favorablement disposé envers nous, à moins que nous n’encourions témérairement son indignation par nos offenses et nos péchés. Le rational du prêtre juif était de quatre couleurs et tissé d’or : ces quatre nuances diverses symbolisaient les quatre sens de l’Écriture sainte , que nous avons indiqués précédemment ; le tissu d’or était l’emblème de la foi.