CHAPITRE Ier
Du symbolisme aux premiers siècles de l’Église. — Passage curieux de saint Augustin sur la signification symbolique des chiffres. — Main divine. — Du nombre trois.
Examinons d’abord si, en étudiant les mœurs et les usages de ceux chez qui le système symbolique a pris naissance , en supposant qu’il ait une origine quelque part, on peut être fondé à déduire de ces mêmes mœurs et usages le système dont il est question. Il est de fait que les pensées habituelles , les observances journalières et surtout les rites religieux des premiers chrétiens furent éminemment figuratifs. Les cérémonies qui accompagnaient le sacrement de baptême donnaient une sanction solennelle à ce système, et elles ont suggéré les plus anciens spécimens du symbolisme chrétien. Le poisson mystique était l’emblème du rapprochement qu’on a cru remarquer entre ce rite et les lettres initiales du nom et des titres du San-
veur, — EX0Y2 , Poisson , renferme les initiales d’une
Inscription des Catacombes romaines , avec le poisson mystique et les colombes.
phrase grecque qui signifie Jésus-Christ , Fils de Dieu, Sauveur. — De là aussi la forme octogone du baptistère et des fonts , dont nous parlerons plus has. Les principales doctrines se trouvaient symbolisées dès l’époque la plus reculée de l'ère chrétienne.
Peinture des Catacombes romaines.
La résurrection fut représentée dans le phénix sortant immortel de ses cendres ; la passion et les
mérites du Sauveur , par le pélican , qui nourrit ses petits de son propre sang ; le sacrement de l’Eucharistie , par le raisin et l’épi de blé , ou bien par un agneau blessé, dont le sang, coulant du cœur et des pieds , tombait dans un calice ; la rénovation de la force chez le chrétien trouvait son symbole dans l’aigle qui descend vieux et infirme dans l’Océan , et en sort plein d’une vigueur nouvelle ; l’Eglise était désignée par l’arche et par le vaisseau sur lequel le Seigneur s’est endormi ( ; la pureté et l’innocence du chrétien, par la colombe 1 2 , laquelle représentait encore les âmes de ceux qui avaient souffert pour la vérité 3 . — Plus
1 Naviculam quippe Ecclesiam cogitate. — Turbulentum mare hoc seculum. (S. Aug. de Verb. Dom.)
2 Quæque super signum résident cœleste columbæ, Simplicibus produnt régna patere Dei.
(S. Paulin, Ep. 12 ad Sever.)
3 Cùm nollet idolis sacrificare (Sc. S. Reparata), ecce gladio percutitur : cujus anima in columbæ specie de corpore egredi , cœlumque conscendere visa est. (Martyrol. Rom. vm. Id. oct.)
Emicat inde columba repens Martyris os nive candidior Visa relinquere, et astra sequi:
Spiritus hic erat Eulaliæ Lacteolus, celer , innocuus.
(Pruden. Perist. Hymn. 9.)
Comparez aussi la passion de S. Potitus. (Ac. SS. Rolland., 13 janv. ) Un morceau de verre fut trouvé par Roldetti dans le cimetière de S. Calixte, sur lequel Ste Agnès était représentée entre deux colombes, symbole de sa virginité et de son innocence.
tard , l’image de la colombe figura le Saint-Esprit , qui descendit sur la tête de Notre-Seigneur sous la forme de cet oiseau , au moment où saint Jean le baptisa dans les eaux du Jourdain. —
Les douze Apôtres furent représentés sous la forme de douze colombes ' ; l’ascension de Jésus- Christ, dans celle de l’oiseau sur le vol, suivant la parole de saint Grégoire : « C’est avec raison que notre Rédempteur est appelé un oiseau , lui dont le corps s’est librement élevé dans les cieux 1 2 . » Les martyrs avaient le même symbole : « Il y a une espèce de chair particulière aux poissons , dit Tertullien, c’est-à-dire à ceux qui sont régénérés par le saint baptême ; mais il y en a une autre propre aux oiseaux, c’est-à-dire aux martyrs 3. » L’oiseau en cage a une signification contraire ; on trouve cette figure sur la fiole renfermant le sang d’un martyr. Selon Boldetti, cet emblème se retrouve encore sur la mosaïque de l’ancienne tribune de Sainte-Marie, au delà du Tibre, à côté des deux prophètes Isaïe et Jérémie. Les perdrix,
1 Crucem corona lucido cingit globo Cui coronæ sunt corona apostoli Quorum figura est in columbarum choro.
(S. Paul in Eph.J
2 In Evang. 20.
3 De Resurrect. 52.
les paons 1 sont représentés de la même manière , chacun avec la signification qui lui est propre ; les lions, les tigres, les chevaux, les bœufs , les poissons étranges et les monstres marins représentaient le cruel martyre des serviteurs de Dieu , et il est bon de ne point perdre cela de vue, parce que nous aurons occasion d’y revenir en traitant des moulures de l’époque romane. — Après avoir fait l’énumération des principaux sujets représentés dans les catacombes romaines par la peinture et la sculpture, M. le baron Marie -Théodore de Bussière émet les réflexions suivantes, qui modifient un peu le sens de la phrase précédente. « On observe, dit -il, dans son livre intitulé Les Sept Basiliques de Rome , on observe que les catacombes , destinées
1 « Le paon, comme oiseau consacré à Junon, dans l’antiquité profane, devint à l’époque romaine le symbole de l’apothéose des impératrices, de même que l’aigle avait été adopté pour celui de la consécration des empereurs. De là l’emploi si fréquent qui se fit sur les monuments romains relatifs à l’apothéose , et particulièrement sur les médailles de consécration, de V aigle et du paon, tantôt placés au haut du bûcher ( rogus ), tantôt volant, les ailes éployées, emportant au ciel l’àme de l’empereur ou de l’impératrice figurée en buste. A ce titre aussi l’aigle et le paon formèrent un des éléments les plus habituels de la décoration des tombeaux antiques et des lampes funéraires; et lorsqu’on retrouve le paon dans les peintures et sur les pierres sépulcrales des catacombes, il n’est pas possible d’y méconnaître l’imitation du type antique appropriée à un usage chrétien. » ( Tabl. des Catacombes , par M. R. Rochette, pag. 230.)
à la sépulture des victimes de la fureur des païens , et ornées à l’époque la plus terrible de l’histoire du christianisme, ne présentent que des sujets héroïques et touchants , aimables et gracieux. Les traits de la vie du Sauveur qui y sont reproduits le montrent tous comme le bienfaiteur et le réparateur du genre humain ; nulle part on n’y trouve ceux de sa douloureuse passion et de sa mort. De même c’étaient les images des patriarches et des prophètes de l’ancienne loi qui étaient livrées aux regards des chrétiens , pour leur servir de modèles et de consolation ; et au milieu du feu des persécutions ils sencourageaient à persévérer dans la foi par le souvenir d’ïsaac lié sur l’autel , de Daniel dans la fosse aux lions, des trois jeunes Hébreux dans la fournaise. Le martyre leur était indiqué d’une manière indirecte , et on ne leur faisait point voir leurs frères en proie aux tortures auxquelles ils étaient eux-mêmes exposés. » Cette observation remarquable de M. le baron de Bussière ne souffre qu’une seule exception, et encore le fait est-il contesté. On ne connaît qu’une seule représentation directe et positive du martyre , celui de la vierge Salomé : cette image unique appartient évidemment, à en juger d’après la barbarie du pinceau , plus encore que d’après le choix du sujet, à une
époque de la plus extrême décadence , peut-être au ixe siècle. L’écrivain moderne qui a le mieux connu et le plus souvent parcouru dans tous les sens les catacombes romaines, où il a fait, même après les Bosio et les Boldetti, des découvertes nouvelles , Séroux d’Azincourt affirme qu’à l’exception de la peinture citée en dernier lieu , il n’a rencontré lui-même dans ces souterrains aucune trace de nul autre tableau représentant un martyre. — — Quant à l’emblème du cheval , qui se voit fréquemment figuré sur les monuments primitifs du christianisme, pour en faciliter l’interprétation nous citerons quelques faits. Un vase chrétien en verre, de la forme vulgairement dite lacrymatoire , présente une inscription où on lit le nom du martyr Yincentius , avec l’image de trois chevaux vainqueurs : cet emblème remplit ici le double objet de représenter symboliquement une victoire remportée à la course , expression figurée du cours de la vie humaine, et de rendre phonétiquement le nom de Yincentius qui signifie vainqueur. L’un et l’autre motifs se retrouvent sur une pierre sépulcrale tirée du cimetière de saint Calixte, où l’image d’un cheval vainqueur , avec la palme sur la tête , sert à orner l’inscription d’un jeune chrétien , nommé Yictor. Un monument non moins remarquable
que les précédents est celui d’une femme chrétienne nommée Yettia Simplicia, morte à l’âge de quarante-trois ans et six mois , dont l’inscription est accompagnée de la figure d’un cheval sculpté avec une palme : double emblème qui, ne pouvant se rapporter ici ni au nom ni à la profession de la défunte , ne saurait trouver d’explication plausible que dans l’intention symbolique expliquée plus haut. Aussi doit- on regarder ces sortes de représentations, y compris les images des courses du cirque , qui se rencontrent quelquefois également sur des sarcophages chrétiens , comme autant d’allusions symboliques à la course de l’homme , c’est-à-dire au cours de la vie humaine heureusement accompli ; et ce qui achève de justifier cette idée , c’est de trouver sur une foule de monuments funéraires des anciens , vases peints , stèles grecques et marbres romains de tout âge , le cheval figuré symboliquement dans des scènes de départ, d’adieu suprême , de repas funèbre, toujours avec une intention funéraire indubitable ; d’où il suit encore que la présence du cheval sur les monuments chrétiens se rapporte à la même origine et à la même intention. —
La main étendue signifiait la Providence; les sept étoiles, la lune et autres symboles avaient tous leur sens mystique. N’oublions pas V Agneau
de Dieu, l’image touchante du Sauveur lui-même; ni le Bon Pasteur , qui rappelle une des plus touchantes paraboles. Les pierres fines gravées des catacombes sont toutes chargées de quelque devise symbolique. On y voit le vaisseau de l’Eglise , la palme des martyrs et l’instrument de leurs tortures, aussi bien que le monogramme sacré du Christ. Ce dernier symbole brillait sur le labaruih du premier empereur chrétien, et les médailles
Monnaie de l’empereur Constantin représentant sa figure sur Yavers et le labarum sur le revers.
de cette époque témoignent , par leurs empreintes , que l’Eglise avait vaincu les royaumes de la terre. Le gnosticisme , cette hérésie effrayante , qui avait pris naissance dans un symbolisme excessif , nous montre cependant comment ce principe, contenu
dans de justes limites, était enraciné dans l’Eglise. Les pierres provenant des gnostiques attestent une perversion monstrueuse de la représentation symbolique; les médailles de Dioclétien portent le symbole menteur du christianisme expirant.
Plus tard de nouveaux symboles furent adoptés ; les mosaïques , les manuscrits enluminés , les ornements portaient quelque saint emblème. Le monogramme IHS se retrouve dans toutes les églises de l’Occident : ces mêmes caractères
sont empreints sur les pains eucharistiques de l’Orient '.
Les ligures emblématiques des évangélistes remontent très- haut , quoique leur application particulière ne fût pas toujours précisée comme elle l’est aujourd’hui. L’ange et le lion se mettaient souvent indistinctement pour saint Matthieu ou saint Marc. Les chiffres étaient une source fertile en significations allégoriques , et on employait les combinaisons les plus ingénieuses pour en tirer un sens exotérique. Le chiffre un désignait l’unité de Dieu ; deux , la nature divine et la nature humaine du Sauveur ; trois , la très-sainte Trinité ; quatre , les quatre évangélistes ; six , les attributs de Dieu ;
. 1 Voyez sur ce sujet le traité de la société Camden de Cambridge intitulé Argument sur l’origine grecque du monogramme.
sept, les sept grâces du Saint-Esprit; huit (pour une raison que nous expliquerons ailleurs) , la régénération; douze, la compagnie glorieuse des Apôtres et métaphoriquement toute l’Église. Lorsque dans ces chiffres le rapport direct se trouvait en défaut, on les combinait ou l’on y ajoutait, jusqu’à ce que le sens voulu fût exprimé. Un seul exemple suffira pour le démontrer. Saint Augustin, commentant ce passage de saint Paul : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde? » après avoir établi que les douze trônes dont parle le Sauveur représentent l’Eglise entière, fondée et représentée par les Apôtres, y découvre un sens plus mystique encore : « Les « parties du monde sont au nombre de quatre ,
« dit ce Père, l’est, l’ouest, le nord et le sud, et
« elles sont constamment nommées dans les
« saintes Ecritures. Le Seigneur dit dans l’Evan- « gile que les élus seront rassemblés des quatre « vents , et de ces quatre points l’Église est appe- « lée. Comment est-elle appelée? par la Trinité. « Elle n’est appelée que par le baptême, au nom du « Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. De cette ma- « nière , quatre , multipliés par trois , font douze. » On cherchait souvent un sens allégorique dans un nombre accidentel ; ainsi plusieurs ont vu
dans les trois cent dix- huit serviteurs avec lesquels Abraham, le père des croyants, défît les rois coalisés contre lui, un type des trois cent dix-huit Pères de Nicée qui furent victorieux de l’hérésie arienne.
Les psaumes offraient des types et des emblèmes sans nombre, qui se retrouvaient continuel-
lement dans les offices de l’Eglise. Le verset suivant : « Sa protection sera ton bouclier, » donne lieu à une belle allégorie de saint Bernard tirée de la forme triangulaire du bouclier en usage à l’époque où vécut ce saint, et telle que nous la voyons représentée sur les effigies des anciens chevaliers. Il protège la partie supérieure du corps, mais il laisse les pieds à découvert. « De même , dit ce Père, la providence de Dieu défend son peuple des dangers spirituels , figurés par les armes dangereuses qui portent contre les parties supérieures et vitales du corps ; mais elle n’a jamais promis d’exempter ses élus des adversités temporelles, qui sont le partage de l’humanité; et ils restent ici -bas toujours exposés à ses coups. » Pour suivre toute la pensée symbolique qui accompagne inséparablement le culte dans la primi- »
tive Eglise , il en faudrait parcourir en détail tous les rites. La confirmation , le mariage et surtout le
baptême étaient accompagnés de cérémonies éminemment figuratives; mais nous en avons assez dit pour prouver quel attachement l’Eglise catholique a toujours manifesté pour le symbolisme.
Le signe de la croix est surtout ce qui a fourni une libre carrière à l’esprit symbolique. Nos lecteurs se rappellent probablement le passage de Tertullien, dans lequel il dit : «Nous faisons le signe de la croix lorsque nous sortons, lorsque nous rentrons, en nous levant, en nous couchant.» Le symbolisme respirait partout chez les premiers chrétiens. Il n’y avait pas jusqu’aux écrits des auteurs païens qui ne leur fournissent des images chères à leur cœur. Le Pollion de Virgile était censé désigner le Sauveur , et les îles fortunées de Pindare , l’éternelle patrie.
L’image du pélican, image pleine d’un si touchant symbolisme , a été diversement interprétée. — Nous inclinons à admettre , comme plus vraisemblable, du moins dans certaines compositions mystiques, le sentiment énoncé dans le grand ouvrage sur les vitraux de Saint-Etienne de Bourges par les Pères Arthur Martin et Charles Cahier. Le pélican, selon les croyances communes au moyen âge , d’après le Physiologus et les Bestiaires , ou histoire naturelle des animaux , était un oiseau
qui se perçait lui-même la poitrine pour verser généreusement son sang sur ses petits , non pas
Le Pélican , vitrail du xme siècle , à Bourges.
pour les nourrir , comme le symbolisme moderne l’admet, mais pour leur faire reprendre la vie quand ils en ont été privés. C’était donc l’emblème de la passion et de la résurrection du Sauveur. —
— Nous devons ajouter que l’image du phénix, à l’époque où elle apparut sur les monuments publics de l’antiquité , notamment sur les monnaies des empereurs , y figura comme un symbole éternité , de consécration , d’apothéose ; ce qui résultait de la présence même de l’oiseau merveilleux, et de l’inscription æterjnitas , consecratio , dont elle était accompagnée. C’est au même titre, pour exprimer Yimmortalité de l’âme, que le symbole du phénix fut placé sur des pierres sépulcrales, telles que
celle qui est rapportée par Fabretti; et Ton sent avec quelle facilité un pareil symbole se prêtait aux applications diverses qu’il pouvait recevoir dans le christianisme, pour indiquer la résurrection des morts ou celle du Christ. De là les fréquentes allusions à ce mythe qui se rencontrent dans les écrits des Pères et des docteurs de l’Eglise ; de là aussi l’usage qui s’en fit sur les monuments funéraires du premier âge du christianisme , et qui n’était évidemment qu’une tradition de l’antiquité profane, rapportée à une idée chrétienne. A défaut de ces monuments mêmes , la légende si connue de sainte Cécile qui aurait fait graver un phénix sur la tombe de saint Maxime , pour exprimer la confiance du disciple de Jésus-Christ en la résurrection, prouverait à quel point cette idée était devenue de bonne heure populaire au sein de l’Eglise. —
— Avant de terminer ce chapitre, nous citerons deux passages curieux, relatifs à deux motifs de symbolisme qui ont été trop brièvement indiqués. Nous empruntons le premier à V Iconographie chrétienne de M. Didron ; il s’agit de la représentation de la main , soit environnée du nimbe , soit isolée, employée pour signifier la Divinité. Cet emblème était en rapport surtout avec cet attribut de Dieu qui nous le montre agissant.
« Dans les premiers siècles de l’Église , jusqu’au xiie, on ne voit pas le portrait de Dieu le Père. Sa présence ne se révèle que par une main qui sort des nuages ou du ciel. Cette main s’ouvre en entier et lance quelquefois des rayons de chaque doigt , comme si c’était un soleil vivant , pour ainsi dire. Ces rayons expriment la grâce, les faveurs que Dieu répand sur la terre.
Main divine tendant une couronne à Jésus enfant. Mosaïque latine du ixe siècle.
« Les mains divines jouent un grand rôle, nonseulement dans les monuments figurés , mais dans les textes eux-mêmes. Saint Marc d’Athenes, ermite en Libye , meurt au vie siècle ; l’âme du bienheureux est portée au ciel sur une nappe blanche , et là elle est prise par la grande main de Dieu qui la place en paradis. Saint Eucher, évêque de Lyon , au ve siècle , dit que par la main de Dieu on désigne la puissance divine C’est
1 Per manum Domimipsius potestas demonstratur. Liber Formul, Spirit. cap. t.
ainsi que la main de justice indique la puissance royale ; l’idée est la même dans l’ordre religieux que dans l’ordre civil. Saint Prosper d’Aquitaine parle aussi de cette main de Dieu qui fait et modèle Jod, comme un sculpteur modèle une statue. Il semble , en effet , que ce motif provienne de l’Ancien Testament ; car dans une foule de passages bibliques il est question de cette main qui fait toutes choses , qui est l’expression de la puissance souveraine, qui façonne l’homme comme un potier l’argile. Au début de sa vision, Ezéchiel dit : « Je regardai , et voilà qu’une main me fut envoyée : elle tenait un livre qu’elle déroula devant moi, et qui était écrit en dedans et en
dehors. » Enfin , dans le chant sublime du Libéra ,
qui est la suprême et dernière prière de l’Eglise pour ceux qui ne sont plus, le mort s’écrie: « O mes amis , vous du moins ayez pitié de moi , parce que la main de Dieu m’a touché. » C’est pour la même raison et par le même symbolisme que le bras a représenté Dieu , et que cette partie a figuré la puissance divine tout entière. Quand on voit ce bras représenté sur nos vitraux, dans les miniatures de nos manuscrits , dans l’amortissement de nos ogives , on se rappelle ce^passage du cantique chanté par la Vierge Marie en présence
de sa cousine Élisabeth : « Dieu a déployé la puissance de son bras; il a dissipé les orgueilleux, renversé les grands , élevé les petits ' . »
La seconde citation est prise dans la description de la cathédrale de Noyon ; elle est relative à la signification symbolique des nombres.
« Les plus remarquables des nombres , ceux auxquels on a voulu rattacher particulièrement une signification symbolique , étaient les nombres trois, cinq, sept et douze. Le premier était l’expression de la Trinité divine, de ce dogme fondamental entrevu par Platon et par les Pythagoriciens , qui avaient établi en principe que Dieu chérit le nombre impair , le nombre trois. Cette grande idée de la Trinité était aussi représentée géométriquement chez les Hébreux par la figure du triangle , au milieu duquel était inscrit le nom de Jéhovah. On sait que plus tard cette figure fut adoptée par l’art chrétien, qui en lit l’une des manifestations sensibles de Dieu, en l’entourant d’une rayonnante auréole.
« Maintenant, si, de cette interprétation toute sacrée du nombre trois , nous voulions descendre un peu pour étendre plus loin nos recherches ,
} Iconographie chrétienne , par M, Didron , pag. 183, 190 et 191.
nous trouverions bien d’autres applications de ce nombre. Passons du Dieu créateur à la création elle-même , et l’univers se montre à nous avec ses trois parties distinctes, le ciel, la terre et la mer. Le temps , à l’empire duquel le monde est soumis, comprend le passé, le présent et l’avenir; tout, dans l’espace comme dans la durée, a son commencement, son milieu, sa fin; et chaque jour qui nous est donné se renferme invariablement dans les trois termes du matin , du midi et du soir. L’homme élève-t-il son cœur vers Dieu , la religion se présente à lui avec ses trois parties essentielles : dogme, morale et culte. Veutil exercer les facultés de son intelligence, il les réduit à une triple action , consistant à voir, comparer et juger ; de même que toute sa vie se passe dans l’exercice de ces trois actes, sentir, vouloir, agir. S’il descend enfin en lui-même pour se poser le grand problème de sa destinée , il ne peut que se demander ce qu’il est , d’où il vient et où il va , cherchant à expliquer les trois questions touchant sa nature, son origine et ses fins dernières. Aussi , selon la belle expression de saint Augustin , l’homme , vivante image de Dieu , a-t-il aussi sa triniiè , d’après le triple aspect sous lequel il se considère. Son âme d’abord , puis la con-
naissance qu’elle a elle-même , l’amour dont elle se chérit, voilà ce qui constitue la trinité humaine, et se résume dans ces trois mots: esprit, connaissance , amour. Pour exprimer enfin par un dernier trait jusqu’à quel point ce nombre trois vit s’étendre ses applications, rappelons cette abbaye de Cenlule ou de Saint-Riquier , construite en triangle par Angilbert , l’un des compagnons de Charlemagne, et dans laquelle la forme triangulaire se répétait sous mille aspects différents 1 . »
1 Description monum. et hist. de la cath. de Novon par Àlph. Dantier , chap. 1. pag. 9 et 10.