‹ Du symbolisme dans les églises du moyen ageChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du symbolisme chez les Juifs, les Indous, les mahométans, etc. — Le symbolisme de la nature et celui de la religion se correspondent mutuellement . — Réponse à quelques objections contre le système symbolique.

Nous allons maintenant essayer de démontrer , d’après l’analogie , que le principe symbolique , qui entre si fort avant dans l’enseignement de l’Eglise, devait nécessairement se refléter dans la construction matérielle de ses temples.

Et d’abord jetons un coup d’œil sur les religions des autres nations. Le symbolisme chez les Juifs était un des traits les plus frappants de leur culte. Il serait inutile de parcourir en détail les rites multipliés du temple et du tabernacle, les ordonnances pour les sacrifices , les cérémonies légales. Il suffit de se rappeler la Pâque , la fête des Tabernacles, l’année sabbatique, le jubilé, la pu-

rification des lépreux, le bouc émissaire, pour voir que tout chez les Juifs était éminemment figuratif. Les pierres mêmes qui entraient dans la composition du rational du grand prêtre avaient, selon les rabbins, leur signification mystique. Et comme pour leur inculquer de plus en plus cette doctrine symbolique, non- seulement dans les choses , mais dans les événements , il a plu à Dieu de faire de leurs ancêtres , de leurs chefs et de leurs conducteurs, tels qu’ Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Josué, David, autant de types du Messie à venir. Dès le berceau même du monde , les principales doctrines du christianisme se trouvent exprimées tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Le déluge et l’arche de Noé nous figurent l’Eglise et la doctrine de la régénération ; la manne et le rocher frappé par Moïse , le pain et le vin eucharistiques ; Sara et Agar , l’ancienne et la nouvelle loi. Les Pères de l’Église puisaient dans l’Ancien Testament comme dans une mine féconde en symbolisme. A chaque pas ils découvraient quelque trésor caché; aussi, dirons-nous à ceux qui nous accuseraient de pressurer le principe symbolique pour en extraire un sens forcé : Nous ne faisons que suivre les traces de nos illustres Pères et docteurs. Dans leurs commentaires,

lorsqu’ils expliquaient le sacrifice d’Isaac , la circoncision , la captivité et l’exaltation de Joseph , ils ne faisaient que développer le vrai sens que Dieu semble avoir voulu préfigurer par ces événements; tandis qu’en d’autres circonstances, comme nous l’avons déjà suggéré, leur ardente piété trouvait des interprétations qui ne devaient peutêtre pas s’y rattacher : ainsi l’histoire du saint homme Job , à qui Dieu rendit , après ses épreuves , deux fois autant qu’il avait perdu , à l’exception des enfants dont il ne lui fut accordé qu’un nombre égal à celui qu’il possédait auparavant , offrit à quelques Pères une figure d’un autre état d’existence pour les âmes, parce que, disaientils , le patriarche ne pouvait être censé avoir perdu ceux qui jouissaient d’une autre vie.

Si le principe symbolique est autorisé et appuyé sur l’Ancien Testament, il se trouvera encore plus développé dans la loi nouvelle. Nous traiterons bientôt de la naissance et du progrès des cérémonies symboliques du baptême : ici nous voulons plus particulièrement appeler l’attention sur l’insistance avec laquelle saint Paul applique d’une manière symbolique les ordonnances de la loi mosaïque , entre autres la défense de museler le bœuf qui foule le blé. La révélation de la nou-

velle alliance constitue un magnifique poëme symbolique. L’enseignement en paraboles du Sauveur fera le sujet d’un autre chapitre.

Ajoutons à cela la signification exotérique et ésotérique de certains livres de l’Ancien Testament , par exemple , le cantique de Salomon ; la double interprétation de plusieurs des prophéties qui regardaient littéralement la Jérusalem d’icibas , mais principalement la Jérusalem céleste. Nous citerons encore le sens figuratif attaché dans la loi nouvelle à certains rites accompagnant le sacrement de mariage et qui existaient avant l’institution chrétienne. Entourée d’une si grande nuée de preuves dans les écrits , les ordonnances , les personnages , les cérémonies , les constructions et les ornements symboliques des siècles précédents , comment l’Eglise catholique aurait-elle pu se défendre d’adopter le principe symbolique et de l’aimer avec passion ?

Le christianisme n’est pas le seul culte qui soit symbolique ; toutes les religions doivent nécessairement l’ètre dans leurs développements. Le symbolisme de Platon , que la doctrine de Proclus et des derniers philosophes de son école ont étendu , reviendra à l’esprit de tous. Dira-t-on que le christianisme est venu l’infiltrer de son esprit

symbolique? On ne fera alors que renforcer la vérité de notre argument. Du reste , le paganisme de Rome et de la Grèce ne nous offre pas seul des preuves de ce que nous avançons. La religion indoue est pleine de symbolisme , et quelques-unes de ses fables les plus frappantes, n’importe la source d’où elles tirent leur origine, soit de la tradition non écrite , soit du contact avec la nation juive , sont merveilleusement empreintes de ses traits. Prenez , par exemple , l’histoire de Krishna souffrant et de Krishna triomphant , représentée dans le premier cas par la figure d’un homme enveloppé dans les replis d’un serpent qui lui mord lë talon ; dans l’autre , le même homme a le pied sur la tête du monstre qu’il écrase. Ici , il est vrai , la doctrine symbolisée est depuis longtemps oubliée par ceux qui accueillent la légende avec vénération ; nous , au contraire , nous y voyons clairement indiquée la promesse faite à la femme et à sa semence. Voici donc une preuve que la vérité existera dans la forme symbolique longtemps après qu’elle aura disparu de toutes les autres ; aussi , lorsque l’heure marquée dans les décrets éternels pour la conversion de l’Inde aura sonné , des milliers d’âmes seront disposées à recevoir la vérité , parce que depuis des

siècles la représentation en sera restée sous leurs yeux , représentation défigurée , il est vrai , mais non détruite. Ainsi sont conservées des vérités qui se retrouvent accidentellement dans une observance symbolique, et qui sans cela auraient péri ; à peu près comme le souvenir de quelquesuns des êtres organisés qui existaient avant le déluge , est rappelé dans la boue pétrifiée sur laquelle ils ont posé le pied par hasard.

La religion de Mahomet possède aussi son symbolisme, quoique dans un degré inférieur ; la raison de son infériorité sous ce rapport est évidente, c’est une religion presque exclusivement sensuelle. Le catholicisme , au contraire , qui enseigne aux hommes à s’élever constamment au - dessus des sens , et la religion indoue même , là où elle s’approche de la vérité qui prêche la même doctrine , doivent sans cesse porter les hommes à monter par le moyen des choses visibles aux choses invisibles. Si la chose matérielle n’était pas spiritualisée par le symbolisme, qui corrige ainsi l’infirmité et la faiblesse de tout ce qui est terrestre , l’homme ne pourrait manquer de se conduire par la vue , plutôt que de marcher par la foi. L’Eglise ne se contente pas de nous avertir que nous sommes en pays ennemi , elle s’empare hardiment des biens

de ce même ennemi et les emploie à son service. Le symbolisme entre ses mains devient le signe véritable de la croix , qui sanctifie ce qui est profane , qui fait trouver le salut dans le sein du danger ; c’est ce vrai sel qui purifiait la piscine

impure. Que d’autres s’amusent à prouver que

l’Eglise, dans tout ce qu’elle fait et dans tout ce qu’elle ordonne, est étrangère à l’esprit symbolique : pour nous , nous savons le contraire et nous bénissons Dieu de notre conviction.

Nous ne nous arrêterons pas ici à considérer le symbolisme chez les hérétiques. Nous aurons occasion de revenir sur ce sujet plus tard. Reprenons ce que nous avons traité plus haut, et observons que les païens et les mahométans s’ingénient à trouver un symbolisme subtil dans les choses qui n’admettent pas cette profondeur de pensée. Nous pouvons citer comme exemple les odes de Hafiz , l’Anacréon ou plutôt le Stésichore de la Perse. Ces poèmes ne célèbrent dans leurs chants que l’amour , le vin , les fleurs et les guirlandes; mais les critiques persans affirment sérieusement qu’ils contiennent un sens profond , qu’ils expriment l’union de l’âme avec Dieu. Une autre supposition tout aussi extravagante est celle qui voit dans Laure chantée par Pétrarque une image

de cette beauté éternelle après laquelle soupire toujours Pâme du chrétien et vers laquelle il marche incessamment. Dans le Dante, Béatrix est non-seulement l’expression de l’amour terrestre du poète , mais , comme M. Ozanam l’a bien démontré, elle est encore la figure delà théologie catholique.

Nous ne prétendons pas démontrer ici le symbolisme qui existe dans la nature ; ce serait nous

écarter trop de notre but. Mais il ne faut pas per-

dre de vue que la nature et l’Eglise se correspondent mutuellement comme révélation implicite et explicite de la parole de Dieu , de sorte que le système qui régit l’une se retrouvera probablement dans l’autre. Que le langage de la nature soit symbolique, personne, ce nous semble, n’en peut douter. Faut-il donc s’étonner si l’Eglise catholique exprime partout dans les splendeurs de ses formes et de son culte la doctrine de la sainte Trinité, lorsque la nature nous en offre des types ? S’il y a une trinité d’effets dans chaque tableau , une trinité de tons en chaque note , une trinité de puissance en chaque intelligence , une trinité d’essence en chaque substance , n’y aurait-il donc pas une trinité dans les dispositions et les détails de l’art ecclésiastique ? Ce serait étrange qu’il fût

accordé à la servante d’enseigner , et que la maîtresse fût muette ; que la religion naturelle eût des privilèges , et que la religion révélée n’en possédât pas.

La doctrine de la résurrection n’est- elle pas merveilleusement symbolisée dans la nature ? Le lever du soleil et la renaissance des feuilles en sont des figures frappantes. Pour ne citer qu’un autre exemple , la loi de l’abnégation chrétienne n’estelle pas admirablement représentée par le grain qui, « s’il ne meurt, devient stérile; mais qui, lorsqu’il meurt , produit du fruit en abondance ? »

L’analogie de l’art en général vient à l’appui de notre doctrine. La sculpture , peut-être , fournit moins sous ce rapport; mais la peinture a ses couleurs de convention appropriées à ses divers personnages. Le symbolisme mécanique de la poésie est familier à tous. N’oublions pas non plus que les usages conventionnels du langage, les archaïsmes , les inversions étudiées , la phraséologie recherchée ont toujours été adoptés par ceux qui traitent les sujets religieux et élevés.

Nous devons cependant faire particulièrement mention de la musique. On sait, par exemple , que chaque instrument est le symbole d’un son auquel il correspond. Ainsi , d’après Haydn , le

trombone représente le rouge foncé , la trompette l’écarlate , la clarinette l’orange , le haut-bois le jaune , le basson le jaune foncé , la flûte le bleu ciel, le prestant ou diapason le bleu foncé, le double diapason le pourpre , le cor le violet ; tandis que le violon correspond au rose pâle , la viole ou alto au rose, le violoncelle au rouge, et la contre-basse au rouge cramoisi. Beaucoup ne verront dans tout cela qu’un jeu de l’imagination. Examinons donc un passage des œuvres de Haydn et voyons s’il ne justifie pas les relations que nous avons établies. Prenons le lever du soleil dans la Création 1 . D’abord , comme on l’a très-bien fait observer , les violons attirent l’attention par un son doux et continu , qui se fait à peine entendre , jusqu’à ce que le rose pâle du second violon diverge en Faccord de la seconde , auquel vient se joindre graduellement une plus grande abondance de couleurs à mesure que le rose de la viole et le rouge du violoncelle ajoutent insensiblement leur épanouissante beauté , en même temps que l’azur de la flûte tempère les rayons montants du violon ; à mesure que les notes continuent à s’éle-

1 La Création est un des chefs-d’œuvre en musique du célèbre Haydn.

ver jusqu’à l’éclat de la plus vive lumière, l’écarlate de la trompette et le pourpre du double prestant viennent unir leur splendeur toujours croissante; enfin apparaît le soleil au sein d’une éblouissante harmonie.

L’exemple que nous venons d’offrir pourra servir à démontrer comment les expressions propres à un art peuvent être rendues par un autre art, parce que toutes et chacune d’elles en particulier présentent un symbole de la même idée abstraite.

Le langage des fleurs arrive ici à propos Ce

S. Jean l’évangéliste , avec deux fleurs de tourne-sol dans le nimbe, symbole de la fidélité. — Vitrail du xiie siècle , à Saint-Remi de Reims.

genre de symbolisme a prévalu chez toutes les nations , et nos pieux ancêtres ne tardèrent pas à y laisser F empreinte de la foi. Citons en preuve Y herbe de la triaité , que nous appelons aujourd’hui pensée , la fleur de la passion et le lacryma Christi. De nos jours , qui ne sait que la rose est l’emblème de la beauté , la violette de la modestie , le tournesol de la fidélité , le pensez-à-moi du souvenir, le cyprès de la douleur , Y if du cœur constant , Yimmortelle de l’immortalité? Nous traiterons dans un article spécial des fleurs introduites dans l’ornementation des églises.

Comme preuve plus concluante encore , nous dirons que ce qui formait le caractère distinctif de renseignement du Sauveur , doit naturellement se retrouver dans celui de son Eglise. Or , si le premier était toujours simple et sans figures , et proposait des vérités nues, exprimées en peu de paroles et sans circonlocutions ; alors il faudra accorder qu’il existe un argument de prime- abord contre le système que nous voulons soutenir. Mais si , au contraire , sa doctrine est énoncée d’une manière parabolique, figurative , descriptive, allégorique , pourquoi ne serait-il pas permis à l’Eglise d’imiter son divin maître ? Les paraboles de Notre- Seigneur sont donc le plus solide argument en fa-

veur du symbolisme de l’Église , et c’est là probablement qu’il a puisé son origine.

Dans une autre partie de cet ouvrage ce seront ces mêmes paraboles qui nous fourniront des armes pour combattre une des plus formidables objections qui aient été élevées contre le système des symboles. Il suffirait à notre but d’appeler ici l’attention sur le caractère figuratif de renseignement du Sauveur en général; mais nous avons son autorité pour appuyer une adoption plus spéciale de ce principe. La tradition nous dit qu’il était en vue du temple et qu’il l’indiquait du doigt lorsqu’il proféra ces admirables paroles : « Je suis la porte. » Que cette tradition soit admise ou non , le langage du Sauveur établit un précédent suffisant pour nous justifier lorsque nous cherchons un sens emblématique dans le monde extérieur , et surtout dans le temple matériel. Saint Paul , suivant ce même principe , trouve des allégories dans tous les détails du temple juif. Le Saint des saints est le ciel ; le grand prêtre , c’est Jésus-Christ; le voile du temple, c’est sa chair. Le temple de Jérusalem est donc si saint et si symbolique que le Sauveur lui-même s’est chargé d’en expulser les changeurs de monnaie qui le profanaient; et l’église chrétienne, dans laquelle

Notre- Seigneur réside d’une manière particulière , où le grand sacrifice est renouvelé , serait moins sainte et moins symbolique ! elle surtout dont les dispositions intérieures sont exactement conformes à celles de ce même temple î Au moins la porte doit être significative , au moins l’autel que saint Paul signale en opposition à ceux qui « servent le tabernacle. »

Les sacrements de l’Eglise offrent des preuves irrécusables du genre le plus élevé du principe de renseignement figuratif ou symbolique. Ils sont , en effet , non-seulement des signes de choses invisibles , mais les canaux et les instruments de la grâce. Nous ne réclamons pas ce dernier caractère pour le symbolisme parlant d’une église matérielle; cependant l’architecture est un emblème de l’abstrait invisible non moins que le saint baptême et l’eucharistie. Enfin tout le système de l’Eglise , depuis le commencement jusqu’à la fin , est figuratif, ce qui ne le rend pas pourtant moins réel , moins actuel , moins visible et moins pratique , mais plutôt plus réel et plus pratique , parce que sa doctrine et sa discipline ne sont pas simplement matérielles et temporaires , mais , par anticipation , célestes et éternelles. Cette qualité symbolique ne saurait donc être refusée à l’ex-

pression extérieure de son enseignement , c’est-àdire à son architecture. Une cathédrale (pour particulariser une idée générale) n’est pas moins matérielle , moins solide , moins réelle , parce que nous y voyons l’exposition figurative des croyances de notre religion et des articles de notre symbole.

Page 1