‹ Du symbolisme dans les églises du moyen ageChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Raisons philosophiques qui démontrent la doctrine du symbolisme. — Les actes extérieurs du culte sont-ils des symboles ?

Nous nous proposons d’offrir ici quelques remarques sur les raisons philosophiques qui tendent à établir que l’architecture ecclésiastique a quelque signification ésotérique, quelque rapport figuratif avec les principes de son origine et le but qu’elle a toujours en vue , quoiqu’ils ne puissent être appréciés , ni même découverts par un observateur ordinaire. Nous abordons ce sujet, cependant, plutôt par la conviction que notre essai serait incomplet sans quelque allusion à ce genre d’argument , que par le sentiment de notre habileté à traiter des sujets si abstraits et si infinis; nous redoutons aussi de ne pouvoir définir clairement

des pensées qui nous frappent si vivement par leur vérité et leur importance.

C’est rappeler une idée triviale que de parler ici de l’intime liaison et correspondance qui existe entre la cause et l’effet ; cependant cette pensée ouvre un vaste champ à la spéculation. L’esprit ne saurait agir sur la matière , sans que le résultat matériel soit en rapport étroit avec l’intention mentale qui l’a engendré. En accordant donc en toutes choses cette connexité entre l’abstrait et son exposition matérielle , il sera facile d’admettre que la forme symbolique doit être surtout une condition des actes religieux. Si nous étions des esprits , sans corps et sans rapport obligé avec la matière , il nous serait peut-être possible d’adorer le grand Esprit d’une manière abstraite , par une espèce de volition de dévotion ; mais il n’en est pas ainsi , et notre âme ne saurait s’élever en adoration sans traîner à sa suite sa maison terrestre. De là tout effort de dévotion est accompagné d’un acte corporel. Cette nécessité de notre être se fait sentir, soit que nous levions nos yeux ou nos mains vers le ciel , soit que nous nous prosternions dans la prière. Notre corps a péché , il a été racheté , il sera puni ou glorifié non moins que l’âme : il faut donc qu’il adore avec elle. Le symbolisme des

actes corporels de dévotion est compris partout. Nous personnifions même la prière par une figure prosternée, dont les mains s’élèvent en haut1 . Dans tous les âges et chez tous les peuples on a senti la nécessité d’accompagner le sentiment intérieur de dévotion de quelque manifestation extérieure. En d’autres mots , toute action religieuse est forcément et de sa nature symbolique et figurative , à plus forte raison donc tout système de rituel doit-il l’être. Un système de culte , qu’il soit païen , chrétien ou hérétique , n’est que le développement méthodique des plus simples actes figuratifs de dévotion , le tout modifié par le rapport particulier qui existe dans ces différents systèmes entre l’objet d’adoration et ses adorateurs. Pourquoi le musulman ôte-t-il ses souliers, s’agenouille-t-il sur son tapis , la face tournée vers la Mecque ? pourquoi fait-il ses ablutions périodiques? Chacun de ces actes n’est-il pas figuratif et plein de signification ? Comment un pareil système ou tout autre eût-il pu s’établir sans qu’on ait voulu symboliser cer-

1 Le besoin que le corps semble éprouver pour ces actes symboliques se retrouve dans les circonstances les plus ordinaires de la vie. Lorsque nous faisons des signes à une personne éloignée, soit que nous voulions exprimer une demande ou un adieu, nous articulons enmême temps les paroles que ces mêmes gestes dénotent, quoiqu’elles ne soient pas entendues par elle.

tains faits donnés , certaines doctrines ou certains sentiments? Pourquoi le froid et sévère quaker entre-t-il la tête couverte dans son silencieux conventicule et s’y tient-il dans un mutisme forcé ? Il vous répondra qu’il veut exprimer ainsi son indépendance des formes puériles , la spiritualité de son culte , sa répugnance pour tout intermé-

diaire dans ses rapports avec l’Etre suprême. Nous lui savons gré d’avoir consacré ici le principe symbolique ; mais nous l’expliquons autrement que lui. Nous lisons dans sa déclaration l’expression de l’orgueil présomptueux et de la vanité de sa secte , le rejet formel de tous les sacrements , et son incroyance pratique dans la communion des saints. Le rituel catholique est d’un bout à l’autre symbolique. Sans la clef de sa signification figurative, nous n’aurions jamais pu comprendre combien il est fécond en vérités et en force. Ceux qui l’ont étudié et commenté ont réclamé pour lui cette qualité comme son plus beau titre de gloire. Ses ennemis l’ont attaqué par le ridicule et le mépris ; mais ce caractère , aucun ne le lui a contesté. Appliquons maintenant ce principe à l’architecture ecclésiastique. Tout le monde sera d’accord que , sous le point de vue général , la forme de nos églises se trouve adaptée à certains

besoins , et qu’elle fut choisie pour y correspondre. Cela est admis par nos écrivains et nos architectes modernes ‘ , qui , lorsqu’ils font valoir le système de leurs nouvelles églises , dans lesquelles un simple enfoncement indique la place de l’autel, partent de ce principe que le besoin du sanctuaire et du chœur n’existe plus. Je m’oppose aux bas côtés , nous dit un de ces architectes de nos jours , parce que le grand but pour une église , c’est qu’elle soit favorable à la prédication. La forme crucifère , ajoute un autre , est celle que j’adopte invariablement ; je place alors la chaire au milieu , et le prédicateur se trouve en vue de tout le monde. Pourquoi alors ne pas adopter tout de suite un cercle ou un octogone, ou la forme usitée dans les salles où se font les cours des sociétés littéraires et savantes ? Les plans de ces constructions sont décidément plus commodes pour l’ouïe et pour la vue ; mais non , tout le monde sait que ce ne sont pas là des formes ecclésiastiques. L’entrepreneur moderne , gêné , au moins sous ce rapport , par la règle et les précédents , choisit la forme crucifère , non probablement à cause de son vrai symbolisme , mais pour nous prouver , par la fausse

1 Ce sont des écrivains et des architectes protestants qui parlent.

application de ce principe , son admiration exclusive pour la fonction de la prédication. Aussi est-il constant que ceux qui écartent le symbolisme de leurs plans et de leurs devis , ne font que symboliser , sans s’en douter , leurs idées arbitraires et présomptueuses sur ce sujet. Notre but ici n’est point de prouver (d’autres l’ont fait avant nous) combien il nous importe de suivre dans la construction de nos églises modernes les principes des anciens plans ; ces pages ne sont pas consacrées au but immédiat et pratique de rectifier l’architecture ecclésiastique moderne, mais plutôt au développement des principes symboliques de l’art ancien ; nous voulons aussi démontrer que l’architecture des églises, sous ce rapport au moins , fait essentiellement partie du rituel. Donc, si le culte catholique est exprimé et représenté par le rituel catholique , et si l’architecture ecclésiastique fait partie de ce rituel, alors l’architecture des églises devient par cela même une expression et une exposition du culte catholique. Cette conséquence justifiera le langage énergique de la société de Camden , lorsqu’elle soutient la grande importance de cet art et qu’elle exige dans ses professeurs les doubles qualités de la piété pratique et de l’instruction liturgique, qualités que n’ambi-

tionne point l’école moderne et qu’elle ne saurait atteindre.

Il ne sera pas clair pour quelques-uns comment l’architecture peut être, en aucun sens, appelée symbolique ou le signe visible de quelque chose d’invisible, et ils demanderont par quel procédé une disposition donnée, et produite peut-être par la nécessité , peut tour à tour suggérer et figurer l’objet pour lequel elle a été créée.

Examinons une église ; d’abord , étant donnés et l’institution et le rituel de l’Eglise tels qu’ils ont toujours existé , supposons que nous ayons à adapter un arrangement architectural au service de ce même rituel. Existe-t-il une raison pour choisir une forme générale quelconque plutôt qu’une autre ? Oui assurément. Nous ne voulons pas parler à présent de la nécessité de consacrer un endroit spécial à la célébration de la sainte Eucharistie, ou de la convenance de suivre le plan du temple typique de Jérusalem; nous n’envisageons ici que les besoins strictement indispensables. Les adorateurs dans nos temples ne sont pas tous égaux. Plusieurs d’entre eux jouissent du haut privilège d’être consacrés au service immé diat de l’autel. Toujours la ligne de démarcation entre le clergé et le peuple a été sensiblement

marquée , surtout à l’église , où les deux classes étaient complètement séparées. La nef et le chœur, bien distincts l’un de l’autre , enseignent à la multitude le caractère sacré des saints ordres et la réciprocité des devoirs entre le troupeau et les pasteurs.

Dans les premiers siècles , les laïques ne furent pas groupés en masse comme chez nous; parmi eux se trouvaient les fidèles , les catéchumènes , qui n’avaient pas encore été admis au saint baptême, et les pénitents. Fidèle à son principe, l’art ecclésiastique indiqua une place séparée pour chacune de ces divisions. En considérant le plan par terre d’une de ces églises n’y trouve- 1 on pas un symbole apparent de l’état de la discipline ecclésiastique et du caractère du culte de l’Eglise à cette époque?

Après la réformation, la grande distinction qui existait entre le clergé et les laïques fut ou effacée ou peu observée ; en conséquence on vit disparaître les clôtures du chœur de plusieurs églises ; leur disparition fut aussi symbolique que leur existence même. On sentit alors la nécessité de protéger l’autel contre les approches des profanes par quelque arrangement matériel : et c’est de là que datent les balustrades qui entourent le

sanctuaire , symboles manifestes de l’esprit qui a rendu leur adoption nécessaire. Les mêmes balustrades nous enseignent pourtant encore que le clergé, dans l’exercice de ses fonctions, a besoin d’être séparé du peuple.

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