‹ Du symbolisme dans les églises du moyen ageChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

L’analyse. — Le plan de nos églises est éminemment symbolique; pourquoi

l’axe en est-il brisé? —

En considérant notre sujet sous le point de vue analytique , nous devons arriver aux mêmes conclusions. Supposons ^ par exemple , qu’une personne ignorant absolument, non-seulement les particularités des églises chrétiennes , mais encore la religion chrétienne elle-même , entre dans une cathédrale , ou bien , pour rendre la proposition plus juste, qu’elle visite un pays catholique et qu’elle en examine les églises dans leur ensemble : ne s’apercevra-t-elle pas tout de suite , si elle est douée d’une intelligence même ordinaire , que la forme crucifère est celle qui revient le plus souvent dans ces édifices , et que dans les grandes églises elle est

à peu près la seule adoptée? Elle demandera naturellement pourquoi cette préférence dévolue à une forme si peu commode pour l’exercice de l’ouïe et de la vue, et présentant de grandes objections mécaniques , telle que la pression presque irrésistible des quatre bras sur les piles qui se trouvent aux angles d’intersection ? Mais lorsqu’elle apprendra que la religion pour laquelle ces temples furent construits est celle de la croix, elle comprendra tout de suite la convenance de ce plan , et elle conclura avec raison que cette forme fut choisie afin que les fidèles eussent sans cesse devant les yeux la croix représentée dans ce symbole. Notre voyageur se mettra ensuite en devoir d’examiner de plus près l’intérieur de ces édifices. Tl trouvera d’abord un autel élevé d’une manière remarquable au-dessus du niveau qui l’entoure , et il observera aussi ( c’est presque une règle générale ) que les degrés qui y montent sont par trois ou quelque multiple de trois. Si la doctrine fondamentale de la sainte Trinité lui est expliquée , il comprendra tout de suite le sens de cette disposition, pour ainsi dire, universelle. Pourquoi encore une clôture sépare-t-elle une partie de l’église de l’autre? Le principe en vertu duquel a lieu la séparation du clergé d’avec le peuple lui rendra cela intelligible.

La position des fonts baptismaux près de la grande porte lui paraîtra inexplicable jusqu’à ce qu’il en ait appris la raison symbolique. Et ici nous observons en passant que la coutume introduite dernièrement dans les églises du culte anglican de déplacer les anciens fonts en leur en substituant d’autres placés près de l’autel , montre assez clairement que l’utilité ou la commodité eussent indiqué une autre place pour eux que celle assignée par les canons pour des raisons symboliques. Enfin la déviation frappante de l’axe du sanctuaire sur celui de la nef serait un mystère pour notre voyageur jusqu’à ce qu’on lui eût expliqué le symbolisme si beau et si touchant de cet arrangement.

L’archéologue méditatif ne sera pas le seul à observer que l’architecture chrétienne a un caractère aussi prononcé de verticalisme que l’architecture païenne en présente d horizontalisme. L’artiste le plus ordinaire sera d’abord frappé de ce contraste en mettant en parallèle , par exemple , la cathédrale de Beauvais et les temples de Pæstum. Ce contraste une fois admis , comment l’expliquer ? Aucune cause accidentelle n’a jamais pu transformer l’art païen , si bas et si rampant , dans le gothique si noble et si élevé. Par quel procédé mécanique pourrait-on produire , même avec le Parthénon ,

l’abbaye de Westminster? Mais le phénomène s’explique en jetant les yeux sur les piles élevées , la flèche, le pinacle, qui sont l’illustration symbolique de cette religion qui seule aspire aux choses d’en haut ; ces formes surtout sont la commémoration figurative de la résurrection elle-même , qui est l’origine et la fin de cette tendance céleste. S’il est donc vrai que ces particularités reconnues dans l’architecture chrétienne deviennent inexplicables sous d’autres suppositions que celle du sens symbolique , pourquoi , ce principe étant admis , ne serait-il pas permis d’appliquer la même règle à d’autres dispositions qui, sans cette interprétation, deviennent non-seulement dénuées de signification , mais évidemment inutiles et absurdes ?

— Quelques personnes , poussées sans doute par un esprit de contradiction , ont nié le symbolisme de la déviation dans l’axe longitudinal du plan des grandes églises, en l’attribuant à une erreur ou à un vice de construction. Il est évident pour quiconque a visité les magnifiques cathédrales de la France , de la Belgique , de l’Angleterre et de l’Allemagne , et en a analysé les principales dispositions architectoniques , que cette curieuse modification se retrouve dans les constructions les plus irréprochables. L’inclinaison à droite ou à gauche,

car ces deux directions semblent avoir été prises indifféremment , n’est pas un fait rare et par conséquent sans importance. La plupart des cathédrales nous la montrent , et ces monuments sont précisément ceux qui sont regardés par les archéologues de toutes les nations comme les chefsd’œuvre de l’art ogival. Comment pourrait-on nous faire admettre que cette disposition n’est qu’un défaut dans la distribution des diverses parties du plan géométral , quand nous voyons qu’elle a exercé une puissante influence sur le reste de l’édifice , et que , bien loin d’apparaître accidentellement , elle force tous les détails à se coordonner avec elle ? —

— « Dans le symbolisme des constructions religieuses, est -il dit dans l’ouvrage intitulé Les Cathédrales de France , nous avons toujours admis l’emblème des chapelles rayonnantes : c’est la couronne glorieuse qui ceint la tète du Sauveur du monde. Legrand autel, où s’offre chaque jour le divin sacrifice , représente cette tète auguste , dont la nef et les transsep ts rappellent le corps et les bras étendus. Cette belle et chrétienne idée de représenter Jésus- Christ en croix n’a jamais été contestée par personne. Pourquoi ne trouverionsnous pas une conséquence de cette idée dans l’in-

clinaison observée dans le plan de nos grandes cathédrales? On a contesté cette intention; c’est à tort , selon nous ; ces paroles de l’évangéliste : Et inclinato capüe tradidit spirilmn ; « et ayant incliné la tête , il rendit l’esprit , » auraient été traduites pieusement par ces artistes intimement pénétrés du génie chrétien , qui introduisaient dans leurs constructions une foule d’allusions mystiques. Ces réflexions en font naître une autre : pourquoi la figure du Christ ne se montret-elle jamais isolément et très -apparente au fond de l’abside ? Cela tient à une considération toute naturelle pour les esprits pénétrés des vérités de la foi. La ressemblance et la figure ne devaient pas se rencontrer là où se trouvait la réalité, Jésus- Christ daignant descendre chaque jour, par un prodige d’amour , sur nos autels à la voix du prêtre. '» —

1 Les Cathédrales de France, par M. le chanoine Bourassé , pag. 490 et 491.

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