CHAPITRE Y
Influence des dispositions et des cérémonies du temple de Jérusalem sur le plan de l’église chrétienne et la liturgie. — Plan d’une église d’après les constitutions apostoliques.' — Premiers exemples en Orient et en Occident du plan cruciforme. — Temples païens changés en églises. — Passage très-curieux d’un manuscrit de Boulogne. — Symbolisme des cérémonies catholiques aux derniers jours de la Semaine sainte.
Nous essaierons de démontrer par l’induction que quelques principes de symbolisme ont toujours été observés dans le plan des églises. Ainsi , si nous n’avions de cet objet nulle connaissance précise, à l’aide du plan , des détails et des dispositions des églises existantes de nos jours , nous pourrions déduire , ainsi que d’autres sources , non-seulement la probabilité, mais la certitude qu’il existe des raisons autres que des raisons mécaniques ou accidentelles dans le choix et l’adoption universelle de certaines formes et motifs d’orne-
mentation et de certaines règles particulières de distribution. Nous citons d’abord le célèbre passage de saint Clément de Rome 1 , qui traite de la manière de célébrer les divins offices avec décence, selon l’ordre des temps, des lieux et des circonstances. « Dieu a lui-même indiqué , dit-il , en vertu de sa « suprême volonté , le lieu où ces offices doivent se « célébrer et ceux qui doivent les célébrer. » Mais où donc , dit Mede 2 , qui discute ce passage , le Seigneur a-t-il prescrit ces choses , à moins que nous ne les trouvions par analogie dans l’Ancien Testament? C’est là évidemment ce que saint Clément veut dire ; et pour ne pas entrer ici dans le détail de toutes les formes ou cérémonies particulières de l’ancienne loi qui se sont perpétuées dans la nouvelle , tels que le triple ministère déduit par saint Jérôme du grand prêtre , des prê-
très et des lévites ; les heures canoniques ; l’Evangile posé sur l’autel , et qui répond aux deux tables du décalogue; il suffit à notre but de désigner encore le parallèle remarquable qui existe entre une église chrétienne et le temple juif 3.
Nous demandons qu’on nous accorde la proba-
1 S. Clem. Rom. ad Gorinth. 1, 40.
2 Med. in Epist. lviii, folio 46, iv.
3 Voyez Durand, appendix A, p. 211.
bilité que dans les anciennes églises chrétiennes il y avait au moins ce point de ressemblance avec le temple , que dans les deux devaient se trouver un Saint des saints et une cour extérieure. En supposant que cette distinction ait été seulement indiquée par un rideau , notre but se trouve également atteint, et nous ne demanderions pas davantage (quoique nous pussions insister sur d’autres preuves), parce qu’en accordant un seul parallèle proposé , la conséquence pour les autres est facile à déduire. Il suffît d’observer ici que l’usage presque constant des anciens auteurs d’appliquer à une certaine partie de l’église chrétienne un nom qui tire son origine directement de celui de Saint des saints est un fort argument en notre faveur, quoique les passages de ces auteurs soient trop accessoires pour que nous les produisions comme preuves d’un symbolisme intentionnel ‘. Si nous avions à présent à plaider la cause des jubés , nous pourrions démontrer que cette distinction des deux parties d’une église demandait nécessairement une clôture quelconque pour les séparer. Mais résumons notre sujet, et disons que si une portion de l’église était désignée par des noms qui nous représentent
Comparez entre autres S. Cyprien, Ep. 55. Euscb. x, 4.
directement une partie correspondante dans le temple , c’est une preuve que dans les dispositions intérieures , si ce n’est dans la construction des églises primitives, il y avait au moins sur ce point l’intention de produire une imitation du tabernacle typique. Dans une note de l’histoire de Néander 1 il est observé que si l’on accepte l’interprétation de Michaelis, il est prouvé qu’une église chrétienne fut bâtie à Edesse en 202 de l’ère chrétienne, avec trois parties, d’après le modèle même du temple.
Quelque autorité que l’on veuille accorder aux constitutions apostoliques , il suffit pour nous qu’elles traitent assez longuement de la forme des églises. « Une église 2, y est-il dit, doit être de forme oblongue, et tournée vers l’orient. » La forme oblongue était regardée comme le symbole d’un vaisseau 3 ou de l’arche qui doit nous sauver d’un monde orageux. Il serait inutile d’appuyer par
1 Neander hist. , par Rose, 1, 246.
2 Apost. Const., 2, 57 (61).
3 Voyez ce qui est dit à ce sujet par Buscenis dans ses Notizie délia basilica de San-Pietro , ch. iii, p. 7. L’église de SS. Vincenzo et Anastatio à Rome, près S. Paolo aile tre fontane, bâtie par Honorius I (A. D., 630) , a ses murs courbés comme les flancs d’un vaisseau. Les constitutions mêmes font allusion à la ressemblance qui existe entre la forme oblongue et un vaisseau. Voyez aussi Clém. Alex., Pœdag. , iii , 246.
des citations un exemple si évident de symbolisme. L’orientation est encore une preuve également précieuse d’un symbolisme intentionnel. Un témoignage de plus en sa faveur se trouve dans le passage si connu de Tertullien 1 (A. D., 200) où il parle de la Maison de noire Colombe. Soit que nous interprétions cet extrait corrompu avec Mede ou Bingham , on ne saurait douter que in lucem dont il est question signifie que l’église doit regarder l’orient ou le point du jour. La coutume de prier en se tournant vers l’est était presque universelle dans les églises primitives , et elle est aussi symbolique que celle de se tenir debout, qui avait lieu à la fête de la Résurrection 2. L’orientation était si commune dans les anciennes églises , que 3 Socrate cite particulièrement l’église d’Antioche comme ayant une « position contraire , car l’autel « ne regarde pas l’orient, mais l’occident. » Cette règle paraît avoir été plus scrupuleusement suivie en Orient qu’en Occident, quoique même en Europe elle offre peu d’exceptions. La constitu-
1 Tertull. Advers. Valent cap. n.
2 Voyez Orig., Hom. 5, in numer., cap. iv. Tertul. apol., cap. xvi , et ad ration., 1, 13. Clem. Alex. Strom. vii, ante med., cité par Mede.
3 Hist. Eccl., lit), v, cap. KB’.
tion apostolique, dans ses instructions touchant les places que doivent occuper dans l’église l’évêque , les prêtres , les diacres , et le peuple qui était rangé suivant le sexe , prouve (comme l’a remarqué l’abbé Thiers 1 2 ) qu’il existait même alors une distinction marquée entre le clergé et les laïques , quoiqu’on n’explique pas en quoi consistait cette séparation. En tout cas , les citations que nous venons de donner suffiront pour établir que les plus anciens documents sur les églises chrétiennes indiquent distinctement au moins trois particularités d’un symbolisme intentionnel. La forme circulaire donnée à l’église du Saint-Sépulcre se trouvait assez appropriée dans le cas de cette église , dont le sépulcre devait être le centre. C’est sur ce modèle que furent bâties les églises circulaires de l’Europe. Il semblerait que la forme crucifère parut d’abord à Constantinople , c’est-à-dire dans cette cité qui la première a revêtu un complet caractère chrétien. L’église des Apôtres bâtie par Constantin était crucifère : son symbolisme est indiqué par saint Grégoire de Nazianze dans son poëme cité par Bingham \ intitulé le Songe d’Anastasie . Eva-
1 Thiers, Dissertation de la clôture du chœur des églises , cap. ü.
2 Carm. ix,tom. n,p. 79.
rOsuoatç (7Tavpozv7ioiç rirpa^a rsp-vô^svov.
grius décrit de la même manière l’église de Saint- Siméon-Stylite , cité par Buscenis ' , qui fait mention aussi d’une église crucifère fondée par le roi Childebert vers l’an 550. La cathédrale de Clermont , nommée par saint Grégoire de Tours , et l’église des saints Nazaire et Celse , à Ravenne , fondées vers 4-50, étaient crucifères. Déplus, nous avons des exemples d’églises oblongues qui ont été rendues avec intention crucifères par l’addition de transsepts , comme celle des Blachernes par Justin le Jeune , et que Bingham cite d’après Cedrenus et Zonaras. Ce fait a été remarqué dans quelques églises italiennes , quoique les églises primitives de l’Occident paraissent avoir retenu la forme oblongue, lors même que leurs dispositions générales et leurs détails étaient byzantins, comme la Cappella Regia à Messine, qui offre un exemple d’autant plus remarquable que , dans l’île de Sicile, l’influence de Constantinople se faisait particulièrement sentir. Mais dans l’un et l’autre cas les fondateurs de ces églises avaient en vue le principe symbolique.
Il est aussi fait mention d’églises octogones, celles d’Antioche et de Nazianze ; mais ce sont des ex-
Notizie , etc. Nota allib. 1, capo terzo. Nota 10, p. 15.
ceptions ; et comme elles sont probablement citées à propos de fonts baptismaux dans l’inscription donnée par M. Poole de Gruter, il est possible qu’on ait voulu offrir en elles un symbole de la résurrection. Les deux premières lignes de Gruter commencent ainsi :
Octochorum sanctos templum surrexi t in usus : Octogonus fons est munere dignus eo.
Bingham dit que la forme oblongue était quelquefois appelée fyopixov qu’il interprète comme donnant à entendre qu’il y avait des espaces pour la déambulation 1 . Il paraît cependant plus probable que la dérivation de ce mot a son origine dans la ressemblance qui existe entre cette forme d’église et un stade ; l’abside rappelle la courbe décrite autour du but.
Notre théorie pourra susciter quelques objections , parce que Bingham , qui a recueilli presque tous les passages existants dans les anciens auteurs touchant la forme des. églises, ne reconnaît aucunement ces principes. Mais ce n’est pas diminuer sa réputation bien acquise d’une science presque consommée que de mettre en question la profon-
1 Livre vin , 3 , suivant Léo Allatius et Suicer.
deur de ses connaissances pratiques sur l’architecture chrétienne, ancienne et moderne. En tout cas , le principe pour lequel nous combattons dans le moment ne lui est jamais venu à l’esprit ; ou il se serait aperçu que quelques-uns des passages même qu’il cite pour démontrer que la forme donnée aux anciennes églises était accidentelle , par cela même qu’elles étaient souvent antérieurement des basiliques ou même des temples païens, ne portent pas réellement contre notre supposition. Il cite, d’après Socrate 1 , l’histoire de la conversion d’une ile païenne au christianisme, et la transformation du temple païen en église. Mais remarquons les paroles du texte original données dans la note , et qui sont très-remarquables : « Ils transformèrent le temple en une église par les nouvelles dispositions qu’ils y introduisirent. »
Tout ce que nous voulons prouver, c’est qu il existait un type quelconque d’une église. Pour convertir un temple dans une église , il fallait quelque chose de plus que d’en chasser les idoles ; un changement dans les formes et les dispositions était encore nécessaire. Dans un passage de Sozomène (vu, 15), il est dit: « La disposition nou-
1 Socrate , îv, 24. Tê Ss rov va ov siç ixxhqaîixç t ôtcov pera-
rcovr,aavrsq.
velle du temple de Dionyses, qu’ils possédaient, le transforma en une église. »
Un autre passage encore fort intéressant touchant la conversion de l’Ibérie, dont une jeune fille captive fut l’instrument, au temps de Constantin, est tiré de Théodoret 1 pour démontrer qu’il existait certainement des églises à cette époque. Nous trouvons une forme particulière de construction clairement indiquée dans le texte de Théodoret , et quelque chose de plus fort encore; il dit : « Celui qui remplit Bezéléel de l’esprit de science « pour l’art de bâtir, a aussi jugé cette captive « digne de ses grâces , et elle traça le plan du « temple divin , et ainsi elle donna le dessin , et « l’on bâtit. »
Ce passage nous conduit tout d’abord au fameux panégyrique de Paulin , évêque de Tyr et architecte de l’église de cette ville : Eusèbe nous l’a conservé. Dans tout ce discours , le saint évêque est dit avoir été inspiré pour son œuvre ; il y est comparé à Bezéléel, à Salomon et à Zorobabel, les architectes du tabernacle, du premier
1 Théodoret, 1. xxiv. T^v à^ià'jatTTov Ixsîvwv xara^aêwv Soptakoitov , Tiupey.txksi Sellai zrtç oixo^opuaç zo ayriyy. O $£ tov BïcrsXeÿjX zÿiç, apyj.TcY.zoviyriç «rocptaç hxiz'Krl(ja.ç xai rauTïjv yâptzoç, coç rov
Ôstov ôixypd.ipca va ov , xat yi piv chl^pa-^ev , oi wpoTrov ze xat, wxonoixovv.
temple et du second. Non -seulement Fauteur regarde Fesprit général qui a présidé à Férection de cet édifice comme une inspiration purement religieuse, mais il en décrit encore les détails comme ayant un sens symbolique.
Dans la comparaison établie entre le temple matériel et le temple vivant, l’Eglise spirituelle, il y a plusieurs points qui méritent de fixer notre attention. La pierre angulaire représente Notre - Seigneur, comme les fondements représentent les apôtres et les prophètes ; les fidèles sont les pierres de l’édifice. Ces symboles sont tirés directement de la sainte Ecriture; aussi il est à peine nécessaire de faire remarquer la haute autorité que nous puisons dans ces passages, pour considérer l’édifice matériel de l’église comme symbolique : plusieurs de nos lecteurs se rappelleront comment Hermas poursuit cette même idée jusque dans ses moindres détails. Mais le panégyriste dans Eusèbe fait allusion d’une manière directe aux détails les plus intimes de ce temple spirituel , qui sont invisibles pour le plus grand nombre et qui sont spirituellement saints. En nommant le Saint des saints 1 , il est évident qu’il
1 Eusèb. H. E. x . 4, 21 .
parle d’un sanctuaire qu’il décrit comme entouré d’une « enceinte sacrée, » que le prêtre seul a le droit de franchir, et ce qu’il en dit se rapporte clairement aux explications données par saint Paul 1 touchant le temple juif. Il poursuit en comparant l’évêque Paulin au grand prêtre , qui peut nonseulement entrer dans le Saint des saints, mais encore faire ce que le Christ a fait , de même que le Fils a fait ce qu’il a vu faire au Père. C’est ainsi que , l’œil de l’esprit fixément attaché sur le maître suprême, et prenant pour modèle ou archétype tout ce qu’il lui voit faire , il en a, architecte fidèle, reproduit l’image avec autant d’exactitude qu’il était possible, ne le cédant en rien h Bezéléel, qui , rempli par Dieu de l’esprit de sagesse et de lumière, d’adresse et de science, fut choisi par lui pour reproduire dans le symbole du temple l’expression matérielle du type céleste. De même aussi Paulin, se formant dans son esprit une image exacte du Christ, le Verbe, la Sagesse, la Lumière , a construit ce temple magnifique au Très- Haut sur le modèle d’un temple plus parfait , comme un emblème visible du temple invisible 2 .
1 Ëp. aux Hébreux, ix, 6, 7.
2 Eusèb. x , iv , 4 , 21.
Ce passage remarquable prouve donc l’inspiration de l’architecte , l’existence de ce type céleste , que les églises matérielles doivent suivre comme modèle, et le symbolisme général de l’Eglise spirituelle représenté dans l’édifice matériel.
Nous sommes obligés de supprimer une grande partie de ce discours , en priant toutefois ceux qui s’intéressent au sujet que nous traitons de le lire en entier dans le texte original, afin d’en saisir mieux l’esprit et la portée ; la description des détails est d’un grand intérêt. L’arrangement des porches est complètement en rapport avec les besoins de l’Eglise à cette époque ; il faut admettre que l’entrée principale de cette église paraît avoir été du côté de l’est. Il y est aussi fait mention de sièges rangés en ordre pour les évêques et les prêtres, et d’un autel qui se trouvait au milieu, le tout entouré d’une boiserie à jour délicatement travaillée , et qui en rendait l’enceinte inaccessible au peuple1. Plus loin2, nous lisons que Paulin rebâtit son église « d’après les descriptions fournies par les saints oracles. » Et il ajoute, toujours dans la supposition que les églises matérielles ne
1 Eusèb. H. E., x , 43.
2 Ibid, 53.
sont autres que des copies d’un type céleste : « Au- « dessus de toutes les merveilles sont les arché- « types , les prototypes et modèles, significatifs et « divins (de l’architecture des églises), je veux « dire la rénovation de l’édifice raisonnable et « divin dans l’âme1. » Il y a encore un passage dans lequel sont confondus l’édifice ruiné et l’église persécutée , et où il parle de l’église comme « ayant été faite d’après l’image de Dieu2. » La prophétie symbolique du magnifique établissement de l’Eglise des gentils3 est citée pour prouver son accomplissement presque littéral dans l’église de Tyr, et le panégyriste4 lui prête un sens plus symbolique encore. Il voit dans la cour carrée ( atrium ) les quatre Evangiles de la nouvelle loi \ Toute la disposition de l’église est présentée en détail sous un sens symbolique, qui indique la séparation des classes parmi les fidèles et leurs divers degrés dans la voie de la sainteté. Le grand porche était un emblème de Dieu le Père ; les porches latéraux, des deux autres personnes de la très- sainte Trinité. Les sièges représentaient les âmes des fidèles, dans
1 Eusèb. H. E., x , 54.
2 Ibid. , 57.
3 Isaïe , liv. ii.
4 Eusèb. x , îv, 60.
5 Ibid. , 61.
lesquelles, comme au jour de la Pentecôte, le Saint- Esprit descend et demeure. « Legrand, le vénéré, Punique autel, n’est autre, » dit le panégyriste, « que la pureté sans tache et la sainteté par excellence du grand prêtre de tous1. » Enfin il poursuit le parallèle entre l’Eglise spirituelle et l’église matérielle; le Verbe, le grand organisateur de toutes choses , est censé s’être fait lui-même sur la terre une copie du type céleste qui est l’Eglise des « premiers-nés inscrits dans le ciel , » la Jérusalem d’en haut , Sion , la montagne de Dieu et la cité du Dieu vivant.
Il paraît évident, dans tout le cours de cette description, qu’une signification symbolique était attachée aux différentes parties d’une église matérielle, et ce sens figuratif n’est ni forcé, ni amené par un jeu de l’imagination, mais présenté naturellement par le panégyriste à des auditeurs déjà disposés à l’admettre. L’historien l’accepte sans remarques ou explications , et le donne comme un exemple ordinaire de ce genre de symbolisme.
Nous avons déjà fait observer que, toutes les fois qu’il est question d’une distribution particulière de l’église pour la réception des différentes classes de
1 Eusèb. H, E. x , 65.
fidèles , nous en pouvons tirer un argument déplus en notre faveur ; car, si l’on peut démontrer que la forme des églises n’était pas arbitraire, mais qu elle devait répondre à certaines exigences , il faudra accorder qu’il devait y avoir quelque règle particulière de plan et que cette règle est en rapport avec le rituel; et alors, comme nous l’avons déjà dit, cet arrangement devient en lui-même symbolique , et cela à dessein. Nous nous contenterons ici de faire allusion à un passage cité par Bingham 1 , dans lequel saint Grégoire le Thaumaturge décrit les places respectives assignées dans l’église aux cinq ordres de pénitents. Mede 2 prouve Y existence des églises dans les trois premiers siècles d’après la coutume universelle de prier en se tournant vers l’orient , par la nécessité d’assigner des places distinctes pour les pénitents , les écoutants , les catéchumènes et les fidèles, et par les modèles qui existaient dans les proseuchae et les synagogues juives. Mais tout son argument prouve autant pour la forme particulière des églises que pour leur existence même , c’est-àdire qu’il démontre que les plus anciennes églises furent dessinées d’après des règles qui , en suppo -
1 S. Greg. Hyssen. m , 5G7.
2 Discours sur les églises, édit, folio, p. 323.
sant qu’elles n’eussent pas été d’un symbolisme prémédité (quoique nous ayons fait voir qu’il en fut souvent ainsi), le devinrent plus tard pour les architectes par la force des choses.
Ces mêmes principes s’appliquent aussi à la grande division qui sépare la nef du sanctuaire au moyen d’une clôture quelconque , touchant laquelle on pourrait citer des passages innombrables des anciens auteurs. Nous n’en produirons qu’un seul , extrait par l’abbé Thiers d’un poëme de saint Grégoire de Nazianze , et où il est dit que la balustrade ou clôture se trouve « entre deux mondes , « l’un immuable, l’autre sujet au changement; le « premier, celui des dieux (ou le ciel); l’autre, celui « des mortels (ou la terre) ; c’est-à-dire qu’elle est « posée entre le chœur et la nef, entre le clergé et « les fidèles. »
Nous avons donc essayé de prouver que les plus anciennes églises chrétiennes furent dessinées et décrites d’après des principes symboliques , en démontrant qu’il existait une raison pour leur forme , soit quelle fût oblongue, ou crucifère, ou circulaire, ainsi que pour la séparation principale du chœur d’avec la nef et la subdivision pour les pénitents ; de même pour l’orientation et jusqu’à un
certain point pour les dispositions intérieures moins
importantes ; enfin qu’un type ou modèle pour les églises était universellement reconnu 1 .
Notre objet n’est pas de rechercher les noms de tous les auteurs qui ont soutenu le principe symbolique des églises. Il suffît que nous ayons démontré l’existence de ce principe pendant les quatre premiers siècles ; car depuis cette époque on peut signaler dans les églises qui se sont élevées l’abandon successif du plan propre des basiliques, et l’adoption générale dans l’Occident de la croix la tine ou oblongue , tandis que dans l’Orient on a retenu naturellement la croix grecque. On a cité dernièrement un rapport 2 lu par M. E. Sharpe à la société Camden de Cambridge (et qu’elle n’a pas encore publié), dans lequel il décrit « les additions typiques » qui furent introduites successivement dans l’ancien plan géométral des basiliques. Le principe symbolique, quel que fût son degré
1 Plusieurs ont cru voir un puissant argument contre le principe que nous défendons ici dans l’origine basilicale reconnue de plusieurs églises; mais nous pouvons nous appuyer d’une haute autorité. L’auteur des Antiquités de Rome chrétienne décide la chose autrement ; il dit : « On retrouve dans la construction des églises , aussi bien que « dans les mosaïques et les autres ouvrages d’art des anciens temps « chrétiens de Rome , un type invariable qui a dû comprimer l'art de « bâtir et offrir peu de variétés. »
Beschreibung der stadt Rom. Basiliken , vol. 1 , p. 430.
2 L’Ecclésiologiste , vol. i, p. 120.
d’importance, du moment qu’il a été reconnu, a dû nécessairement devenir règle et précédent pour les architectes d’églises qui sont venus postérieurement.
Saint Isidore de Séville parle en passant de plusieurs dispositions symboliques ; on les trouve dans les notes du texte du Rationale. Plusieurs exemples de symbolisme sont nommés accidentellement dans le décret de Gratien.
Nous ne devons pas passer sous silence une preuve de la réalité des principes émis par Guillaume Durand : c’est qu’il a indiqué d’une manière formelle le style d’architecture qui a prévalu à son époque , dont il décrit exactement les différentes parties. Ainsi , lorsqu’il nous parle des traverses , des fenêtres profondément évasées, des colonnes intérieures , etc., nous retrouvons en lui l’historien du style ogival primitif.
C’est une chose très-remarquable que Durand , saint Isidore , Beleth et autres , semblent citer dans leurs écrits quelques canons sur le symbolisme des églises , qui sont maintenant inconnus. Leurs expressions, lors même quelles ne sont ni très-suivies, ni très-intelligibles, sont souvent les mêmes. Un exemple peut suffire. « La perche , dit Hugues « de Saint-Victor, qui est placée au-dessus de la
a croix, démontre que les paroles de l’Écriture sont « accomplies et confirmées par la croix ; c’est pour « cela que Notre-Seigneur, dans sa Passion, a dit : «Tout est consommé!» et son titre se trouvait « inscrit d'une manière indélébile au - dessus de « lui. » — « La perche en fer, dit Durand, qui «est placée au-dessus de la croix, sur le som- « met de l’église , indique que les saintes Écritures « sont accomplies et consommées. Aussi Notre- « Seigneur dit dans sa Passion : « Tout est « consommé , » et ce titre est inscrit d’une ma- « nière indélébile au-dessus de lui . » Nous citons comme un autre exemple la description symbolique ' d’une église, inscrite sur une feuille volante au commencement d’un manuscrit ( Psalterium glossatum) qui se trouve actuellement dans la bibliothèque de la ville de Boulogne, et que pos^ sédait autrefois l’abbaye de Saint-Bertin à Saint- Omer.
Le texte est du xe ou xie siècle ; et en le comparant avec celui de Durand , on retrouvera les mêmes expressions dans plusieurs des passages , malgré la grande distance des temps et des lieux qui séparaient les écrivains dont il est question.
1 Magasin britannique , 1843, p. 303.
DAiNS LES ÉGLISES.
Fundamentum ipsius cameræ est fides.
Altitudo ejus est spes.
Latitudo ejus est caritas.
Longitudo ejus est perseverantia.
Latera ejus sunt concordia et pax.
Frontes ipsius sunt justitia et veritas.
Pulcritudo ejus est exemplum bonorum operum.
Fenestræ ejus sunt dicta sanctorum.
Pavimentum ejus est humilitas cordis.
Caméra ejus est conversatio cœlestis.
Pilastra ejus sunt spiritales virtutes.
Columnæ ejus sunt boni pontifices et sacerdotes.
Interlegatio ejus est vinculum pacis.
Tectum ejus est fidelis dispensator.
1 isces ejus sunt meditatio cœlestis.
Mensa Christi est in caméra bona conversatio.
Ministerium Christi in caméra sua est bona memoria.
Facinus Christi est bona voluntas.
Canterellus Christi est nitor conscientise.
Cathedra Christi est serenitas mentis.
Sponsa Christi est sancta anima.
Camerariæ Christi spiritales virtutes sunt :
Prima sancta caritas dicta est, ilia Christi régit cameram ; Secunda est sancta humilitas , ilia est thesauraria in caméra Christi ;
Tertia est sancta patientia , ilia facit luminaria in camerà Christi ;
Quarta sancta puritas , ilia scopat cameram Christi.
1 Ce mot est incomplet dans le manuscrit original.