‹ Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de lChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tendance du goui^emenieut russe vers le midi de. FEurope.

L'histoire de la Russie présente trois grandes époques.

Dans la première , la Russie était puissance purement asiatique, occupée uniquement de guerres avec les Tartares et les Polonais, étrangère à l'Europe , dans laquelle son nom n'était pas mêitie bien fixé, non plus que le rang de ses souverains. Ce n'est que dans la guerre de 1756 que le titre d'impératrice fut reconnu à Élizabeth par la France et l'Autriche; et cette courtoisie fut le prix de l'alliance avec ces puissances, contre Frédéric. Dans cœ temps reculés, la capitale de la Russie devait être asia-^

(58) tique; aussi à cette époque elle fut à Kiouff et a Moskow.^

Dans.la seconde époque^ la Russie, swtie de l'Asie s^uÈ le easar Pierre, commença à [prendre part aux affaires de l'ËurQpe. Alors la Suède y jouait un grand rôle ; elle serrait de près la Russie par l'occupation de tout le littoral de la Baltique. Il était naturel qu'affirancfaie du côté de l'Asie , la Russie employât ses forces contre le voisin qui l'incommodait le plus , et qui la bornait du côté de l'Europe, vers laquelle elle se sentait entraînée : c'est ce que le czar Pierre conçut à merveille. Des grandeurs purement asiatiques n'étaient pas de mesure avec son génie. Il avait la eonscîence de ia valeur de son empire ; il sentait qu'il valait mieux que des querelles sans gloire contre les Tartares , les Persân^jet les Torc^ L'Europe seule Imparat digne de sa puissance. Que de dtoses dans le coup d'œil d'un hooime de génie I tout dpparait de virnt lui ; le {urësent. et L'avetiir nt aoitt qu'i^ pour lui, et dans un germe il vc»! tous lesdé.veloppemens dont âekii-ci renferme le pviricîpe. Voilà comme vit Pierre pour^oiUvciple cbemiu de lIEtiro^* Il fallait bannir la Suide daconrr titient, et se mettre à sa place : il le fit. Des fuyards de Narva, il fit led vainqueurs, de PuW

Goog!^

tawa , et avec eux il relégua la Suède de l'autre côté de la Baltique , en s'assurant de l'Ingrie et de la Liyonië. Alors la Suède ^ déchue des grdn«» deurs de Gustare-Adolphe et de Cb^rles XII , ne fut plus qu^une puissance du troisième or-^ dre. Pour la mieux suireiller, pour dominer sur la Baltique, Pétersbourg fut créé. Ainsi > dans ces deux époques , par une condescendance judicieuse aux besoins du temps, deux fois la capitale de Tempire a suivi sa destinée. Une capitale inamovible,. et, pour ainsi dire, inflexible, peut devenir funeste pour un empire. Associée à sa destinée, elle doit s'y plier, sous peine de lui nuîre. Cette destinée semble préparer pour la Russie un troisième transport de sa capitale, et devoir la Êiire passer du nord au midi.

Ce troisième ehangeinent seriL le résultat des conquêtes que la Russie a faîtes depuis un siècle vere le midi de ^Europe. Par elles, d'îmmenscs contrées , favorisées par les regards du soleil > jouissant de la plus belle température et d'un sol fertile, arrosées par d^immë uses cours d'èau, s'étendant surtout le littoral septentrional de la mer Noire, sont devenues le domaibe de la Ru^ie. Mais de nouveaux domaines donnent dé iiou^veaux besoins, de nouvëUès

(6o) relations, et celles-ci créent à leur tour de nouvelles idées* Prenons de iiouveâu la carte de géographie ; parcourons de l'œil l'étendue et la situation des terres coniquises depuis 60 ans par la Russie sur les Turcs jst les Tartares , sans, oublier les Polonais. Voyez leur immensité , songezàléur fertilité; ne sônt-ce pas elles qui déjà couvrent les marchés dç l'Europe, qui les ignorait avant cette époque, et qui en excluraient ses propres produits sans les obstacles qu'une surveillance défensive est obligée de dresser et lie maintenir contre elle? Là Russie méridionale, par la fécondité de ses champs et le bas prix du travail , serait en état de frapper de stérilité tous les champs de l'Europe. Une nouvelle rivalité anti-européenne s'est élevée dans ces contrées, et ne peut manquer d'exercer une puissante influence sur toute l'économie agricole et financière de l'Europe'. Mais quels sont les véhiculés actifs de ce commerce? Ce sont les fleuves et les cours d'eaii multipliés, qui de toutes les parties de la Russie affluent vers le midi , en recevant sur leur pas^ sage toutes les eamc de l'intérieur de l'empire , le Niester-j le Borjsthènej le Don, et lés autres moins connus qui viennent se perdre dans ceux-ci > et qui tous traversent la Russie mé-

( 6. ) ridionàle. Ces fleuves communiquent entre, eux par des cslUaux intérieurs, et liejit ainsi Pétersbourg avec Astracan. Les a£Eaires de la Russie prennent donc inévitablement leur cours vers le midi; là se portera le commerce avec la richesse. Ce commerce, celte richesse, ne peuvent être dirigés convenablement de si loin; il est impossible à la longue que Pétersbourg gouverne suffîsamnient le mbuvement de population . et d'affaires qui s'agglomèrent dans le midi de la Russie. Hle ne compte enftore qu'un O^^^a y combien d'autres sont à naître par les mêmes mobiles qui ont donné la naissance à celui-ci ? Il en sera du midi déjà Russie, comme on. voit en être derAmérique du nord, et comme il est indubitable qu'il en arrivera de l'Amérique du sud; caries élémens des progrès sont égaux et semblables dans les trois contrées. En Russie, les affaires se portent évidemment vers le midi de l'empire ; elles ircuit toujours en croissant. Le débouché des produits lie l'empire se trouve dans cette direction ; par elle , la mer Noire va comme remonter à ses anciennes destinées : deux fois elle fut le siège d'im commerce qui forma les villes qui couvraient la Taurdie et les bords méridionaux de l'Euxin. Aux tenaps anciens fleurissaient sur ses

(6a) bords ces peuples riches et nombreux ^ chez lesquels I comme l'a observé Montesquieu , Mithridate puisa les moyens de sa résistance contre les Romains. Dans les temps modernes. Gènes et Pise trouvèrent aussi de grandes richesses aux mèmeslieux. De plus hauts destins, des richesses bien plus grandes sont prêtes k se révéler dan^ ces mêmes contrées; ce sera l'ouvrage de la domination russe^.qui attire vers elle la plus grande partie du commerce de l'empire* Ce que la barbarie turque et tartare a détruit , la civilisation et la richesse , en se développant en Russie, le referont; on verra cette terre re*prendre une nouvelle jeunesse; les déserts ac^ tuels seront' fécondés , ils se couvriront de po*" pulation , la force de l'empire s'y établira à la suite de ces progrès. Jamais les contrées russes du nord ne s'élèveront au même degré , lès élémens n'en existant pas dbe^ elles. Il faut ajouter à ces prindpes d'attï^its vers le midi , la différence du climat ^ les douloureuses pri^ vations d'un côté , avec les jouiâsapces àt l'autre, l'importance des affaires, soit politiques, soit commerciales, la difficulté de régir de loin des affaires nombretiseB et compliquées, telles que sont les affairas commep^ales , eofin les incommodités de longs (léplacemens pour

(63) le prince, pour ses agens et pour les troupes qui doivent passer du nord de Fempire au midi. Dé la Baltique a la mer Noire, le trajet est long, dispendieux; la fatigue et les incommodités de pareils déplacemens doivent jalonner les routes de tralneurs et de malades. La garde impériale, partie de Pétersbourg le 17 mai, ne peut arriver sur le Danube avant le 1 5 juillet; voilà la plus belle partie de la saison consumée dans une marche de plusieurs centaines de lieues, à travers un pays qui n'offre pas les ressources qui abondent dans l'occident de l'Europe. De l'ensemble de ces considérations , il ressort un besoin évident de la translation de la capitale de l'empire vers le midi. Les grandes affaires de cet empire ne sont pas plus à Pétersbôui^ dans le nouvel ordre de l'Europe, qu'elles n'étaient à Moscou à l'époque du czar Pierre. Ce nouveau changement sera une obéissance de plus aux nécessités du pays. Deux fois l'empire a été transféré, parce que deux fois l'empire a changé son existence; il sera transféré une troisième fois, parce qu'il a changé une nouvelle fois. Ce n'est pas une chose de choix^ ni de fantaisie, mais de nécessité, et les états,, comme les particuliers , dans leurs établissemens^ sont bien obligés de suivre les vîcissi-

(64) tudes de leur fortune , et de s'y coi^rmer ; on ne lutte pas impunément contre dles. Voyez ce que , depuis troîs^ cents ans> est dèvenà:J|ar drid, au sein de la yieille Gastille, où^içe * répond. à aucune des nécessités de VEspagoe?

La capitale des souverains d'une partie de l'Europe et de rAméricpie est restée une ville de cour et de moines; les aflfaires et la richesse de l'état sont à Cadix , à Barcelone et sur le littoral de la péninsule. Les emplois, les faveurs, les intrigues se font et se distribuent à Madrid;, mais il faut autre chose pour faire les grandes capitales. La Russie ne peut manquer d'en avoir une digne d'elle; mais ce n'est plus à Pétersbourg qu'elle .peut se former; trop de choses s'y opposent , et trop de choses marquent la place de cette capitale vers le midi de la Russie.

( g: ) chapitre xi.

Effets de la tendance du commerce nisse t^ers le Midi.

Les accroissemens de la Russie vers le midi de l'Europe orientale vont attirer dans cette direction la plus grande masse des affaires de cet empire. Avec le temps, elles deviendront immenses j; ce commerce réagira sur celui du monde entier, et à son tour, celui-ci voudra y prendre une part directe. II. le fait déjà : tous les pavillons de l'Europe s'introduisent dans la mer Noire; celui des États-Unis a déjà pws ce chemin. Encore un peu de temps, les nouveaux états américains suivront la même route ; et l'on ne voit pas à quel titre elle pourrait leur être fermée. La mer INfoire ne peut donc manquer de devenir le siège d'un très grand commerce. Ici commence la difficulté, elle se fait déjà ressentir; car dans son manifeste , l'empereur Nicolas parle d^assurer et de mettre hors de toute gêne avenir la liberté de €e commerce; en cela, ce souverain fait les

(G6) afTalres de l'Europe autant que celles de sou propre empire. C'est là uu de ces intérêts vitaux qui n'admettent pas de transaction. Tant que les établissemens russes du midi ont été incomplets^ l'ancien ordre commercial de ce pays a pu être maintenu j mais depuis que le f>oids et les affaires de l'empire inclinent visiblement vers cette direction, un changement est devenu indispensable. Conçoit - on que l'Angleterre laissât son commerce assujetti au libre transit de la Manche, accordé par la France, et révocable à sa volonté. Cependant, telle est précisément la position du commerce russe de la mer Noire , à l'égard de la Turquie; il ne peut se faire que par sa permission. Cet état pouvait être toléré lorsque la Russie était barbare et étrangère à l'Europe et à là civilisation, lorsqu'il y avait «^ égalité de forces entre les deux empires j mais depuis que la Russie a pris part aux mœurs et aux affaires de l'Europe^ depuis qu'elle a acquis une supériorité décidée sur la Turquie ^ il est impossible qu'elle veuille l'ester assujettie à un ordrç fait pour un autre temps , et qui , par sa discordance a^yec celui - ci , la blesse dans ses plus vifs inté^^ts. Ici se marque le combat, de la nature aved^^a politique : la première

(67) n'a créé qu'un étroit passage vers les lieux qui appellent un grand mourement d'affaires; la politique a donné à un seul la possession de ce passage , si nécessaire à tous. Une puissance supérieure en réclame la liberté absolue : là commence une grande difficulté, La posi^ tion tant vantée de Constantinople ^ ne jouit de ses avantages que lorsque cette cité est la capitale d'un état qui s'étend au loin. C'est ce que Constantin avait très bien vu; il plaçait sa ville au centre de ses états : cette position était admirablement bien choisie ; mais à mesure que Tempire se resserra , Constant! nople perdit son importance, et lorsqu'il fut devenu une ville frontière par l'occupation de l'Âsio - Mineure par les Turcs, il succomba; Ce que les invasions des Barbares et les Turcs firent h ces époques reculées, la Russie le renouvelle par ses accroissemens successifs.VoiKt de nouveau Constantinople devenu ville frontière : tout le nord de l'ancien empire Ottoman a passé dans les mains de la Russie ; celle-ci tend vers de prodigieux accroissemens de culture et de commerce; elle n'a pas d'autres débouchés pour son commerce vers le midi que le passage du Bosphore et celui des Dardanelles. D'un autre c^té, le commerce de l'Europe, vers ces

(G6) contrées, doit se faire par la même route; mais comment cette liberté pourra - t - elle s'arranger ,

I*. Avec le siège de l'empire Ottoman à €onstantinople» Tout vaisseau allant à la mer Noire, ou en revenant, doit passer sous les murs du Sérail. Le Grand -Turc se tiendrat-il content de n'êtrfe plus qu'un simple capitaine de port, et la liberté absolue de ce passage ne le réduit-^Ue pas à ce rôle ?

a*. En temps de guerre, le passage sera-t-il fermé à la Russie? et ce n'est plus guère qu'avec elle gue la Turquie peut avoir à combattre. Si la guerre interdit le passage , les affaires de toute la Russie méridionale ne tomberont-elles pas dans un état* de souffrances très graves pour ce pays , et très propres à le porter à l'irritation. Qu^éprouveraient la France et l'Allemagne si tout leur commerce était astreint à suivre le cours de la Tamise , et à passer sous les canons de la tour de Londres? Les deux rivages du canal appartiennent à la Turquie : comment le partager? ce serait se donner deux maîtres au lieu d'un. Si la Turquie d'Europe reste au Sultan , s'il passe ai Asie, autant d'hypothèses nouvelles, comme autant de nouvelles difficultés. Ce passage sera-

(69) t-11 déclaré terre neutre? Pour l'assurer^ prèndra-l-on le territoire qui forme les deux rivages? Il est évident qu'il y a là une question d'un ordre absolument nouveau , créée par le développement de la puissance russe , et par les progrès de la civilisation et du commerce dans le midi de cet empire. Le manifeste russe indique bien le sentiment de ce nouvel ordre de choses; mais pour le régler convenablement, la diplomatie aura beaucoup à faire , car il comporte un grand mélange d'intérêts. Il est bien facile de voir que, de toutes les questions qui ont donné lieu à la guerre actuelle , celle-ci sera la plus difficile à résoudre. Nous ne terminerons pas ces observations sans faire remarquer une singularité particulière a la Russie , par rapport à la navigation. Quatre merjs sont ses véhicules ^ toutes les quatre sont des mers fermées : i® la Caspienne, mer intérieure, n'a pas d'issue; 2^ la mer Blanche est inabordable la plus grande partie de Tannée ; 5** la Baltique est fermée par le Sund et Hélîr goland; 4"* la ™er Noire, fermée par le Bos« phore et les Dardanelles.

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