‹ Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de lChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Mode de la prépondérance de la Russie sur l'Europe.

J'entends me . demander : mais comment s'exercera cette pi:épondérance dont on montre le spectre effrayant? La Russie aura r-t- elle aussi ^es proconsuls comme l'ancienne Rome?

enverra- 1- elle, comme elle fit en Pologne, des nouveaux Repnin, des nouveaux Kaiserling? imposera- 1 -elle chez les uns, comme elle fit en Courlande, de nouveaux Biren? se , jouera-trcUe de ceux qu'elle aura élevés, comme elle fit de Poniatowski? substituera -r t - elle sa propre dynastie aux anciennes , comme avait fait Napoléon? La réponse à ces questions est facile.

I®. Le pouvoir est créé; il peut tout ce qu'il vomdra. A qui appartient-t-il d'en borner l'usage , ou de répondre de celui qui en sera fait? Pour celui-ci, trop souvent, la justice, c'est son utilité , et son caprice est son plaisir. Le pouvoir altère plus qu'il ne rassasie ; il a

( V ) toujours Quelques désirs à satisfaire , et ceux qui en approchent n'ont-ils pas toujours quelques vœux à former et à lui adresser. Les guerres ont e'ié plus souvent le produit des intérêts privés des courtisans ^ que celui de l'ambition des princes (i), et surtout que celui du bien même de l'État. Les hommes commencent par désirer lAnécessaire ; celui-ci obtenu ^ ils ambitionnent le luxe. Napoléon consul^ passe à l'empire; peu de temps après > sa famille occupait les trônes de beaucoup de familles royales. La modération n'est paSv absolue ^ mais relative : 'ne pas. pousser ses avantages jusqu'au dernier terme ^ céder de ce que l'on pourrait retenir , est de la modération réelle. Ainsi^ si dans la guerre actuelle la Russie ne s'approprie pas toute la partie du territoire ottoman dont elle peut se saisir ^ il y aura modération de sa part; elle s'en glorifiera et elle sera célébrée. Mais il ne s'ensuivra pas moins accroissement pour sa force déjà trop grande, et affaiblissement des obstacles qu'elle pourrait rencontrer à l'avenir; par conséquent affaiblissement réel poiir ceux qui ont besoin

(i) Voye% les guerres suscitées par le duc de Buekingham , Louyois; Albéroni , Potemkin ; ete.

( 7^ ) d'appui contre ce pouvoir gigaiilesque. Faites lapi^icatipa de ce principe à la Prusse et à TAu triche; qu'elles succombent dans une lutte contre la Russie^ et cela est inévitable, Que^ par modération^ celle-ci se contente de la n\oîtié de ce qu'elle aura pris , ce sera encore de la modération ; mais les deux états ne seront pas moins blessés profondftnent, et ceux âuxquiels ils servent de défenseurs n'en seront pas( moins affaiblis. Allons plus loin , et accordons à la Russie ce désintéressement qui , jusqu'ici, qa pas plu^ été l'appanage des états que celui des individus. Admettons que la Russie renonce à toute extension territoriale ; mais la totalité de son pouvoir lui restera, et, dans cet état, ne porte-t-il pas en lui un principe de suprématie , qui ne permettra pas aux autres d'agir sans s'enquérir auparavant' de ce que l'on fait , de ce que l'on dit , de ce que l'on en pense à Pétersbourg. Eh bien !

cela seul constitue la dépendance , exclut la liberté, et relègue parmi les courtisans. Voila précisément l'état dans lequel était tombée l'Europe aux jours de Napoléon ; alors observer ses mouvemens, les deviner, s'y conformer, lui plaire, était l'existence du continent. Pour s'affranchir de cette contrainte ,

( 75 .) source d'humiliations , l'Europe a fait de grands eflforls; un autre joug, bien plus difficile à rompre , va courber de nouveau sa tête. Que ce joug ne s'écarte pas trop des formes civiles adoptées par les peuples civilisés , cela pourra être , durer quelque temps ; mais ce joug , semblable au glaive de Damoclès^ n'en sera pas moins toujours présent pour inspirer la- frayeur, et cela seul suffit pour exclure l'idée de liberté et d'indépendance. Comme au temps de Rome, la Russie n'enverra pas d'insolens Popilius tracer un cercle insultant autoui* des souverains de notre continent; elle n'ordonnera pas aux uns de s'abstenir de la guerre ou de la cesser; elle ne réglera pas l'intérieur des familles régnantes comme le prétendit et l'accomplit Rome ; elle ne déclarera pas ses alliés sacrés et inviolables, comme le fit la fîère république ; mais sa vue portera l'épouvante et réglera les démarches; mais ses insinuations seront des ordres; mais lui déplaire sera un malheur , une crainte , et les disgrâces, de la part de Pétersbourg, seront redoutées par la plupart , comme les disgrâces du palais le sont par les comlisans.

Voilà le régime le plus doux que le continent soit fondé à attendre de la part de la Russie ,

(74) dans letat de suprématie auquel elle est parvemie. L'orgueil peut en murmurer et affecter rincrédulité contre la réalité de cet état, il ne faut pas lui refuser cette consolation, quelque peu durable qu'elle soij. Mais toutes ses répugnances à reconnaître l'état des choses ne les changent pas; elles sont telles, et l'avenir ne fera que consacrer d'une manière trop sensâble leur déplorable existence. JjCS courtisans du pouvoir de Napoléon n'auront que la peine de se retourner pour porter à Pétersbourg les honvmages qu'ils rendaient naguères à Paris : il n'j aura de changé que la durée, et quelquefois la dureté. Les voyages de Paris offraient plus de ^cilité et d'agrément que ceux de Pétersbourg.

Cela me conduit à expliquer un mot de Napoléon , que , dans les circonstances actuelles , il est bon de ne pas laisser perdre. Les paroles des hommes de génie sont le domaine de ceux qui les suivent , et autant de flambeaux dont il ne faut pas laisser la clarté se perdre; il n'y a jamais trop de celle-ci.

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