SECONDE PARTIE
i®. Affaire de V Orient. Ses diverses phases.
La nature de rinsurrection des Grecs est
bien conntie aujourd'hui. On n'en est phis aux
dédaniations légitimaîres qu^elle fit naitre à
son début; on n'en est pas davantage à Vap^
parition du signe réwîutionnaire du côté de
t Orient^ ainsi qu'on le proclama à Laybacb :
tous ces jugemens sont effac^^ comme le sont
ceux 4es paHis qui ne laissent rien après €tix.
C'était l'esprit du temps de rapporter tdût à
la légitimité et à la démocratie^ de tiiontrer
des insurrections révohitionnaîres partout où
l'on voulait cesser de sôùjOTrir, et d'àttéiïdre
^e redressement des torts de la main même de
ceux qui en profitaient. C'est à cette absurdité
que les principes de cette époque condam^
naient l'espèce humaine. Ce qui a dû arriver
est arrivé , tant la nature des choses est forte ^
ou plutôt invincible. Les opprimés ont lutté
pendant six ans avec une admirable constance.
La vue de leurs soufirances a ébranlé l'Eu-^
rope; oo s'est enfin souvenu que Ton était homme. La conscience du genre humain a triomphé de la froide politique ; si elle ne Ta pas réchauffée ^ du moins en la plaçant en regard de l'humanité , elle ne lui a plus permis rindifférence , et ceux qui d'abord avaient repoussé les soupirs et les requêtes de la Grèce , qui avaient déclaré la question grecque une question de légitiipité entre le Sultan et les Grecs, qui avaient offert leur assistance à celui-ci pour ramener audevoirdessujets émancipés (i), ceux-là même, assaillis et comme enveloppés par le cri public de l'Europe , se sont enfin décidés à s'occuper , quoique tardivement, de porter quelque adoucissement au sort d'hommes devenus Tobjet de l'intérêt de l'univers. De là est venue la convention du 6 juillet 1826, base de l'alliance entre les trois puissances. Tels sont les degrés qu'a parcourus cette cause. Plusieurs choses parurent évidentes dès la première apparition du plan des alliés :
1^. Qu'il était insuffisant pour la Grèce , mais suffisant pour irriter Forgueil ottoman , et le porter à des extrémités;
(i) Voyez le manifesteottomaTi; octobre 1827.
2'. Qu'il renfermait une complication dans rintérieur même de l'alliance , de laquelle pouvait naître prochainement sa dissolution.
L'accomplissement a suivi de près ces prévisions.
Une armée russe , impatiente de combats y a été rassemblée y depuis -beaucoup d'années ^ sur les bords du Danube. Jamais réunion d'armée sur des frontières n'a été sans beaucoup d'ombrages pour les voisins. La Turquie s'est alarmée de ce voisinage; elle s'est irritée, et, à la manière des gens imprévoyans, elle a cru devoir récriminer, faire valoir des griefs, des prétentions. De là le traité d'Âckermann , qui a aggravé sa position : c'est la solution ordinaire de ces boutades d'humeur de la parl^ du faible à l'égard du fort ; elles finissent toujours au désavantage du premier. A Ackermann , la Turquie a passé sous les fourches Caudines. Mais l'orgueil répudie bientôt les concessions de la peur ;. et , quand il se croit en sûreté , il déchire tous les voiles , découvre le fond de sa pensée, et rejette au loin ses eugagemens comme un fardeau qui l'oppressait..
N'est-ce pas là ce que l'on a vu , et le manifeste ottoman est-il autre chose que la manifestation de cette vérité ? Il était bien impos-
siUe que Forgoeil ottoman , à son tour , ne révoltât la fierté russe. Le Sultan s'est exprimé avec Forgueil brutal de la barbarie; l'empereur russe a parlé avec la fierté de la puissance civilisée : l'un a fait parade de sa mauvaise foi , l'autre de sa droiture. Le premier s'est déclaré incompatible avec l'Europe chrétienne; le second ne s'est déclaré incompatible qu'avec la mauvaise foi , et l'incertitude des garanties réclamées pour les intérêts commerciaux de son empire. L'avantage de la poléfnique est resté k la Russie. Le triomphe de son oabinet a été aussi complet que le seront ceux de ses armées. Là-dessus elles ont marché , avec des cris de joie répétés dans tout l'empire.
2^. Forces relatives de la Russie et de la
Turquie.
L'immensité dW côté, le néant de l'autre; le désordre ehez les uns , l'organisation la plus forte chez les autres; une promenade militaire d'une part, une défense tumultuaîre de l'autre : de là on doit conclure que les armées russes chasseront devant elles les hordes turques , comme le vent chasse la poussière. Aucune ré-
(8?) sistance , soit suffisante par sa force ^ soit combinée , organisée, dirigée vers un but raisonnable, n'aura lieu de la part des Turcs. Le Sultan a été bien mal inspiré , lorsqu'il a pris , pour brarer un adversaire de la force de la Russie , le tempsatiqiiel il passaitde l'ancienne organisation militaire à la nouvelle : ce passage est toujours le temps de la plus grande faiblesse ; car alors on est privé de son ancienne force , et l'on ne jouit pas encore de la nouvelle. Le Sidtan a fait ^étourdiment, en 1828, ce qu'il ne pouvait faire sans danger, même en i858. Entré dans la carrière des réformes , il devait se donner le temps de les compléter^ de les généraliser dans l'empire, et de s^assurer de leur solidité par des épreuves préalables. Mais provoqtKçr, affronter la Russie avec une armée mi-partie de l'ancien et du nouvel ordre militaire, faible en nombre, incohérente dans ses élémens, sans chefs expirimentés; donner à ces novices, pour coup d'essai , un choc contre les vétérans de Friediand, de la Mofcov^a , de Leipzig , c'est un acte d'insanité vraiment inexplicable. Il semblç y reconnaître les impulsions de la destinée , qui précipite ses victimes vers le terme qu'elle leur ;i marqué. Quand le dernier empereur de Conatantinople périt , il n avait pas été chercher
(88) Mahomet II; seulement il se trouvait sur le passage du torrent, qui ne pouvait plus être arrêté; il fut englouti , comme tout l'avait été avant lui. Mais l'action de Mahmoud est de son choix, libre, et assez libre pour résister à tous les conseils et à toutes les remontrances des puissances intéressées à sa conservation , et dont les intérêts lui garantissaient la sincérité; mais la fausse application d'un principe, vrai sous quelques rapports, la égaré : Les musulmans sont naturellement ennemis des chré-^ tiens y et les chrétiens le sont aussi des musulmans : toutes les puissances chrétiennes nourrissent le désir de la destruction de la puissance ottomane. Voilà le manifeste ottoman et ce qui parait avoir maîtrisé l'esprit du Sultan, i"* Système faux ! Entre états , la différence du culte ne crée pas d'incompatibilité politique. Le même état renferme des sectes religieusement ennemies. Depuis Françpis ¥', les Turcs et les Français sont musulmans, chrétiens et alliés. Il faut qu'il se soit trouvé à Constantinople quelques jésuites turcs qui aient imbu l'esprit du Sultan de cette belle maxime. 3** Loin d'aspirer à la destruction de l'empire ottoman» les puissances chrétiennes considèrent son maintien comme un objet de premier
(89) intérêt pour elles, non pas à cause de lui-même, si Ton veut, mais à cause de son opposition à la Russie. La Suède, la Prusse, l'Autriche, la France, l'Angleterre, et sûrement le corps de l'Empire germanique , n'ont pas une autre pensée (i). Aucune de ces puissances ne peut rien s'approprier du territoire turc : ce que l'Autriche pourrait acquérir serait compensé par une acquisition parallèle de la part de la Russie, ce qui la laisserait au point où elle se trouvait avant cette inutile acquisition. Les motifs qui ont poussé le Sultan à une résolution aussi désespérée sont donc dépourvus de toute réalité : ce sont les produits d'une idée fixé y dont le propre est de fermer tout accès à la droite raison présentant des idées plus saines , en un mot , c'est la mère de la folie. Je ne doute pas que, dans les nombreuses représentations dont la diplomatie européenne a comme persécuté le divan , elle ne lui ait donné les assurances les plus rassurantes à cet égard; qu'elle ne lui ait dit cent fois ce
(i) Les publications fraDçaises et anglaises en ont souvent fait mention; il est facile cle voir que ce maintien, tout irréfléchi qu'il est, forme encore le fond de 1« politique orientale des cabinets de l'Occident.
(90) que nous venoos d'écrire; mais la mauvaise étoile de l'empire ottoman, ou le mauvais esprit du Sultan l'ont emporté ; il a marché à l'aveugle, en voulant avoir l'air de marcher avec un haut courage ; il a voulu faire montre d'un caractère inflexiUe , inaccessible à la crainte, supérieur au danger. Mais est-ce donc que les empires doivent être sacrifiés à la va« nité de leurs chefs, à la gloriole d'étaler leurs qualités propres? Est--ce donc que cent ans de revers dans toute lutte contre la Russie , ne renfermaient pas quelque enseignement sur l'avenir? Comment, après avoir succombé constamment sous la Russie à peine entrée dans la civilisation , et dépourvue des avantages qu'elle tient de ses conquêtes sur la Turquie même , comment se flatter de l'espoir de quelque succès contre elle , forte de tous les avantages de la civilisation , ainsi que d'une^ organisation et d'une expérience militaire perfectionnées^? Le Sultan pourra-t-il faire fonds sur ses nouvelles troupes? Mais, i"* en quel nombre existentelles? â'' quelle est leur instruction? S"" leur accord avec les autres troupes turques? Une poignée d'honmaes ne doit-elle pas se brjlser contre les masses russes? L'exemple de la Perse^ entrée bien à la légère dans une guerre
(9' ) contre là Russie^ ne devait -il pas parler à l'esprit du Sultan^ et lui montrer quelle serait rissae de la sienne ? L'obstination de ce prince dana cette expédition est vraiment inconceyable; il périra par ce qui le &it valoir^ par ce qui fait rehausser son caractère. On dit ce caractère grand, fort; mais qu'est la forcé sans discernement? La force, à part de la raison, est l'apanage de la brute, a^ssi bien que cekii de lliomme ; elle n'a droit à Testime , elle n'est utile et vraiment efficace que lorsqu'elle est réunie à la raison dans la recherche d'un but judicieux, poursuivi par des moyens bien adaptas à ce but. Hors de là, on n'aperçoit plus que cette force aveugle dont le poète a dit:
f^is consilii expersj Mole mit sud.
Les firmans qui appellent les musulmans à prendre les armes dans cette guerre sainte^ donnent à penser que le Sultan a compté sur l'enthousiasme religieux de ses peuples. Il ne tardera pas à reconnaître son erreur, et à en subir les conséquences. Le feu sacré est éteint çn Orient comme en Occident; il ne se rallumem d^m cette contrée pas plqs que dans
C90 ] autre : oa ne voit pas deux fois \â Vendée ni Saragosse; le temps de ces enthousiasmes est passe. A force d avoir pesé sur les peuples^ les gouvernemens les ont brisÀ; et quand , au jour du danger y ils viennent leur demander ardeur, enthousiasme, on répond autour d eux, là où l'on espère d'être aperçu , où l'on peut craindre de l'être , mais tout le reste se montre froid, et laisse son immobilité répondre : eh ! que m'importe à moi. Des Turcs assoupis ou abrutis n'attachent aucune signification aux mots d'honneur et de pairie ; ils se défendent ' comme les animaux à l'entrée de leur tan* nière, et y meurent, mais sans éprouver le besoin de donner à la société, et d'en recevoir à leur tour, le secours que le citoyen lui porte et en attend. D'ailleurs, est-ce quand l'ennemi frappe aux portes de l'empire, lorsqu'il y entre à flots pressés , à pas accélérés , que ces appels peuvent avoir quelque efficacité ? Quelle résistance peut opposer a des masses qui agi-^; sent sous une direction savante , une populace sans ordre, sans armement régulier, sans chefs expérimentés ou respectés. Il n'y a là que principe de désordre, d'embarras, et nulles nient de force. Des hordes pillardes se jetteront sur les bagages de leur propre armée, plutèt
(95) que sur les baïonnettes ennemies ; elles Taffameront en portant la dévastation partout où elles portent leurs pas et leurs mains ; ce sont des fléaux et non des défenseurs. Il paraît que ces appels au fanatisme religieux des Osmanlis n'ont ' rencontré parmi eux que des tièdes ; lés[ imans peuvent crier tant qu'ils voudront, du haut des minarets,
L'audîtoîre sera sourd aussi bien que muet.
La réalité des choses est celle-ci : les Turcs n'ont pas d'armée ; ils fuiront devant les Russes, et feront bien. Les Russes sont assez nombreux pour faire à la fois les sièges et les blocus des places turques. Pendant ce temps, la grande armée russe marchera sur Constantinople ; l'empereur Nicolas y entrera à jour et heure indiqués, et, suivant toute apparence, il ne trouvera dans la ville de Constantin que ce que Napoléon trouva dans Moscou. Le monde va revoir des jours semblables à ceux de Mahomet II, et une affreuse catastrophe va frapper Thuïnanité ; car enfin les TurcS sont des hommes , et le commerce de l'Europe recevra , pour un long temps , une plaie profonde par la subversion complète de ses relations dans ces contrées, qui. en sera la suite inévitable. Voilà
(94) ou mènera robstioation insensée dn Snltan; décorée du beau nom de caractère, et le mé^ pris qu'il a £ut des conseils de la dijdonuilîe européenne. Elle était sincère, car elle étaifc intéressée dans la cause. L'indvilisatioQ des Turcs, en les attachant à leurs anciennes idées,* les a empêchés de reconnaître cette sincérité. Us périront donc par leur inciirilisatioB ; tev^ rible, mais instructive leçon pour ceux qui, comme eux , s*obstinent à repousser la civilisation , sans laquelfe il n'y a {4iis de préservation posiible. Sans doute , et les conventions d'Ac* kermann , et les exigences des trois puissances doivent paraître dures au< Sultan; mak Si est encore plus dur de tout perdre : quand la nécessité parle, le bon sens est-il de l'accepter on de l'aggraver. Le Sultan n'avait pas à se demander si ces conditions étaient dures, niais s'il était eh mesure efficace de s'y soustraire. Quand l'empire sera envahi , qu'aura-t^il ga-^ gué ? Aujourd'hui métne , si , au bord de Fshbtme , il reconnaissait toute l'étendue de Éà' faute, n'aurait -il pas empiré sa condifiàa?
L'ennemi entré sur le territoire de l'empire', né sera-t-«il pas plus difficile à apaiser qu'avant de franchir les frontières ; le divan ne pourrait ]^us se présenta qu'en suppliatit, et ce rôle est
(95) toujours celui des victimes. On a exalté le caractère du Sultan; la raison n^a vu en lui qu'un insensé , et les spectres des fondateurs de l'empire , les Mahomet , les Sélim , les Soliman ^ s^attacheront éternellement à lui , pour lui reprocher la destruction de leur ouvrage. Heureux si , aussi aveugle dans sa fureur que ce ]^nce Test dans sa conduite , le peuple turc ne cherche pas à éteindre dans son sang Tincendie allumé par le délire de son orgueil ^ et ne pre^ sente pas à ses ennemis ses restes inanimés comme une victime expiatoire, comme la soustraction de la cause de cette guerre fatale , , et comme un gage de la paix. Les souverains absolus chez des peuples féroces ne font pas toujours un métier bien sûr; il ne vaut pas celui des princes astreints à un régime modéré chez des peuples civilisés ; la civilisation , qui condamne à la modération, est aussi mère de la préservation; elle compense par la sûreté ce qu'elle ^tranche aux jouissances du pouvoir absolu ; en excluant les extrêmes. Si l'orgueil est flatté par un commandement au-dessus de toute résistance comme auniessus de toute remontrance^ ces jouissances sont aussi fort exposées à être troublées par des réactions violentes. Un ressort trop comprimé se relève avec une force
(96) déréglée. Des hommes accoutumés à prosterner leur front dans la poussière ne savent témoigner leur mécontentement que par des incendies , et c'est le poignard à la main qu'ils présentent leurs requêtes. Le sérail a vu plus d'une de ces tragédies : plus d'un de ces maîtres impérieux, qui d'un mot, d'un geste, quelques jours, quelques heures auparavant, portaient partout l'épouvante et la mort, sont tombés sous les coups de ceux qu'ils venaient de voir à leucs pieds* Telles sont les mœurs de l'Orient, dont le Sultan provoque sur lui la cruelle application.
3*. Complication de la guerre d'Orient.
Nous avons indiqué plus haut les divers degrés qu'a suivis l'affaire de l'Orient. Nous avons dit comment on est arrivé au bord de la guerre qui vient d'éclater; montrons maintenant les complications qu'elle renferme.
Trois puissances dirent à la Turquie : Z?epuis cinq ans^ nous vous regardons faire avec la Grèce; vos combats sont restés sans résultats; les combats à venir n'en auront pas davantage. Il est temps d^ en finir : à cet égard ^ le passe est le garant de Vas^enir. La prolongation de
( 97 ) Ce débat affecte le commerce , trouble les mers y nous cause des dommages ^ nous commande des précautions dispendieuses ; nous en demandons le terme. Nous ne sommes pas vos ennemis ^ pas plus que ceux de vos ennemis, mais nous entendons arrêter Heffïtsion du sang^ spectacle odieux en lui-même, qui nous expose à des re^ proches, rétablir la police sur vos mers; et pour cela, deux choses sont exigibles et exigées par nous : 1® que Vépée soit , de part et d'autre, remise dans le fourreau; 2® que le sol de la Grèce, que vous dévastez en pure perte ^ soit remis aux Grecs; qu'il soit désormais V asile des Grecs, qu'ils y restent vos tributaires. V^ous avez plus à gagner quà perdre au désistement dune souveraineté purement nominale; Vinté-^ gritédu reste de votre territoire vous est garan^ tie; elle vous restera : aucune de nous n'a jeté sur lui un regard de convoitise. Voyez qui nous sommes , et jugez si nous pourrions nous ac-* corder dans des vues hostiles et cupides contre vous. Ce langage était raisonnable , plein de motifs de persuasion; mais qu'est la raison pour des Turcs, pour des hommes qui ont d'au* très yeux, d'autres oreilles, un autre entendement que les peuples civilisés, et dont l'esprit joue à rebours de celui des autres hommes?
(98) Aussi les a-t-on vus couvnr d'un voUe de dis* simulation et de perfidie leurs iotentions, jusqu'il l'heure où ils se sont crus en mesure de la pitKlamer sans crainte. Pendant ce temps ^ la guerre se poursuivait , FÉg^pte prodiguait ses forces de terre el de mer. Celles-ci se con« fiaient au succès de quelques-unes de ces perfidies qui font partie des mœurs orientales , et cet espoir amena le combat de Navarin. On vit alors toute l'attention des cabinets des trois puissances tournée vers le soin de persuader à la Porte que ce coup de foudre n'avait été ni préparé, ni prévu, et que cet incident, quelque grave qu'il fàt, en sa qualité d'incident, ne devait pas préjudicier à leurs vues pacifiques, dans lesquelles il n'apportait aucun changement. Ces paroles édulcorées glissèrent sur la dure enveloppe, sur la croûte que l'orgueil et la barbarie, pour ainsi dire, tiennent étendue sur l'intelligence des Turcs. Pendant que les alliés redoublaient d'efforts pour faire pénétrer une lumière préservatrice dans ces têtes fermées , au fond du sérail , inaccessible à tous les yeux , le sultan forgeait le manifeste qui , en ^déchirant tous les voiles , dut laissa les négociateurs un peu confus de leur longue méprise "sur le naturel de leurs adversaires. Quand ils les
( 99 ) entendirent se proclamer les ennemis naturels des chrétiens, ils durent avoir quelques regrets à leurs efforts pour arrêter ce qui était dans le cœur et dans la nature de leurs néophytes* Ils purent rester convaincus que , travailler à la conversion politique des Turcs, était du temps perdu, et qu'un apostolat politique au milieu d'hom-* mes aussi étrangers à l'Europe et à la civilisa* tion, aurait parmi eux les mêmes fruits qu'un apostolat religieux. Pour échapper au ridicule^ la débonnaireté de cette diplomatie avait besoin de l'excuse de Thumauité. Mais le manifeste ottoman avait deux parties bien dif* féreutes : i^ celle qui atteignait les puis^ sauces éloignées de la Turquie ; n^ et celle qui concernait la Russie. C'est contre celleci que la diplomatie turque avait réservé les traits les plus envenimés; c'est à elle qu'elle imputait tous ses maux, les projets les plus sinistres , suivis avec plus de constance ; c'est à elle qu'elle adressait les reproches les plus sanglans, qu'elle vouait l'inimitié la plu3 ouverte , et avec laquelle elle se déclarait affran- « chie de tout lien résultant des traités antérieurs. Là , la scène a changé de face : de simple qu^é-^ tait la guerre, elle est devenue douUe. D'abord, elle n'était que grecque; la voilà à la fok
( «oo ) grecque et russe. Tant qu elle était purement grecque y tout était égal entre les trois puis» sanceSy intentions, forces et frais... En devenant russe f une partie a eu une charge de plus que les autres; elle a eu aussi une autre perspective 9 et d'autres injures à venger. La question a donc été dénaturée par le manifeste ottoman; il a déclaré directement la guerre à la Russie : celle-ci lui a répondu par une dé* daration semblable. De part et d'autre j les armées ont marché. Rien de semblable ne pouvait avoir lieu contre la France et l'Angleterre ; placées au loin de la Turquie , et n'ayant point de traités à revendiquer... Mais le mouvement de la guerre a exposé les alliés à devenir enne** mis ; il peut mettre aux prises entre eux ceux qui combattent ensemble pour la Grèce; et la guerre qui a commencé sous la réunion de leurs drapeaux y peut à chaque instant amener leur opposition. Ce danger résulte évidemment des vues annoncées dans le manifeste russe.
Un second genre de complication et d'une espèce toute nouvelle se présente dans cette affaire. Ordinairement pour se battre, il faut être deux , et il faut convenir de l'objet du combat : sous ces rapports, les grands procès entre les
nations^ que Ton appelle la guerre, se règlent sur les mêmes principes que les contestations entre les individus... Aviant tout, on convient de l'objet de la contestation » mais ici, riea n'est convenu. Les alliés disent au Sultan : Nous ne sommes pas venus en ennemis contre vous ; loin de là, tout ce qui se fait est pour votre bien. Le Sultan répond : Cela vous plait à dire; mais je sais très bien que vous êtes mes enne-^ mis naturels, et que je suis le vôtre... Vos dé-^ guisemens, vos détours ne m'en imposent pas.. Il vous convient de ne pousser la guerre quejusqu'à tel ou tel point; il me convient à moi de la pousser jusqu'au bout. Le sort en est jeté; s'il faut périr, nous le ferons avec honaeur ,. et il vaut mieux mourir en gros qu'en détail. Une agonie honteuse, prolongée au mi-^ lieu de dépouillemens journaliers, sous un joug qui s'appesantit d'heure en heure, est une position intolérable. Aux armes; soyons libres et respectés, ou mourons. Voila mot à mot le dialogue établi depuis deux ans entre les alliés et le Sultan... Les premiers veulent une certaine guerre; le second en veut une autre. Les alliés sont donc exposés par cette divergence de vues avec leur ennemi , à faire ce qu'ils ne voulaient pas faire , et à ne pas faire ce qu'ils
S étaient propose de faire. Ils sont exposes à se combattre poar les Tares, et à combattre les Turcs pour les Grecs. Supposons que Todeur de la poudre à canon exalte lès cerveaux russes, que feront les alli&? Achèveront*ils les Turcs dans la Moree et dans l'Archipel, tandis que les Russes les écraseront sous les murs de Constantinople? Et si TAutriche alarmée de Tessor de la Russie , entrait en lice pour le réprimer, les alliés se rangeraient-ils avec elle, ou contre elle avec les Russes? Il pourrait arriver, chose bizarre, mais qui résulte évidemment de la singularité de la position dans laquelle on s'est placé, que la flotte russe se trouvât k la fois alliée et ennemie de ses associés , et que la seule port^ de sortie de cet embroglio pour elle, fut d'être neutralisée.
4*^ Manifeste russe.
Il a fait tressaillir de joie quelques journaux anglais. Je voudrais pouvoir partager leur confiante allégresse ; mais la nature des choses est souvent contraire à ces expansions de joie> et commande la réserve. Nous laisserons k part les lieux communs des manifestes , les reproches très fondés adressés à la Turquie , pour ne nous occuper que des résultats qu'il se pro-
( «o3 ) met de la guerre. Ce sont, i"" raccompHsse-^ ment de la convention du 6 juillet, relative à la Grèce ; 3^ le remboursement des frais de la guerre y à quelque point qu'elle s^ëtende ou s'arrête; 3"* les garanties à donner aux traites et à la liberté du commerce. En soi - même , cela ne présente rien d'exorbitant à la pre-r mi ère vue , mais il faut passer outre , et voir par ({ui ces conditions seront imposées , et dans quelle mesure. La, Russie déploie des forcea immenses : toutes celles de Vempire sont ébranlées ; cela est fort cher. Si leur emploi se prolonge, le compte des frais s'enfle tous les jours, et finira par monter très haut. Qui en fixera les bases, le vainqueur ou le vaincu ? Les étrangers au combat auront - ils le droit de le re viser? La Turquie na pas d'argent; il faudra donc payer en territoire; il est bien probable que la Moldavie et la Valachie paieront la rançon de la Turquie. Jusque là il n'y a pas grand mal pour l'Europe; car que la Russie compte une ou deux provinces de plus, l'état de l'Europe n'en est pas notablement affecté. D'une autre part , quoique être rus;^ ne ssÂt pas la première condition du monde , cependant elle est mille fois supérieure à celle de la sujétion à la Turquie. Par l'occupation
de ces provinces^ voilà la Russie installée sur la rive gauche du Danube , et fermement éta-^ blie sur ses bords par Foccupation des forteteresses turques situées sur ce rivage. Cette possession renferme un grand principe de gêne à venir pour le commerce de TAlle-^ magne et des états héréditaires de l'Autriche, dont presque tous les cours d'eau affluent au Danube : l'Inn, la Theisse, la Sare , la Drave. Ces eaux se déchargent dans la mer Noire; elle appartient à la Russie, et si celle-<n do-mine le Bosphore , le Danube n'est plus pour TAutriche qu'un cours d'eau intérieur, sans prolongation et sans aboutissant.
Si une prompte soumission n'arrête pas l'essor des armées russes, on peut déjà les voir à Constantinople. Le Sultan passera-t-il dans ses vastes solitudes de l'Asie? y continuera -t -il une guerre qui, pour être sans efficacité contre la Russie, cependant l'obligera à tenir sur pied des forces considérables en opposition et en surveillance contre les attaques des Turcs? Ne faudra-t-il pas aussi des corps nombreux pour garder les pays, soit conquis, soit simple-^ ment occupés? Et si Constantinople est brûlé, comme on peut le craindre, ou s'il est pré-^ serve, dans les deux cas, sera-t-il gardé comme
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position militaire ou comme conquête ? Qui rend des conquêtes de cette valeur? Et les garanties données au commerce , quelles peuventelles être? S'il ne s'agissait que de la. navigation même de la mer Noire , il n'y aurait pas l'ombre d'une difficulté ; là , il y a place pour tout le monde ^ comme dans la Baltique ; maisjl faut calculer autrement, lorsque dans ces lieux il n'y a pour tout débouché qu'un étroit passage, commandé par une immense capitale , arsenal principal de l'empire; car, il ne faut pas se le dissimuler, la force de l'empire turc est dans Cons* tantinople, com'me elle Tétait au temps des empereurs grecs. Mais , comme il a été prouvé plus haut, le commerce russe étant destiné à prendre d'immenses accroissemens par le versement des productions de presque tout le territoire russe européen, par les fleuves qui aboutissent à la mer Noire , comment un commerce aussi vaste, et par conséquent aussi précieux , pourra-t-il s'accommoder des péages de Constantinople et du Bosphore? La capitale de l'empire turc peut-elle rester exposée au bombardement, aux insultes de toute flotte sortie des ports russes , sur la mer Noire ? et de son côté la fierté russe se soumettra-t-elle aux exigences indispensables de la capitale
d*un grand empire , et à un trajet précaire par le Bosphore? Le développement des évène»
mens a amené cette complication ; elle est restée inaperçue dans le berceau du commerce russe f dans l'inculture des belles provinces méridionales de la Russie. Odessa ne compte en* core que quelques années; mais lorsque toutes ces contrées se seront associées au mouvement commercial de la Russie^ lorsque toutes les denrées de l'intérieur auront appris le chemin de l'Euxin ^ et y arriveront à l'aide de fleuves tels que le Boristhène , le Don , le Volga , que des canaux lient entre eux et avec la mer Bal^ tique , Qn verra ce que sera ce commerce qui est encore dans l'enfance , et qui , par le seul débouché d'Odessa, compte déjà dans les i^rchés de l'Europe 9 et pèse sur toutes ses*cbarrues. Il est bien évident que la direction des affaires de la Russie change , et passe du nord au midi ; il l'est , par là même que le poids de l'empire est attiré vers la même zone. Ceci se recommande , au plus haut degré , à la pré* voyance de l'Europe ; mais si les conseils de la Russie l'ont prévenu, et elle parait être sur la voie de le faire, à quoi fera-t-elle rapporter les garanties qu'elle dit vouloir pour le commerce? Il faut de plus que ces garanties
conviennent aussi au commerce de FEurope ; celui-ci participera aux accroissemens de la Russie méridionale, comttie il Ta fait pour la Russie septentrionale. Plus Archangel, Pétersbourgy Riga s'enrichissent et s'acci'oissent , plus la Baltique se peuple de navires de toutes lés tiations. Il y a cent ans , pendant l'enfance de Pétersbourg , l'Angleterre envoyait - elle d^ns la Baltique 5740 vaisseaux , comme elle l'a fait en 1826. Odessa , et les ports russes de la mer Noire , reçoivent-ils plus de navires qu'il n'en abordait sur ces mêmes plages, il y a cinquante ans? Eh bien , ces progrès sont destinés à croître dans la progression géométrique. Mais la mer -et le commerce étant le domaine commun , les positions de nature exclusive sont des points offensifs pour totis^ et surtout dan» la main du fort. La modération peut être dans les esprits et dans les paroles, mais elle n'est. jamais dans les choses; celles-ci agissent toujours avec toute leur énergie et toute leur force. Quand donc l'empereur Nicolas profère des paroles de modération , il exprime les sentimens d'un homme civilisé , qui ne veut pas abuser de sa puissance, qui veut s'associer aux honneurs encore récens, d'un modèle illustre. Dans cela, tout est uoble^
( io8) louable; mais a côté de Thomme se trouveni les choses : celles-ci revivent avec leurs exi^ gences. D'ailleurs ce souverain ne s'est lié par rien de formel , il n'a pris aucun engagement direct ; il a bien marqué .un but , mais il a gardé sa liberté sur les moyens; et ce sont elle et eux qui deviennent les légitimes sujets d'une inquiétude faite pour exciter toute la surveillance de l'Europe. En effet ^ supposons que la guerre mène la Russie à exiger de grands sacrifices de la part de la Turquie ; supposons que la première , sous prétexte d'affranchir le Bosphoi^e, s'affermisse sur un de ses rivages^ et s'y mette en état de commander ce passage indispensable pour le reste des nations , et cela est très probable , par la même l'Euxin ne devient-il pas une mer fermée? et geôlier pour geôlier^ s'il doit y en avoir uièy les Turcs ne sont-ils pas moins fâcheux pour l'Europe que ne le seraient les Russes? On ne peut trop engager la diplomatie européenne à porter ses mé-» ditations sur cet important objet ; qu'elle songe aux suites qu'aurait pour l'Europe la domination russe, étendue à la fois sur le Danube , la mer Noire et le Bosphore ! Quel accroissement de pouvoir à celui déjà si grand qu'elle possède au détriment des libertés publiques
( »û9 ) de l'Europe! Déjà celles-ci, cela est trop évident , sont annulées par la Russie sur le continent; que deviendront-elles, si à la domination continentale se joint encore la domination sur les fleuves et sur les mers ? La Caspienne est interdite à l'Europe, et cernée de toutes parts par la Russie; elle intimide tous les riverains de la Baltique, elle règne exclusivement sur le nord de la mer Noire. Si avec tant d'avantages pour elle et de dommages pour les autres elle joint encore les clefs de la mer ^oire, et reste maltresse des communications de cette mer avec la Méditerranée; si, toujours libre et maîtresse de ces passages, elle peut les interdire aux autres; si par là elle jouit de la faculté de se lancer vers la Méditerranée, de tant d'accroissemens ne se forme-il pas un colosse, un géant de pouvoir, aux pieds duquel il ne reste plus qu'à tomber, qui auprès écrasera , qui au loin menacera , intimidera , et finalement rendra en Europe l'indépendance un vain mot. Que l'on y prenne garde, la Russie ne fait encore que débuter dans la carrière; elle travaille à former son cadre et à le compléter. Elle vient de s'élargir du côté de la Perse. Par ses conquêtes, dans cette direction, dans quelques marches elle est au cœur de