‹ Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de l'OrientChapitre 2 sur 24 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a environ cent ans cpie Montesquieu (i) mettait 4ans la bouche de voyageurs qu'iL a rendus célèbres, ces prophétiques paroles :.

i( J ai vu avec étonnement la faiblesse de Fem^ >) pire des Osmanlis; ce corps malade ne se D soutient pas par un régime doux et temi) péré , mais par des remèdes violens qui ré-. » puisent et le minent sans cesse. Les pachas , » qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force » d argent, ravagent les provinces comme des M pays de conquête ; une milice insolente n'est }) soumise qu'à ses propres caprices; les places ^ sont déniantelées , les villes désertes , les^ » terres et le commerce entièrement abaur- » donnés. .Ces barbares ont tellement aban- I) donûj^ fies. Arts, qu'ils ont négligé jusqu'à ^ l'art miUltatre ; ils croient faire grâce aux » Dégociàns étrangers que de leur permettre

(<) Lettres Persannes.

(v ) )} qu ils les enrichissent. Smyme est la seule » ville de leurs possessions d'Asie qu'on puisse » appeler une ville riche et puissante ; il ne » tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à » toutes les autres. » Ailleurs , le même homme dit encore : Les Turcs et les Espagnols sont les deux peuples de la terre les plus propres à posséder inutilement de grands empires. De part et d'autre, que manque-t-il à l'accomplissement de la prophétie ? Voilà l'Espagne sans l'Amérique, et un empereur de Russie franchissant le Danube et s'avancant à la tête d'un peuple armé, dans cette route ambitieuse et menaçante dont Faîtière Catherine avait placé le premier jalon dans la direction de Bjzance. Si la Russie le veut, c'en est fait de l'empire Ottoman : il n'est guère à regretter pour lui - même , quoique la diplomatie européenne Tait proclamé une nécessité de l'Europe. Mais il feut voir plus loin , et regarder aux conséquences des scènes qui se passent de ce c6té .

Dans ce moment , l'effort de la puissance russe se porte vers la Turquie > maïs c'est pour revenir sur le corps de'FEtiirbpe avec une nouvelle force; car rien n'est isolé dans ce qui fortifie ou qui affaiblit un empire.

Quand la Russie aura pris tous ses avantages

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sur la Turquie, elle en sera plus forte contre TAutriche, contre la Prusse, contre tout le monde : déjà elle l'est beaucoup trop, que sera-ce si de nouveaux accroissemens viennent ajouter aux proportions de ce colosse? Le moment nous a donc paru arrive et opportun pour indiquer à TEurope sa position véritable , et le remède qu'elle comporte. En cela, nous ne faisons que donner suite à ce que nous avons annoncé dès l'époque du congrès de Vienne.

Dès lors nous voyions clairement ce qui se passe aujourd'hui; dès lors apparurent deux maîtres en Europe, l'Angleterre et la Russie, mais avec cette différence, que le pouvoir de l'une ne porte que sur la richesse, tandis que celui de l'auti'e atteint l'existence même (i). Interdire la mer appartient, il est vrai, à l'Angleterre ,^ mais saisir corps et biens sur le contiuent , est dévolu à la Russie ; l'Angleterre peut imposer des privations et des gênes momentanées par le retrait de l'usage de la mer; mais armée d'un pouvoir plus redoutable , la Russie peut étendre la main également sur tout ce qui lui convient , comme sur tout ce qui lui déplaît. Qui peut l'en empêcher, immense,

(i) Voyez l'écrit intitulé: Parallèle de la puissance russe et anglaise j par Mi de Pradt.

' inattaquable^ irrésistible telle quelle Test? Arrivée à ce degré de pouvoir, par lui la Russie a partagé l'Europe en deux parties , l'orient et l'occident de cette contrée. Toute la première partie appartient à la Russie , et cet aspect tient la seconde partie comme en état de blocus par la première. On vient de le voir, la Russie a fait un mouvement, TOrient a tremblé, l'Occident a été ébranlé; en quelques lieux , on a cru à la nécessité d'un redoublement d'armement. À ces signes trop certains, qui peut méconnaître l'ascendant que là Russie a pris sur l'Europe ? ne se marcpiet-il pas eh tout? cette attention inquiète à pressentir, k prévoir tous les mouvemens de ce pouvoir exorbitant, n'en est -elle pas la preuve ? Est-ce bien de l'indépendance réelle que cette obséquiosité à Fégard de la Russie, qui se fait sentir eu tout? Une attitude craintive ou de courtisan , envers elle ,. n'est-elle pas adoptée généralement? Quelques nuances peuvent se faire remarquer dans les formes chez quelques -^ uns , mais le fond est à peu près le même pour tout le reste. En présence d'un pouvoir aussi démesuré , on peut 'àSife que les libertés publiques de l'Europe ne sont plus qu'un vain mot , quant au fond même des .

choses. lia considération de cet état nous a

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vivemeùt frappe; elle nous a inspiré cet écrit; la ilature même du sujet en a indiqué la division.

La première partie comprend tout ce qui est propre à constater cet état de l'Europe, ainsi que l'amendement dont il est susceptible. Cette partie est permanente , comme le sujet auquel elle se rapporte. La seconde, relative aux affaires actuelles de l'Orient, se rapproche des ouvrages de circonstances; car ses élémens sont susceptibles de variations , tandis que tout est fixe dans la première partie. Celle-ci renferme de plus deux vues nouvelles , qui résultent de l'étendue et de raffermissement de la puissance russe vers le Midi. Il est évident que cet accroissement , propre à donner un prodigieux développement à la civilisation et au commerce de là Russie , attirera le gouvernement russe dans cette direction , ainsi que toutes leg marines de l'Europe dans la mer Noire. De Ik naitra un embarras, source inévitable de quelque révolution , par l'impossibilité de concilier un très grand mouvement de commerce , entretenu par toutes les marines des deux mondêfs , avec la présence du Sultan à Constantinople , comme avec l'occupation du Bosphore et des deux rives des Dardanelles par les Turcs. Les choses qui avaieiït créé

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ses courtisans ou de ses satellites : une existence.trop ioférieure est une éclipse réelle. Nous sortons de le yoir; quêtaient une partie des souverainetés de l'Europe au temps de Napoléon ? Dans cette Europe , qui a fini par hu-> milier Louis XlVy n'a-t-on pas long-temps, en parlant de lui , usé du mot le roi (i). Attendre ou craindre le mot d'ordre d'un autre n'est plus régner; cette subordination ne s'accommode pas avec les hautes idées que rappelle le nom de royauté. Celle-ci, dans sa position nouvelle, doit y regarder de près , et ne pas perdre de vue les échecs qu'elle a reçus depuis quarante ans , la pente des esprits vers une participation au pouvoir , les dépréciations que les trônes éprouvent en Espagne et en Portugal , et , ce qui comble tout, l'érection de sept nouveaux autels à la liberté, comme base essentielle et — — ■ ■ ■ ■ ' < ■ '

(i) A la mort de Loais XIV, ce qu'il y avait alors de gakettes annonça cet évënement dans ces teniiés :^ roi est mort. L'Europe ne demanda pas de qui elles entendaient parler. Dans ces derniers temps , elle savait très bien qui désignait le nom d'empereur. C'est ainsi que , par antonomase, les anciens appelaient Rome la tdlle. Prenons garde qu'en continuant comme on le fait, il n'y ait aussi , pour désigner les souverains de la Russie , lieu à antonomase ^ et que l'on ne sache trop distincte* ment de qui l'on parlera lorsqu'on dira Vênnpertur.

naturelle de Tordre social^ placés sur les ri-^ vages de rAmérique^ en regard des royautés européennes. Si à ces causes d'a£faiblissement vient encore se joindre une inégalité trop frappante avec la souveraineté de la Russie ^ alors , ce serait comme aux temps anciens , où l'Asie avait conféré le titre de grand roi aux monar-^ ques de Perse, dont les grandeurs effaçaient toutes celles des princes de la même contrée. On vit encore les petits rois d'Asie venir briguer le titre d'alliés du peuple romain : Cicéron a consacré ces outrages faits à la royauté, en d[isant : Je reçois les remerciemens de princes pour les avoir faits rois^ que je ne savais seulement pas qu'ils fussent au monde. L'empereur de Russie prend le titre diautocrate sur ses terres et sur ses sujets j encore quelques pas , et il pourra en étendre beaucoup l'application. Alors, ce que l'on pourra tenter pour arrêter ce pouvoir, ressemblera beaucoup aux fanfa-^ ronnades que Corneille a mises dans la boucbe d'un de ces héros, qui, avec quelques provinces d'Asie, parlait de borner le cours dés grandeurs romaines (i). Il ne faut pas perdre de vue la singulière complication que présente la guerre actuelle de l'Orient; l'Histoire n'offre pas

{x)Nicomècie..

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d'exemple d'un pareil embwglio. i^ La Russie fait deux guerres à la fois, une guerre personnelle contre la Turquie, et une guerre d'alliance pour la Grèce, concurremment avec la France et l'Angleterre. 2* Le Sultan fait une autre guerre que celle qu'on lui fait. Les alliés assignent un but et des limites à leur guerre ; le Sultan veut la gueiTe avec toutes ses chances, une guerre pour l'existence même, une guerre à outrance. On lui demande une province , il joue son empire; on réclame de lui des garanties , il répond qu'il y a inimitié naturelle entre lui et ses adversaires , et que c^ux - ci nourrissent dès long* temps le projet de le détruira. S"* En cas de quelque écart ambitieux de la part de la Russie, les aUiés d'aujourd'hui , demain seront ennemis, et, réunis pour afiranchir la Grèce, ils peuvent se combattre pour empêcher sur k Turquie des empiétemens qui les rendraient esclaves de la Russie. Tel est l'état réel des choses; comme l'on voit, elles sont pleines d'obscurité et de dangers. Ce ne sera pas en détournant la tête pour ne pas apercevoir ce danger, qu'on l'annulera; la prévoyance et la virilité sont seules de mise dans cette grave circonstance. La Russie fait ses affaires, l'occident de l'Europe doit aussi faire les siennes. En 1772, on laissa faire les trois puissances co-

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