‹ Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de l'OrientChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les deux maîtres en Europe.

L'Angleterre règne sur la mer^ la Russie sur la terre : tel est le partage actuel du monde. Où se trouve le domaine des autres? La coalition de toutes les marines de l'Europe ne serait qu'un sujet de triomphe pour l'Angleterre : cet assemblage incohérent ne pourrait pas même se former; à plus forte raison seraitil incapable d'atteindre l'Angleterre. Célle-cî tient cet avantage de sa position centrale entre le nord et le midi , position rjui la rend maîtresse des passages par lesquels la réunion devrait être faite ; avantage fortifié par l'occupation de Gibraltar et de Héligoland, qui lui donnent les clefs de la Méditerranée et de la

Baltique. D'un autre côté^ la coalition de tous

les bataillons de l'Europe ne pourrait pas refou^r la Uiissie à quelque distance de sa frontière^ ni créer un intermédiaire protecteur entre elles deux : sur les deux élémens^ un système négatif^ une défense par alliance est donc la seule ressource qui reste encore aux libertés très affaiblies de l'Europe; fortune bien mince, apanage triste, mais dont il faut savoir se contenter, et qu il faut savoir défendre, car la destinée ne permet pas d'aspirer plus haut.

Cette vérité est affligeante, mortifiante même, nous le sentons ! Prouvons qu'elle n'est pas une fictioi^, un jeu d'eçprit, ni unç alarme vaine; nous ne croyons pas avoir besoin d'éloigner l'idée d'une niprtification intentionnelle envers qui que ce soit.

I*. Formation systématique de la domination de l'Angleterre sur les mers.

Il est des choses que l'on ne peut montrer que la carte à la main : prenons donc la mappemonde, car c'est sur cette échelle que, dai>s cette cause , il faut tout mesurer. Nous allons y voir distinctement le réseau dans lequel l'Angleterre a enveloppé le littoral de tout l'univers.

Le premier anneau de ce redoutable filet est attaché à Héligoland. De ce point , l'Angleterre

(3) bloque à la fois le^Sund^ la Baltique et les troîsJ marines du nord. Que ces marines s'avisent de défiler devant ce passage ^ et vous verrez j;i leur course ne va pas se terminer, dans quelques jours ^ aux prisons de Portsmoutk et de Pljmouth ; c'est là qu'elle ne peut manquer d'aboutir. Cette occupation d'Hélîgoland fut un coup départie pour l'Angleterre; elle Ta affranchie des inconvéniéns attachés aux croisières dans la Baltique y mer sauvage où elle manquait d'abris et de relâches; elle n'a plus besoin d'aller bloquer Revel, Cronstadt, Copenhague; elle n'a qu'à attendre les escadres qui débou-* cheraieht de la Baltique. De plus^ à Héligoland^ l'Angleterre domine l'embouchure de l'Elbe et du Veser, ces deux grandes artères du commère^ de l'Allemagne ; plus au nord encore , l'Angleterre s'est assurée des Orcades, d'où elle surveille tout ce qui pourrait lui échapper à Héligolandy et tenterait de se dérober au passage de la Manche : c'est là où se trouve le centre de sa puissance^ et qui pourrait se flat-^ ter de l'y braver impunément. Le temps où les Tromp , les Ruyter remontaient jusqu'au pont de Londres n'est plus : celui même où les flottes combinées fatiguèrent de leur masse inutile les mers d'Irlande et d'Angleterre^ est

déjà loin. Il n'y a plus d'invincible armadaqae pour TÂngleterre. Suivons-la dans la formation systématique de sa domination; lesélémens en ont été judicieusement calculés. La population de l'Angleterre n'est pas très nombreuse; son militaire de terre ne peut que lui être proportionné , et par conséquent faible ^ et moins nombreux que celui des grandes puissances contipentales. Qu'a donc fait l'Angleterre? elle a recherché la possession de ces points fortifiés parla nature , que l'on garde à peu de frais , et dont les flottes peuvent toujours interdire l'approche. Ainsi eUe s'est établie à Gibraltar, d'où elle domine l'entrée de la Méditerranée; à Malte , d'où elle coupe en deux cette mer , et surveille la côte d'Afrique; à Corfou, d'où elle règne sur l'Adriatique. Voilà pour l'Europe. A Sainte-Hélène, l'Angleterre étend un bras vers l'Amérique, un autre vers l'Afrique, et peut porter la main sur tout ce qui aborderait d'un côté ou de l'autre. Au cap de Bonne-Espérance, combiné avec l'Ile-de-France, elle intercepte tout passage vers l'Orient. Sur la côte de Malabar, elle s'est fait adjuger quelques établissemens portugais; elle a pris Cejlan sur la Hollande, elle a élevé un empire immense dans rindostan. Du haut de l'Amérique du nord, elle

a formé une chaîne semblable jtisqu a la côte ferme , qu'elle serre de bien grès par l'occupation de l'île de la Ti:inité, et pfer s'affranchir de la possibilité même d'une attaque*, en restituant la Martinique à la France , elle a eu le soin de se réserver l'île de Sainte-Lucie, qui annule là première sous les rapports militaires. Par là y la Martinique n'est plus pour la France qu^un champ de sucre ou de café qu'elle achète fort chèrement , et un mince débouché pour son commerce. Qui pourrait arracher à l'Angleterre la moindre partie de cet opulent mobilier ?

Que l'on compare le nombre des vaisseaux européens avec celui des vaisseaux de l'Angleterre, l'art de les diriger respectivement, l'unité des intérêts d'un côté, la divergence de l'autre , la faculté de se réunir et* de se réparer,'

et l'on reconnaîtra quelle immense supériorité la puissance navale de l'Angleterre possède sur toutes celles de l'Europe , soit à part, soit ensemble. On peut se réunir contre la Russie, mais on est impuissant à le faire contre l'Angleterre. Si elle ne peut rien contre le continent , à son tour le continent ne peut rien contre elle. Il faut attendre les grands jours de l'Amérique : là se trouveront les vengeurs, les libérateurs de l'Europe. On peut étendre à cette dernière

(6) contrée ce que lord Liverpool a dit de la marine et des colonies françaises : Oest V affaire de quinze jours pékr l'Angleterre. Celle-ci s'est fièrement et noblement interposée entre l'Europe de la sainte alliance , et l'Amérique émancipée : en cela elle obéissait à sq^ intë«rêts commerciaux ; mais il semble qu'en cela aussi, dans un avenir moins lointain qu'on ne pense , elle jouait le rôle qui convenait à l'Europe, et que celle-ci prenait pour elle celui qui convenait à l'Angleterre. Ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'on aura vu et qu'on verra de pareilles méprises.

2^. Formation systématique de la puissance russe.

Prenons de nouv>sau la mappemonde : les cartes ordinaires de Géographie ne suffisent plus à l'appréciation des masses de puissance formées par la Russie et l'Angleterre; on dirait le monde partagé entre elles, et tout le reste vivant de leurs rebuts.

Où commence la Russie? A la muraille de la Chine ! Où finit-elle ? A 5o lieues de Vienne et de Berlin ! Où s'appuie-t-elle ? A droite , au pôle ; à gauche , à la mer Noire et a la mer Caspienne. Se trouve-t-il quelque lacune, quelque enclave étrangère , quelque voisinage

(7) -inquiétant dians celte ièttCeinle> ou sur w$ flancs? Nôki : toitt^st âktii^ coMigU/diit tiiém^ ^ang , du même culte > des mêmes lôis^ dé l|i mémo i[>béfeisance(i). Gardez de méprisier léà domàihes asiatiques de U Russie; ils ne lui cbiltent tièU , ils iui rendetit dés hommies et d!és richesses^ }a civilisatiéft câmmëiiëë à lè^ àtteiudré^ à mettre en valeur leurs pltodoîtk itatui^els^ b'est ûVec eux quele cbriite Dimîdbff établissait à là fois de grandes èxploitaliouk eà Crimée , et &isait travailler les artistes dfe Rome et de Paris. Toutes les foix*s dfe là Russie sOnt liottt dilsponiblés sur sbti front bébidental , et placées en i^gard dé l'EUrojJe : cinquante millions d'hommes peuplent cette immense en-

(i) On ne tient pa^ compte dés inahométans qui vivent âôhs i''eiiit>Ire i>tisse. La masse àb là po^pulâtibii $uî% le t*it jgréc; là partie dé la Pologne qui appiattiéitt à la Russie conipte beaucoup de catholiques j ils font partie de la population que nous assignons à la Russie. Les peuplades reculées de cet empire, vers la Tartarie ou le nord de l'Asie , oont composées d'idolâtres; le recensement n'en est |)as fait d'une manière certaine , et n^ést pas susceptible de l'être, parmi ces hordes ehralites ; il h'e^t d'ailleurs d'àiiciiil intérêt dàiis l'état dte ces peuples.

( 8 ) ceinte. Qui peut assigner le point où cette po^ pulation s'ëlèyera? Elle s'accroit en tout pays par les progrès de lart sanitaire , par ceux xlçs arts y du commerce^ des communications (entre les peuples. La Russie prendra sa part dans Vaccroissement commun , et dans une propor- .tion bien plus grande que les autres , car elle n'éprouvera aucune des gênes qui larrétent chez les nations formées depuis plus longtemps. Chez celles-ci ^ les espaces ne sont pas yides comme en Russie , et les moyens de subsistance , la plus effective de toutes les causes 4e population , uy abondent pas comme ils 1^ /ont en Russie , par la prodigieuse abondance du bétail y du gibier et du poisson. La Russie jouit de tous les avantages dont sont privés les anciens états, de l'Europe, dans lesquels les espaces sont occupés par la population et par les cultures destinées à sa subsistance. On a calculé l'époque à laquelle les Etats-Unis d'Amérique posséderaient une population de cent vingt millions d'habitans; la progression a même dépassé les prévisions. Pourquoi, dans un temps donné, la Russie ne s'élèverait-elle pas au même degré , car elle possède des élémens parfaitement semblables et égaux à ceux qui promettent aux États-Unis ce rapide accrois-

sèment? La faculté de nourrir sa famille est la limite de la population; c'est elle qui^ dans les éfats peuples, réduit les mariages à un si petit -nombre. Mais il faudra un long cours de siècles pour que cette limite soit atteinte en Russie, comme en Amérique ; elle se peuplera donc à l'infini , et les empereurs futurs de la Russie sont destinés a étendre leur sceptre sur un nombre de têtes plus grand que celui des sujets qu'ait jamais comptés aucun souverain. En rapprochant les élémens de la puissance russe de ceux de l'empire romain, on trouve quelle le dépasse de beaucoup en étendue , en homo-généité de territoire , de mœurs, de langage^ de lois. Rome avait des sujets, mais la Russie a des Russes , enfans du sol de la Russie , at«- <tachés à elle par nature, tandis que les sujets de Rome ne l'étaient que parla force; les Russes sont liés entre eux par une communauté d'origine et de mœurs, de langage et de lois , tandis que les peuples asservis par Rome n'avaient aucun lien entre eux, sous les mêmes rapports, ou [)lutôt sous aucun rapr port. La réunion de ces attributs donne à la Russie des principes de force immenses par eux-mêmes, et contre l'Europe, quand il lui plaira d'en user. Le pouvoir est créé, et cela

( 'o) eài tout. L'usage dépend des faoïnmes et du temps; mais le penchant des premiers est d'en jouir^ et la tendance du second de l'aggraTer. Si le continent possédait un pouvmr équiva*lent , on aperceyrait un point d'arrêt ; mais il en est dépourvu , et ses ressources doivent être puisées dans un ordre que la raison indiqué , mais qui , étant artificiel , ne présente pas la liiême force de résistance qu'aurait un moyen naturel. La Russie s'est avancée vers le contituent par une marche aussi systématique que celle suivie par l'Angleterre pour s'affenbir sur toutes les mers. La Russie a mis cent ans à dépouiller la Suède et la Turquie. Ici nous ne parlerons pas de la Perse ^ qu'elle a aussi mis tient ans à ronger^ Bornons-nous à l'Europe.

Pierre-lé-Grand trouve là Russie des anciens csars ; c'est encore la Moscovie ; le nom Bst à pleine fixé en Europe. Pierre commence par s'établir sur la mer d'Âzofi*; voilà pour le sud. Au nord y il enlève à la Suède l'Iugrie et la Livonié ; il fait sortir Pétersbourg d'un cloaqde fatigeuicj c'est une création anti-suédoise. Il dispose dé la couronne de Pologne ; voilà la Russie entrée dans les affaires de l'Europe. Ses toccésseurs marchent d'envahissement en envahissement; trois partages leur dbntieht les deux

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