CHAPITRE IV
Formation de V Europe occidentale par rapport à la Russie. Sa force et sa faiblesse.
D'après ce qui vient d'être exposé, la puissance russe avec tous ses a,ttributs est parfaitement connue. On voit distinctement ce qu'elle est, et par là même, on sait encore à qui on aura à faire avec elle , et dans quels lieux on la rencontrera ; et par là on voit non moins clairement, 1° que le système européen se partage en deux branches, l'une défensive et l'autre offensive; 2* que la première est celle du système obligé de l'Europe occidentale , et la seconde celui de la Russie ; 5^ que chaque état en particulier est trop faible pour résister seul à la Russie, et quelle là naît la nécessité d'un système fédé-
ntif, dont la base indispensable doit être la garantie de tous par tous. La Russie, en se formant en un corps de puissance homogène, sous toi»
les rapports, a appris à l'occident de l'Europe que, pour sa conservation propre, elle doit aussi se former dans un seul corps dëfensif, sous peine , en cas de dëliaison de ses diverses parties , d*étre abandonnée au bon plaisir de la Russie , a tout ce qu'il plaira' à celle-ci d'ordonner d'elle. En effet, quel est celui qui pourrait être entamé' par la Russie, sans que tous les autres n'éprouvent le contre-coup de ses dommages : serait-ce la Suède, que devient le Danemarck et tout le littoral de la Baltique ? Serait-ce le Danemarck, que devient la Suède? De même pour la Prusse à l'égard de TAutriche, et pour TAutriche à l'égard* de la Prusse. Supposons, et le temps réalisera cette supposition , supposons que la Russie enlève la I^*usse royale au souverain de Berlin , ou bien la Gal- Kcie à celui de Vienne, quel sera le résultat pour tous les deux ? Un double affaiMissemenf : I* par ce qu'ils auront perdu ; a* par ce que la Russie aura gagné : en devenant plus faibles , ils auront moins de moyens de s'entr'aider mutuellement et de lui résister. La force des choses crée donc entre toutes les puissances
(3. ) joccidenUles un système fëdératif ^ et particv^ lièrem^ot entre TÂutriche et la JPrtisse* Les grandeurs modernes de la Russie ont annulé toute leur ancienne politique; par elles , il n'y a plus de part et d'autre ni Silésie^ ni vieilles rancunes , ni antiques rivalités. La Russie est là avec tous ses dangers; c'est d'elle désormais qu il fa^ut s'occuper et se défendre. Les deux états ne se menacent plus mutuellement «comme ils faisaient au temps passé ; la survenance de ta Russie les a rapprochés; elle leur commande d'oublier le passé, de ne plus< s'occuper que de l'avenir^ et de substituer les liens d'une amitié persévérante en présence d'un danger commun , auxQilcieQS sujets de querelles dont Téloignenpient de ce danger permettait alors de tenir compte. A la vue des drapeaux russes flottant sur la Vistule , Marie - Thérèse et Frédéric se donneraient la main; on ne verrait plus leurs cabinets occupa ^ comme ils l'ont été pendant qu^irante ans ^ à s'observer^ à chercher à se surprendrez et à se préparer à mesurer leurs épées» Que sont les intérêts qui les divisaient y auprès de ceux qui naissent des açcroissemens in^lMidérés de la Russie ? Alors il s'agissait de quelques portions de territoire , de quelques degifés de puissance relative; ici, il s'agit de
(30 l'existence : être ou ri être pas^ voilà désormais tout ce qu'il y a à considérer des denx parts. Ainsi en donnant aux choses nne autre direc^ tion , le temps en commande aussi une nou^ yelle aux honunes dans leur conduite , et les porte dans un système contraire à celui que d'autres circonstances leur avaient dicté. La véritable politique est Fart de conformer sa direction aux exigences du temps. Le nôtre a créé un ordre absolument nouveau; il a donné tout l'on^nt de l'Europe à la Russie : par là méme^ il a placé l'occident de cette contrée en opposition défensive au pouvoir qui le menace. Dans cette position, l'Europe présente l'image de deux camps placés en regai^l'un de l'autre. L'orient devenu russe forme le premier, inabordable sur ses ailes et ses derrières, protégé sur son front par toute la puissance de l'état. L'occident de l'Europe forme le second-: à la gauche sont les deux royaumes du nord, la Suède et le Danemarck ; l'Allemagne forme le centre ; le royaume des Pays-Bas et la France représentent la réserve de cette ligne défen^ sive. On cherche son aile droite; ce devraient être l'Espagne et l'Italie. Qu'en a-t-on fait? à quoi servent-elles dans l'état où le despoti^neet le mpnachisme les ont mises et les retiennent?
ïlus de trente milliers d'hommes , arec un revenu de 400,060,000 fr. , sont perdus pour la société européenne. Au lieu d'avoir rien à puiser dans ce riche fonds, FEurOpe sociale ne -peut y rencontrer que des sujets de douleur ou de scandale. Le despotisme lÂilitaire peut renfermer des principes de force ^ mais le despotisme monacal n'en renfermera jamais cjue d'affaiblissement. L'Italie n'est plus qu'un musée, un répertoire d'antiques^ un séjour voluptuàire; mais elle n'appartient plus à la politique européenne. L'Espagne et le Portugal comptent encore moins; ce sont deux cowifens dissolus, et qui ne rentreront dans Tordre européen qu'après être rentrés dans celui de la raison , ce qui , suivant toute apparence , peut se faire attendre encore lotig-temps. Cette lacune affaiblit la défensive de l'Europe, et la réduit aux seules forces dont nouis, avons présenté le tableau ; d'où il résulte ,1^ qu'un système fedératif est le seul moyen de préservation qui reste à l'Europe contre la Russie ; 2° que ce système ne doit et ne peut être que défensif ; 5** qu'il doit être permanent; 4** q^'il est k peine suffisant . dans l'état respectif des forces des deux divisions européennes ; 5° que la diversité des é)émens de ce.système , dans les intérêts, les
(54) mœurs , les lois , les cultes de ceux qui aoiit (Icstîoés à le fScntner, donne de grands avmntagcs à la puissance russe, homogène dans toutes ses parties, et qu'ainsi la dirisioii occidentale de l'Europe , même dans une union parfaite , est inférieure à la division orientale ; 6* qu'enfin toute la politique européenne n'a plus qu'un seul objet , Voppositwn à la Russie. Quand Rome eut fait sentir à Carthage la force de son bras , celle-ci n'eut jhMS k s'occuper que de s'en défendre, et les autres forent avertis de faire de même*